Lumière d'Hiver, Cœurs du Nord
Lire le chapitre 15: The Contract
Le café était froid depuis longtemps. Camille le savait parce qu’elle avait cessé d’y toucher il y a une heure, lorsque le premier rayon de soleil avait frappé la fenêtre de la cuisine et qu’elle avait encore une fois relu le courriel de son éditeur. Chaque ligne était une petite lame bien aiguisée.
« Camille, nous avons besoin de votre traduction de *L’Hiver des autres* pour le 15 février, au plus tard. L’éditeur original a confirmé une sortie simultanée en Europe et en Amérique du Nord. Sans votre travail, tout le calendrier s’effondre. »
Le 15 février. Nous étions le 3 janvier, et elle avait trois cents pages de prose québécoise dense, avec ses tournures paysannes et ses silences éloquents, encore à l’état de manuscrit sur la table. Trois cents pages qu’elle avait promis de livrer en avril.
Elle enfonça ses doigts dans ses cheveux encore humides de la douche rapide qu’elle venait de prendre. Le chalet sentait le bois brûlé et le café rance. Dehors, la neige tombait sans discontinuer, comme si le ciel lui-même avait décidé que personne ne partirait.
Antoine était sorti avec ses raquettes peu après l’aube, pour « vérifier les traces ». Elle l’avait regardé s’éloigner depuis la fenêtre de la cuisine, son manteau sombre se découpant sur le blanc immaculé, et elle avait ressenti cette chose confuse au creux de son ventre — moitié inquiétude, moitié colère. Elle ne savait plus quoi penser de lui.
Elle savait seulement qu’elle avait une carrière à sauver, et que ce chalet était devenu une taule dorée.
Le téléphone satellite était accroché dans un étui de cuir près de la porte d’entrée. Elle y avait pensé toute la nuit, dans ce lit trop étroit de la chambre voisine de la sienne. Un appel. Un seul. Elle pouvait appeler son éditeur, expliquer la situation — les routes impraticables, l’intrus, la panne, le chaos — et négocier un délai. Ou bien, plus simple : elle pouvait démissionner.
Le mot surgit, précis et lourd.
Démissionner.
Quelqu’un d’autre prendrait la traduction. Quelqu’un qui vivait à Montréal peut-être, qui parlait le québécois comme une langue maternelle et n’aurait pas besoin de trois semaines pour comprendre pourquoi un personnage dit « je m’ennuie de toi » pour dire qu’il lui manque. Quelqu’un qui ne serait pas coincé ici, dans un chalet perdu avec un homme qui la regardait parfois comme s’il la voyait à travers une vitre épaisse.
Elle se leva, fit deux pas vers le téléphone, s’arrêta.
Le contrat. Quatre ans de travail acharné pour se faire confier ce projet. Une auteure québécoise exigeante qui avait refusé trois autres traducteurs avant d’accepter son nom. Et maintenant elle allait tout laisser tomber parce qu’une tempête l’embêtait ?
Elle prit le téléphone, puis le reposa.
— Merde, souffla-t-elle.
Le froid du matin s’infiltrait par les joints de la fenêtre. Elle resserra son chandail autour d’elle. Dehors, aucune silhouette ne revenait du bois. Où était-il ?
Elle fit les cent pas dans le salon pendant un long moment, évitant de regarder le portrait inachevé appuyé contre le mur. Son visage à elle, à moitié peint, la regardait de son œil unique, presque accusateur. Elle évita son regard, puis renonça.
— Je ne suis pas qui tu crois, murmura-t-elle au portrait.
La peinture ne répondit pas.
La porte s’ouvrit alors, dans un tourbillon de froid et de flocons. Antoine entra, secoua ses bottes sur le paillasson, retira sa tuque d’un geste vif. Ses boucles brunes tombèrent sur son front, et il la vit, immobile au milieu du salon, une main encore tendue vers le téléphone.
Il marqua une pause.
— Tout va bien ?
— Non, dit-elle, la voix plus ferme qu’elle ne l’aurait cru possible. J’ai besoin de ton téléphone satellite. Je dois appeler mon éditeur.
Il inclina la tête, puis laissa tomber ses mitaines près de la porte. Sa mâchoire se contracta légèrement, comme chaque fois qu’il prenait une décision qu’il n’aimait pas.
— Le téléphone est chargé. Mais le signal est capricieux avec la tempête. Je vais devoir le sortir dehors et l’orienter vers l’ouest.
— Tu peux le faire ?
— Je peux.
Il ne bougea pas tout de suite. Il la scruta un moment, cette expression qu’elle commençait à connaître — ce regard qui semblait peser chaque mot avant de les prononcer.
— Tu vas démissionner ? demanda-t-il finalement.
Elle ouvrit la bouche, et rien n’en sortit. Puis :
— Je ne sais pas. Peut-être.
Il acquiesça lentement. Il traversa la pièce, prit le téléphone, et s’arrêta devant elle.
— S’ils menacent ta carrière parce qu’une tempête t’empêche de travailler, dit-il, ce sont eux qui ont perdu de vue ce que ton travail veut dire.
