Lumière d'Hiver, Cœurs du Nord
Lire le chapitre 17: The Recipe
La farine formait un petit volcan blanc sur le plan de bois. Antoine versa l'eau tiède au centre, et Camille regarda la pâte se rassembler sous ses doigts, méthodique, presque rituel.
« Mon grand-père faisait ça sans mesurer, dit-il. Une pincée, une autre. Ma mère ajoutait du sel en secret pour qu'il rate une fournée et qu'elle puisse refaire la sienne. »
Camille sourit. Elle tenait un couteau, prête à hacher l'oignon qu'il avait posé devant elle. La cuisine sentait la cannelle et le girofle, épices qui ne lui semblaient pas naturelles dans un plat salé. Mais elle avait cessé de juger les mœurs culinaires de cette province depuis qu'elle avait goûté ses crêpes au sirop d'érable, un matin où le silence entre eux était trop lourd.
« Elle a fini par gagner ? demanda-t-elle.
— Jamais. Mais ils ont négocié. Elle faisait la tourtière de Noël, il faisait celle du Jour de l'An. Chacun avait sa recette, son territoire. »
Il pétrit la pâte avec une assurance tranquille, les manches de sa chemise relevées. Ses avant-bras portaient de vieilles brûlures, des cicatrices pâles comme des rivières gelées. Camille détourna le regard, saisit l'oignon, commença à hacher.
« Vous alliez lui rendre visite, à Montréal, l'été ? demanda-t-elle sans lever les yeux.
— Parfois. Pas les dernières années. Il vieillissait, il devenait dur. Ma mère disait que c'était la maladie qui parlait, mais moi je pensais que c'était lui, juste lui, qui n'avait jamais trouvé les mots. »
Le hachoir rythma ses phrases. Camille sentait la piqûre de l'oignon dans ses yeux, mais elle continua. C'était une douleur propre, presque réconfortante.
« Ma grand-mère était pareille, dit-elle. Les mots, elle les gardait pour ses manuscrits. Pour nous, elle avait des casseroles et des silences. Je croyais qu'elle ne m'aimait pas vraiment. C'est seulement après sa mort, quand j'ai lu ses carnets, que j'ai compris qu'elle avait tout écrit. Tout. »
Antoine leva les yeux de sa pâte. Il la recouvrit d'un linge humide, s'essuya les mains sur son jean.
« Qu'est-ce que vous y avez trouvé ? »
Camille poussa l'oignon dans la poêle où le beurre commençait à grésiller. Le parfum monta, doux et piquant à la fois.
« Des histoires sur ma mère enfant. Ses propres peurs, ses espoirs pour moi. Elle y parlait de mon premier mot, de la façon dont je marchais, de mes colères. Mais surtout, elle écrivait sur le fait de vieillir seule, de regarder la Seine depuis son appartement, de se demander si elle avait raté sa vie. »
Elle remua les oignons, laissant le silence s'installer entre eux comme un invité attendu.
« Je traduis les mots des autres depuis quinze ans, dit-elle enfin. Et elle, elle écrivait les siens jusqu'au bout, sans jamais les partager. Parfois je me demande si j'ai choisi le bon rôle. »
Antoine ne répondit pas tout de suite. Il sortit le porc haché du réfrigérateur, puis les pommes de terre qu'il avait fait cuire à l'avance. Il commença à les écraser dans un bol, gestes lents, mesurés.
« Un jour, j'ai photographié un homme qui vendait des pommes au marché de Baie-Saint-Paul, dit-il. Il avait quatre-vingt-dix ans. Il m'a raconté que, toute sa vie, il avait rêvé de faire de la musique. violon, guitare, n'importe quoi. Il avait appris à soixante-dix ans. Il m'a dit : "J'ai passé vingt ans à regretter de ne pas avoir commencé plus tôt, puis j'ai passé vingt ans à jouer. Le regret, c'est un instrument qui ne sonne pas." »
Camille rit, un son bref, surpris.
« Il a vraiment dit ça ?
— Oui. Et je l'ai photographié en train de jouer, un soir d'été, la lumière dorée sur ses doigts noueux. C'est une de mes meilleures images. Il est mort un an plus tard. Mais sur la photo, il est vivant, vraiment vivant. »
Il ajouta le porc aux oignons, mélangea avec une cuillère en bois. Camille le regardait faire, remarquant la concentration nouvelle qui adoucissait ses traits quand il parlait de son travail. Le portrait qu'il avait fait d'elle trônait toujours sur le chevalet du salon, inachevé, comme une phrase suspendue.
