Lumière d'Hiver, Cœurs du Nord
Lire le chapitre 18: The Mailbox
Le vent s’était couché pendant la nuit, laissant derrière lui un ciel d’un bleu dur, presque métallique. La neige craquait sous les bottes, chaque pas un petit événement sonore dans le silence absolu. Camille avançait derrière Antoine, à une distance qu’elle mesurait en années plutôt qu’en mètres.
Ils n’avaient pas parlé depuis le café. Lui avait enfilé sa veste sans un regard, elle avait attrapé son écharpe sans un mot. Le trajet vers la boîte aux lettres, qu’ils avaient pourtant décidé ensemble la veille au soir autour d’une tourtière encore tiède, s’annonçait déjà comme une expédition polaire dans tous les sens du terme.
Le sentier déblayé s’arrêtait net à une centaine de mètres de la route. Après quoi, il fallait marcher dans la neige épaisse, s’enfoncer jusqu’aux genoux parfois. Camille comptait ses respirations pour ne pas râler. Elle portait deux paires de chaussettes, un gilet en laine mérinos, une tuque tirée sur les oreilles. Elle avait encore froid.
– C’est encore loin ? demanda-t-elle, la voix étouffée par sa buffal.
Antoine s’arrêta, se retourna. Il avait le visage rouge, les yeux plissés contre la réverbération. Quelque chose dans son expression s’adoucit.
– Encore deux cents mètres. On y est presque.
Il l’attendit, tendit la main sans la toucher. Elle la prit quand même, et il la guida à travers une congère plus profonde que prévu. Sa paume était chaude, râpeuse. Camille se concentra sur cette chaleur au lieu de penser aux empreintes de raquettes effacées sous la neige fraîche, aux traces qui avaient mené à son souvenir de la veille, à l’idée qu’ils étaient peut-être observés en ce moment même, dehors, sans protection.
La boîte aux lettres, rouge et robuste, se dressait au bord du chemin. Un monticule de neige la couronnait. Antoine ouvrit la porte métallique, en sortit un paquet de circulaires, deux enveloppes sous cellophane, et une grosse enveloppe kraft d’un blanc inhabituel.
Il la regarda longtemps.
Puis il la froissa, sans l’ouvrir, en une boule serrée qu’il glissa dans la poche intérieure de son manteau.
Camille le regarda faire. Le cœur lui battait sous l’écharpe.
– Tu ne la lis pas ?
– Non.
– Antoine. Elle vient d’un cabinet d’avocats.
Il tourna la tête vers le champ, vers la forêt qui bordait la route. Le silence pesait plus lourd que la neige qu’ils avaient traversée.
– Je sais ce qu’elle contient, dit-il enfin. C’est pour ça que je ne la lis pas.
Camille attendit. Elle n’avait pas appris à le pousser, pas encore. Elle avait appris à lire ses silences, ses raccourcis, la façon dont il se retirait dans sa cuisine comme dans une forteresse. Mais là, au bord de la route déserte, il n’y avait pas de cuisine pour l’abriter.
– L’héritage de mon père, dit-il. Il a laissé un désordre monstre derrière lui. Les propriétés, des dettes, des parts d’une scierie qui ne vaut plus rien. Tout est enchevêtré depuis sa mort. Son avocat – son avocat, pas le mien – m’attaque depuis trois ans pour signer des papiers que je ne veux pas signer.
– Pourquoi ?
Il se détourna, commença à marcher vers le chalet. Camille resta sur place. Il s’en rendit compte, s’arrêta, soupira.
– Parce que signer, c’est accepter qu’il existe des choses que je refuse de porter. Des choses qu’il a faites, des arrangements qu’il a conclus avec des gens que je ne veux pas connaître. Son frère, son associé, des figures que je connais à peine. Il y a des clauses qui impliquent ma mère. Des clauses que je ne suis pas prêt à voir.
– Depuis trois ans.
– Oui. Depuis trois ans.
Le froid s’insinuait sous sa veste. Camille frissonna, moins de froid que d’une autre chose, plus profonde. Elle fit quelques pas dans sa direction.
– Et si la lettre contenait une échéance ? Si le délai est dépassé ?
La bouche d’Antoine se serra.
– Alors tant mieux. Ça aura réglé ça tout seul.
– Tu sais que les délais ne se règlent pas seuls. Ils s’accumulent.
Il lui jeta un regard – dur, presque blessé – puis s’adoucit en voyant la neige sur ses cils, la vapeur de son souffle.
– Tu parles comme un avocat.
– Je traduis des contrats pour vivre. C’est la même chose.
Il ne rit pas. Mais quelque chose passa dans ses yeux, un plissement presque imperceptible qui pourrait devenir un sourire un autre jour.
Ils reprirent la marche en silence. Le chalet se dessinait au loin, une tache sombre dans la blancheur. Camille avançait derrière lui, les pas de nouvelle neige de ses bottes s’enfonçant dans les siens. Une pensée lui traversa l’esprit : ils marchaient sur les traces qu’il laissait. Littéralement.
Au moment de franchir le seuil, dans l’entrée où il se débattait avec ses lacets gelés, Antoine s’immobilisa soudain. Camille le vit tirer la lettre froissée de sa poche, la regarder comme on regarde une blessure qui ne veut pas guérir.
– Il y a une autre chose, dit-il.
Elle retira sa tuque, secoua ses cheveux. Par-dessus la neige qui fondait à ses pieds, ils se rapprochèrent un peu plus qu’ils ne l’avaient été dans la cuisine depuis des jours.
– Sa mort n’a jamais été entièrement élucidée. On m’a parlé de cause naturelle. Mais j’ai lu un rapport médical que quelqu’un a glissé dans mes affaires. Une odeur d’éther. Des traces de sédatifs.
Le silence retomba, plus lourd que la neige.
Camille posa la main sur la sienne – une petite main, contre son poing.
– Tu as besoin de savoir. Tu ne peux pas rester dans le flou pour toujours.
– Non, dit-il. Mais si je l’ouvre, je ne pourrai plus prétendre que je ne savais pas.
La lettre resta au creux de sa paume. Il ne la froissa pas. Il ne la lut pas. Il la glissa dans la poche du manteau suspendu à côté de la porte, une poche profonde, sombre, une poche pour ne rien oublier.
Camille afficha un sourire sans chaleur, sans fausse note. Elle monta à sa chambre sans se retourner, mais elle savait très bien ce qu’elle venait de faire : elle avait mis le doigt sur une fissure qu’il n’avait jamais montrée à personne. Et plus elle en apprenait, moins elle pourrait faire semblant que tout cela était un simple échange de gîte contre chaleur, de traduction contre tourtière.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.