Il sortit dans le froid, laissant la porte entrouverte sur une colonne d’air glacé.
Camille resta là, seule avec les mots qu’il venait de prononcer, si dénués de son ironie habituelle qu’elle ne savait pas quoi en faire.
Quelques minutes plus tard, il revint, le téléphone pressé contre son oreille.
— C’est presque branché. Il m’a fallu grimper sur le toit du petit abri pour attraper le signal. Tu as cinq minutes avant que la batterie abandonne.
Il lui tendit le téléphone. Ses doigts frôlèrent les siens. Il était glacé.
Elle prit l’appareil avec précaution, le pressa contre son oreille.
— Camille Moreau à l’appareil.
La voix de son éditeur, Étienne Beaupré, un Montréalais jovial qui pouvait passer du sourire à la menace en une phrase, répondit avec un mélange de soulagement et d’irritation.
— Camille ! Pouvez-vous me donner une date ferme pour la mi-février ?
— Étienne, je suis bloquée dans un chalet sans routes praticables. Nous avons eu plusieurs tempêtes. Je ne peux m’engager sérieusement — commença-t-elle.
Sa propre voix lui parut sourde, comme venue d’ailleurs. Elle regardait les pieds d’Antoine, ses bottes encore couvertes de neige, ses doigts qui remuaient nerveusement autour d’un élastique au poignet.
— Écoutez, coupa Étienne, je vais être honnête. L’éditeur original a menacé d’attribuer la traduction à quelqu’un d’autre si nous ne livrions pas un extrait de trois chapitres d’ici le 20 janvier. Trois chapitres, Camille. Ils veulent juste vérifier votre rythme.
Vingt janvier. Dans dix-sept jours. Elle regarda la pile de papiers sur la table. Elle avait déjà traduit presque tout le premier chapitre. Le deuxième avait besoin de révisions. Le troisième n’était qu’un amas de notes illisibles.
Trois chapitres. Ce n’était pas impossible. Si elle travaillait nuit et jour. Si personne ne venait rôder autour du chalet avec des intentions troubles. Si sa main cessait de trembler en pensant au visage aperçu à travers la vitre, à la neige aplanie sous la fenêtre de la cuisine.
Elle ferma les yeux. Elle pouvait dire non. Elle pouvait raccrocher, remercier Étienne pour son indulgence, et passer le reste de sa carrière à traduire des notices de médicaments.
Ou alors elle pouvait dire oui.
— Je vous envoie trois chapitres pour le 15 janvier, dit-elle finalement.
Il y eut un silence sur la ligne, puis un rire incrédule.
— Camille, nous sommes le 3. Vous êtes coincée dans un blizzard. Vous ne pourrez même pas nous envoyer les fichiers.
— J’enverrai ce que je peux par satellite, et le reste dès que j’aurai accès à une connexion. Quand les routes seront déneigées. Et vous aurez vos chapitres à temps.
Un long silence. Antoine la fixait, immobile, le souffle suspendu.
— Très bien, dit enfin Étienne. Mais si vous manquez cette échéance, je ne pourrai rien garantir. L’éditeur veut autre chose. Il veut une preuve que vous êtes capable de saisir la couleur locale. Le cœur de ce livre.
Sa voix baissa, comme s’il hésitait à dire la suite.
— Et j’ai été honnête avec lui. Je lui ai dit que vous étiez là-bas pour ce faire. Je lui ai dit que vous aviez la neige sous les pieds. Ne me faites pas mentir.
Camille déglutit, la gorge sèche.
— Je ne vous décevrai pas.
Elle raccrocha la communication pour de bon, rendit le téléphone à Antoine. L’appareil était tiède, presque vivant entre ses mains.
Il ne dit rien d’abord. Puis :
— Tu viens de te mettre une pression monumentale.
— Oui, dit-elle en se rapprochant du poêle.
Une pensée la traversa, désagréable et nette : elle venait de faire une promesse qu’elle ne pourrait tenir qu’avec l’aide de cet homme qu’elle avait accusé de vol. Il allait falloir lui demander beaucoup plus que de réchauffer son café.
— Et il va falloir que tu t’occupes de moi, Antoine. Que tu m’aides à trouver le temps et la tranquillité.
Il sourit — l’un de ses rares sourires entiers, qui ombraient ses yeux plutôt qu’il ne les éclairait.
— Je te préviens, dit-il. Dans ce coin du monde, la tranquillité se paie en corvées de bois et en silence. Tu es sûre que c’est la vie que tu veux pour les trois prochaines semaines ?
Camille regarda par la fenêtre : la neige tombait toujours, inépuisable, impitoyable. Puis elle se retourna, et pour la première fois depuis longtemps, elle rencontra le regard d’Antoine sans fuir.
— Je n’ai pas le choix, dit-elle doucement. C’est à prendre ou à laisser.
Il inclina la tête, presque imperceptiblement.
— Alors on travaille.
Dans le silence qui suivit, elle entendit presque l’écho de l’intrus, ce crissement lointain sous les raquettes — sa présence fantomatique effleurant encore le pourtour du chalet, comme une menace qui attendait son heure.
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