« Vous avez peur de quoi, exactement ? demanda-t-il sans cesser de remuer.
— Pardon ?
— Vous avez dit que vous aviez peur de mal choisir. Peur d'échouer. Mais j'ai l'impression que c'est plus précis que ça. »
Camille s'appuya contre le comptoir. La neige avait recommencé à tomber, dehors, fine et obstinée. La lumière de la cuisine faisait briller les carreaux, et elle remarqua, pour la première fois, que le chalet ressemblait presque à un home, avec ses odeurs de cuisson et cette chaleur partagée.
« J'ai peur de ne pas être à la hauteur de ce que les gens attendent, dit-elle lentement. Mon éditeur, mes lecteurs, ma famille. Je traduis des livres qui ont déjà été aimés dans une autre langue. Si j'échoue, je n'ai personne à blâmer que moi-même. Chaque erreur est la mienne. Chaque phrase ratée, chaque nuance perdue. Et mon dernier manuscrit… celui de ma grand-mère. Si je ne le fais pas bien, je le trahis. Elle, pas seulement le texte. Elle. »
Sa voix s'était serrée sur le dernier mot. Elle détourna le visage, feignant de vérifier la cuisson des oignons, mais Antoine avait vu. Il déposa sa cuillère, s'essuya les mains une seconde fois.
« Camille. Vous vous êtes réveillée à cinq heures du matin, hier, pour travailler sur votre traduction avant que je me lève. Vous avez trouvé une erreur que j'avais faite dans une légende de photo en deux secondes. Vous parlez trois langues, dont une que vous utilisez pour rendre justice à une personne que vous avez aimée. Vous êtes, de loin, la personne la plus consciencieuse que j'ai rencontrée depuis des années. »
Elle leva les yeux, surprise par l'intensité de son ton.
« Le problème, continua-t-il, c'est pas que vous allez échouer. Le problème, c'est que vous avez décidé que le succès, c'est quelque chose qui se gagne par la douleur. Que chaque page doit arracher quelque chose. Mais la tourtière, elle, elle demande juste de la patience et du cœur, pas du sang. »
Il sortit la pâte du linge, l'étala sur le plan fariné. Camille le regardait, la gorge serrée.
« Ma mère disait toujours, ajouta-t-il en découpant un cercle régulier, que la recette est la même pour tout le monde. C'est le cuisinier qui fait la différence. Et vous, vous savez cuisiner. Vous avez juste peur de goûter. »
Il leva les yeux, et pour la première fois, il lui sourit franchement, sans retenue. Un sourire qui creusait une fossette qu'elle n'avait jamais remarquée. Le cœur de Camille fit un battement qu'elle préféra ignorer.
« Passez-moi la cannelle, dit-il. Et dites-moi ce que vous comptez faire quand vous aurez livré vos chapitres. Parce qu'un plan, ça se prépare, même si on ne tient pas le porte-clés au début. »
Elle lui tendit le pot d'épices, leurs doigts se frôlant. Le contact était bref, mais il laissa une chaleur persistante, semblable à celle du four qui préchauffait.
« Je vais demander un visa de travail, dit-elle. Pour prolonger l'hiver. »
Il la regarda, surpris, puis il baissa les yeux vers la pâte.
« On n'a plus de girofle, dit-il doucement. Il faudra ressortir demain. La boîte aux lettres est au bout du chemin, et il y a une épicerie à deux kilomètres. »
Camille hocha la tête, mais elle savait, à la façon qu'il avait de replier les bords de la pâte avec une précision qu'elle n'avait pas vue auparavant, que cette phrase valait plus qu'un simple inventaire. C'était une invitation à rester.
Et dans le grésillement du porc, la neige derrière les vitres, et ce sourire qu'il ne lui avait encore jamais offert, elle comprit que l'hiver venait de prendre un autre tournant.
« La boîte aux lettres, répéta-t-elle. Vous me montrerez le chemin. »
Il acquiesça, et quelque chose, dans la manière qu'il avait de ne pas la regarder, lui dit que ce voyage serait plus chargé qu'une simple course à l'épicerie.
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