Lumière d'Hiver, Cœurs du Nord
Lire le chapitre 16: Portrait of a Stranger
Le matin s’étirait, pâle et froid, à travers les fenêtres givrées du chalet. Camille avait déplacé ses affaires dans la chambre voisine de celle d’Antoine la veille, mais elle n’y avait pas encore dormi. Elle se tenait dans le couloir, une tasse de café entre les mains, les yeux fixés sur la porte entrouverte de l’atelier.
Le portrait inachevé l’attendait, comme un reproche silencieux.
Elle poussa la porte sans frapper. Le rai de lumière traversa la pièce, soulevant des particules de poussière en suspension. Le chevalet se dressait au centre, la toile renversée contre le mur. Une couverture de laine l’enveloppait, comme si Antoine avait voulu la protéger de son propre regard.
Camille hésita une seconde, puis souleva le tissu.
La peinture était presque sèche, mais certaines touches de blanc de titane brillaient encore, humides d’une vie retenue. Des traits de fusain esquissaient un visage, le sien — la courbe du menton, l’arête du nez, la façon dont ses cheveux s’échappaient de leur élastique. Mais les yeux n’étaient pas peints. Deux vides, deux trous blancs dans la toile. Elle avait l’impression d’être regardée par une absence.
Une voix derrière elle la fit sursauter.
— Tu ne devrais pas être là.
Antoine se tenait dans l’embrasure, les bras croisés, un livre coincé sous le bras. Ni colère ni reproche dans sa voix, seulement une lassitude usée.
— Pourquoi l’as-tu laissé inachevé ? demanda-t-elle sans s’écarter.
Il fit deux pas dans la pièce, s’arrêta à distance, comme s’il franchissait une frontière invisible.
— Parce que je ne sais pas comment finir.
— Finir le tableau, ou finir quelque chose d’autre ?
Son regard se porta vers la fenêtre, vers la lumière crue qui rebondissait sur la neige.
— Les deux, peut-être.
Camille reposa la toile avec délicatesse contre le mur, puis s’assit sur une caisse de bois retournée. Une fine poussière de peinture souleva des volutes dans la lumière.
— Tu as mentionné ta mère, hier soir, dit-elle doucement. Tu ne m’as jamais parlé de ton père.
Il souffla un rire court, sans joie.
— Il n’y a pas grand-chose à raconter.
— Personne ne dit ça quand c’est vrai.
Le silence s’allongea, épais comme le sirop d’érable froid. Antoine déposa le livre sur l’établi, sortit un chiffon de sa poche, le froissa entre ses doigts sans raison.
— Mon père est mort il y a quatre ans. Il n’a jamais pris ma mère — ni moi. Il a tenu cette maison, tout seul, en attendant son retour. Quand elle est partie, il n’a plus jamais peint. Il a fermé l’atelier, comme ça, du jour au lendemain.
Il désigna du menton le chevalet.
— Tout est resté en place. Pinceaux, toiles, tubes de peinture. Il n’a plus jamais touché à rien.
Camille resta immobile, sentant le poids de cette confession se poser quelque part entre eux, fragile.
— Et toi ? demanda-t-elle.
— Moi ? J’ai grandi dans les livres et les outils. Il m’a appris à réparer les choses, à construire, à attendre. Mais il ne m’a jamais appris à parler de ce qu’il ressentait. Et moi, je ne lui ai jamais demandé.
Il marqua une pause, comme s’il découpait un morceau de lui-même pour le poser sur la table.
— Il aurait voulu la voir une dernière fois. Une explication. Je le sais, parce qu’il avait préparé une valise, juste après sa mort à elle. Il l’a mise au fond du placard de sa chambre. Je l’ai trouvée après ses funérailles. Elle était prête, propre, avec des vêtements d’été. Passeport à l’intérieur.
Il secoua la tête, s’obstinant à ne pas la regarder.
— J’aurais dû insister. L’aider à partir, même de force. Au lieu de ça, je suis resté là, à le regarder finir ses jours dans une maison qui le rongeait.
Camille se leva lentement, s’approcha de la toile inachevée. Elle passa sa paume au-dessus de la surface, sans la toucher.
— Le portrait inachevé, dit-elle. C’est lui que tu peins. Pas moi.
Le souffle d’Antoine se fit plus audible dans le silence.
— Pas exactement. C’est tout ce que je n’ai pas fini. Toutes les conversations que je n’ai jamais eues avec mon père. Toutes les excuses que je n’ai jamais formulées.
Il leva enfin les yeux vers elle, et pour la première fois, Camille y vit la peur nue d’un homme qui préfère regarder une inconnue dans les yeux plutôt que de se regarder lui-même.
— L’année dernière, il a eu une attaque. Je l’ai trouvé par terre dans le cellier, une bouteille cassée à la main. Il voulait descendre chercher un vin qu’il gardait pour le retour de ma mère. Il y croyait encore. À soixante-douze ans, il préparait encore sa défense pour un procès que personne n’avait intenté.
Camille avala sa salive, une émotion qu’elle ne s’expliquait pas lui serrant la gorge.
— Tu n’as pas eu le temps de vous raccommoder.
— Non. Et ce n’est pas faute d’avoir essayé dans ma tête. Les dialogues que je lui ai adressés, les phrases que j’ai répétées en conduisant jusqu’à l’hôpital… Tout était parfait. Prêt. Je lui aurais dit que je l’aimais, que je n’avais pas besoin qu’il se justifie, que j’aurais aimé qu’il me raconte davantage, qu’il me laisse entrer un peu plus dans sa vie silencieuse.
