Lumière d'Hiver, Cœurs du Nord
Lire le chapitre 13: La Panne
Les ténèbres l'avaient réveillée en sursaut. Pas le silence — le froid. Celui qui rampait sous la porte, glissait le long des murs quand le chauffage s'arrêtait. Camille ouvrit les yeux sur un noir si dense qu'elle crut être aveugle. Elle tendit la main vers la lampe de chevet. La molette tourna dans le vide, sans déclic, sans lumière.
Une panne.
Elle resta immobile, la main posée sur l'abat-jour tiède, écoutant sa propre respiration trop rapide. Dehors, le vent s'était levé dans la nuit, un grondement continu qui semblait vouloir arracher la toiture. Dans l'obscurité totale, chaque craquement de la maison devenait menace.
Elle se força à calculer. La tempête durerait encore combien de temps ? Antoine avait dit que le générateur pouvait tenir quelques heures, pas davantage. Le chalet retournerait à la nuit, au froid, à la forêt.
C'est là qu'elle l'entendit. Un bruit distinct, sous le vent. Des pas. Pesants, lents, qui crissaient sur la neige tassée. Ils contournaient le chalet.
Camille ne bougeait plus. Les pas s'arrêtèrent. Puis reprirent, dans la direction opposée. Puis s'arrêtèrent à nouveau.
Elle n'avait pas le téléphone — mort depuis deux jours, la batterie vidée par ses tentatives désespérées de joindre Paris. Pas de lampe de poche à portée de main. Seulement l'obscurité qui l'engloutissait, et quelqu'un qui marchait dehors en cercles patients.
Elle se leva sans bruit. Le plancher gémit sous son poids. Elle compta les pas jusqu'à sa porte, les mains tendues devant elle. Sept. Quatorze jusqu'à la chambre d'Antoine.
Mais si Antoine était le coupable ? Si les clés qu'il prétendait avoir égarées traînaient réellement dans sa poche ? Elle se souvint du regard étrangement doux qu'il avait posé sur elle au déjeuner, et cette douceur même la terrifiait.
Les pas dehors s'arrêtèrent pile sous sa fenêtre. Celui sous la fenêtre de la cuisine — là où les traces effacées avaient été découvertes la veille.
Camille ouvrit sa porte à l'instant où quelque chose heurta la vitre. Un choc sourd, bref. Puis le silence.
Non. Plutôt la mort.
Elle traversa le couloir à quatre pattes, la panique lui donnant la prudence des bêtes traquées. Sa main trouva la porte d'Antoine, qu'elle poussa sans frapper. Il se redressa d'un coup dans son lit noir de formes confuses.
— Qu'est-ce…
— Il y a quelqu'un dehors, souffla-t-elle. Sous la fenêtre de la cuisine. J'ai entendu des pas, puis un choc contre la vitre.
Il ne lui demanda pas pourquoi elle était là. Il ne s'étonna pas qu'elle vienne vers lui, accusatrice du vol de son collier quelques heures plus tôt, désormais réduite à demander refuge. Il se leva, en caleçon long, le torse nu malgré le froid qui s'infiltrait déjà.
— Reste ici.
Il attrapa quelque chose — une lampe torche, dont le halo éclaira soudain le visage d'Antoine, ses yeux tendus vers elle. Puis il sortit de la chambre en chaussettes, et elle resta seule, à l'écouter traverser la maison comme il le faisait cette nuit-là — sans bruit, économe de gestes.
Par la fenêtre de sa chambre, le faisceau de sa lampe balaya d'abord les arbres, puis les congères, avant de se poser sur la surface lisse sous les fenêtres. Il s'attarda. Elle vit son souffle blanc dans la lumière.
Il revint au bout de trois minutes qui lui parurent des heures, refermant la porte derrière lui. Dans la pénombre, il sembla la chercher, puis s'assit sur le bord du lit.
— Le vent a fait tomber une branche contre la vitre. C'est tout.
— Les pas. J'ai entendu des pas, Antoine. Avant la branche.
Il ne rit pas. Ne la rassura pas d'un ton léger. Il resta silencieux, le visage tourné vers la fenêtre noire.
— Je vais descendre mettre le générateur en route, dit-il finalement. Ça ne te réchauffera pas beaucoup, mais au moins on verra clair.
— Non. Ne me laisse pas seule ici.
Elle haïssait la supplique dans sa propre voix. L'avait honte. Mais les mots étaient sortis avant qu'elle puisse les arrêter.
Antoine déposa la lampe torche entre eux.
— La porte est verrouillée. J'ai mis la barre de sécurité en bois, tu sais, celle que j'enlève le matin. Personne n'entre.
— Tu ne peux pas savoir ça.
Il la regarda. Dans le faisceau mal dirigé, elle vit ses pommettes saillantes, la barbe naissante qu'il ne rasait plus depuis des jours.
— Non, finit-il par dire. Je ne peux pas.
Il resta.
Le temps passa, compté par les assauts du vent contre les murs et par les respirations conjuguées dans l'obscurité. Elle s'était assise par terre, le dos contre le mur où il n'y avait pas de fenêtre. Il était resté sur son lit, et elle entendait le frottement régulier de ses doigts contre sa mâchoire. Une heure passa, puis une autre.
Aux premières lueurs grises, elle avait froid jusqu'aux os. Antoine se leva, passa un pantalon, un manteau, des bottes.
— J'y vais. Pas loin. Juste au bord.
Elle le suivit malgré tout. Dans la porte qu'ils ouvrirent ensemble, le froid les gifla. Le vent était tombé, mais un ciel bas et gris pesait sur la clairière comme un couvercle.
Les traces étaient là. Net fraîches, encore creuses, pas encore balayées par la poudrerie.
Des raquettes. De grandes empreintes ovales qui partaient de l'angle des fenêtres, là où une branche avait bien été arrachée, mais où deux autres masses plus denses que de la neige s'étaient immobilisées. Puis les traces repartaient vers le sud — s'éloignaient du chalet, sans entrer, sans s'approcher d'une porte.
— Elles ne mènent à aucune porte, dit Camille.
Antoine regarda les empreintes, puis la branche cassée, puis à nouveau les empreintes. Il comprit ce qu'elle suggérait — que la branche n'était pas la cause du bruit qu'elle avait entendu, mais une coïncidence, une couverture aussi banale qu'efficace. L'intrus s'était arrêté là, avait brisé la branche lui-même pour en faire un alibi, et était reparti pendant qu'Antoine cherchait dans la mauvaise direction.
Il regarda le fond de la raquette, son motif caractéristique.
— Ce n'est pas du matériel qu'on trouve ici, dit-il d'une voix changée. Personne au village n'a de raquettes comme ça. C'est du travail précis, fait sur mesure.
Il se redressa. Regarda la ligne pâle qui filait vers la forêt.
— Il est parti. Il a attendu que je m'approche de la fenêtre, et il est parti.
Camille sentit le froid lui pénétrer jusqu'au torse. Le sentiment ne la quitta pas de la journée : cette nuit-là, quelqu'un était là, à quelques mètres d'eux, avec un outil assez lourd pour casser net une branche de mélèze à un mètre de leur vie commune. Quelqu'un qui connaissait leurs habitudes. Qui les observait dans leur refuge.
Qui avait, ce matin, atteint exactement le but qu'il s'était fixé.
Leur faire comprendre qu'ils n'étaient jamais seuls.
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