Il marqua un temps, laissant les mots s’effondrer d’eux-mêmes.
— Il est mort avant que je finisse la première phrase.
La pièce sembla se rétrécir autour d’eux, comme si le froid extérieur resserrait l’étau sur les murs de bois. Camille chercha quelque chose à dire, un réconfort qui ne serait pas un cliché de carte postale française.
— Tu sais ce que ton père aurait voulu ? demanda-t-elle enfin.
— Me dire que je suis un bon fils ? Qu’il est fier ? Qu’il n’est pas parti en colère ?
— Non. Il aurait voulu que tu finisses le portrait.
Antoine tourna la tête vers elle, surpris par son audace.
— Tu ne sais pas ce que je peins là, Camille. Tu ne vois que la surface de la toile.
— Je vois un homme qui porte le même poids que moi. Le poids des phrases non dites à quelqu’un qu’on aime.
Elle soutint son regard, laissant son propre passé affleurer sans se briser.
— Ma grand-mère est morte alors que nous venions juste de nous réconcilier d’une brouille qui avait duré dix ans. J’ai passé trois jours à traduire ses lettres, à essayer de retrouver l’accent de sa voix sur le papier. La dernière chose que je lui ai dite, c’est que j’allais lui montrer mes manuscrits un jour. Elle attendait ça depuis toujours. Je ne l’ai jamais fait.
Le visage d’Antoine se défit, comme si une digue interne venait de céder. Il s’avança d’un pas, regarda la toile, puis Camille.
— Alors tu comprends, dit-il enfin.
— Oui. Je comprends.
Ils restèrent là, de part et d’autre du portrait inachevé, séparés par la même blessure. Le matin s’écoula sans qu’ils le remarquent. Une heure passa, ou deux. Les ombres glissèrent sur le plancher, changeant d’angle.
Camille rompit le silence la première, sa voix plus basse qu’elle ne l’aurait voulue.
— Tu veux savoir ce que je pense ?
— Dis-moi.
— Ta mère n’est pas revenue parce qu’elle ne savait pas comment revenir. Ton père n’a pas pris sa valise parce qu’il avait peur de la regarder en face. Et toi, tu peins ce portrait parce que tu as peur de le finir.
Il rit, une fois encore, mais avec quelque chose de plus proche de la tendresse.
— C’est ma psy que tu veux devenir, maintenant ?
— C’est ta traductrice qui te dit que tu as besoin de mettre des mots sur tes images.
Le silence reprit, moins lourd, presque apaisant. Le livre qu’il avait posé sur l’établi attira son regard. Une reliure ancienne, un titre en anglais à demi effacé.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle.
Antoine ramassa le livre, le tourna entre ses mains.
— Le journal de mon grand-père. À la fois menuisier et trappeur. Il notait tout : les saisons, les pièges, les cycles de la lune. Mon père le lisait chaque hiver, comme une bible.
Il ouvrit une page, exposa une écriture fine, penchée vers la gauche, des annotations à l’encre bleue.
— Il consignait aussi les habitants du secteur. Toutes les bêtes, tous les itinérants. Les hommes qui passaient, ceux qui s’installaient. Il y a une section entière sur les étrangers qui venaient voler du bois, des fourrures, parfois des souvenirs.
Camille se pencha au-dessus de la page, effleura les entrées, quand une ligne attira soudain son regard.
— C’est quoi, ça ? demanda-t-elle, le doigt pointant une note dans la marge, datée d’il y a près de trente ans : une description de raquettes, un motif précis, inhabituel, dont le grand-père d’Antoine avait noté qu’elles n’étaient pas fabriquées localement.
Elle leva les yeux vers Antoine, lueur soudaine dans son regard.
— Les mêmes raquettes que celles qui ont fondu dans la neige sous ta fenêtre, cette nuit-là.
Sa mâchoire se contracta.
— Non, dit-il doucement en fermant le journal. C’est un autre homme. Une génération plus jeune. Le motif dont parle mon grand-père appartenait à un homme qui est mort dans une tempête, il fut pendant des décennies le seul à porter des raquettes de cette conception.
Il rectifia son erreur, la voix abrupte.
— Il est mort avant ma naissance. Ça ne peut pas être lui.
Mais Camille ne put se défaire de la question qui germait déjà, obstinée comme une mauvaise herbe sous la neige.
— Tu peux me montrer le passage exact ?
Il lui rendit le journal. Camille le feuilleta avec précaution jusqu’à la page mentionnée, puis s’arrêta net. Une remarque du grand-père à la date du décès : *« Il faudrait informer la famille. Sa fille vivait à Montréal. Elle n’en a jamais rien su. »*
Elle repoussa le journal sur l’établi, le cœur battant plus fort.
— Ta mère savait peut-être qui était l’intrus de ton grand-père.
Le silence était devenu un précipice.
— Ma mère est partie avant de lui avoir jamais parlé de sa famille, dit-il lentement. Pas une lettre, pas un appel.
— Alors qui d’autre aurait pu savoir que ce motif t’appartenait, à toi maintenant ?
La question resta suspendue entre eux, glaciale, tandis qu’au-dehors la neige recommençait à tomber, fine, insistante, comme une phrase que quelqu’un aurait commencée et jamais finie.
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