Lumière d'Hiver, Cœurs du Nord
Lire le chapitre 19: The Locket's Echo
La poussière s’accumulait dans les coins du tiroir comme une neige fine et grise. Camille l’avait ouvert sans y penser, cherchant un rouleau de ruban adhésif pour réparer la reliure d’un dictionnaire que le froid avait fendillée. Ses doigts rencontrèrent d’abord des crayons cassés, des trombones rouillés, un vieux billet de train pour Montréal qu’elle n’avait jamais pris.
Puis ses doigts heurtèrent le bois lisse d’une petite boîte, pas plus grande qu’une main ouverte. Un coffret de bois clair, presque blanc, avec un couvercle à charnière. Elle ne se souvenait pas de l’avoir mis là.
— Qu’est-ce que tu as trouvé ?
Antoine était dans l’embrasure de la porte, une tasse de café fumant entre les mains. Il l’avait rejointe dans la chambre d’amis pour l’aider à trier les affaires qu’elle voulait ranger avant de s’installer définitivement dans la chambre voisine de la sienne.
Camille souleva le couvercle. Dedans, pas de bijou. Pas de locket. Une photographie, jaunie sur les bords, protégée par un film de plastique craquelant.
Sa grand-mère.
Le cœur de Camille se serra comme s’il était, lui aussi, pris dans un tiroir trop étroit. La photo montrait Élise Moreau à vingt-cinq ans, debout devant la vitrine d’une librairie parisienne. Elle portait le pendentif — ce petit médaillon ovale en argent que Camille lui avait connu toute sa vie. Mais il ne s’agissait pas du portrait que Camille avait gardé. Celui-ci semblait plus récent dans sa composition, avec cette lumière douce d’un après-midi d’automne et le sourire éclatant d’une femme qui ne savait pas encore que le monde allait lui voler son mari, puis son fils, puis finalement sa petite-fille — mais qui se tenait droite, malgré tout.
— Camille ? Ça va ?
Elle ne répondit pas tout de suite. Ses doigts caressaient le visage de la photographie à travers le plastique, comme si elle pouvait traverser le temps et toucher la joue de sa grand-mère.
— Je n’ai jamais eu cette photo, murmura-t-elle enfin. Elle devait être chez ma mère, dans son appartement à Lyon. Après sa mort, j’ai vidé l’appartement toute seule. Je pensais avoir tout pris. Mais celle-ci est arrivée avec les cartons de livres que j’avais envoyés ici pour la traduction. Je n’avais pas ouvert ce tiroir.
Sa voix se brisa sur les derniers mots.
Antoine s’approcha, posa son café sur la table de nuit et s’accroupit à côté d’elle. Il ne dit rien. Il attendait, les yeux sur la photographie.
— L’original du pendentif, elle me l’a donné le jour de mes dix-huit ans. Elle a dit que c’était le seul souvenir de son propre mariage, que mon grand-père l’avait fait graver avec leurs initiales à l’intérieur. Mais pendant une semaine de mon déménagement à Québec, quelqu’un a volé ma valise à l’aéroport de Montréal. Le pendentif y était.
Elle releva les yeux vers lui. Antoine soutint son regard, et elle vit quelque chose passer sur son visage — une fissure dans son calme habituel, une inquiétude profonde.
— Je n’avais pas fait le lien, dit-il doucement. Quand tu m’as parlé du vol, tu m’as dit qu’ils avaient pris des vêtements et quelques bijoux. Tu n’avais pas mentionné ce médaillon.
— Je ne voulais pas t’ennuyer avec tout ça. C’était avant que je vienne ici. Avant qu’on se connaisse.
Antoine se leva lentement, s’assit sur le rebord du lit à côté d’elle. Il tendit la main vers la photographie, mais la retira avant de la toucher.
— Camille. Le pendentif qui a été volé… c’était un médaillon ovale en argent ? Avec une rose à l’intérieur du couvercle ?
Elle le regarda, défiant un instant la logique de sa question.
— Comment le sais-tu ? Je ne te l’ai jamais montré.
Antoine passa une main sur sa nuque, geste qu’il faisait quand il était embarrassé.
— Je suis désolé. Je ne voulais pas aborder ça avec toi. Mais quand tu es arrivée, après que le chalet a été cambriolé par ce… visiteur que nous n’avons jamais identifié — j’ai trouvé un objet dans la neige, près de la remise, deux jours après. Une boîte en métal, presque gelée dans la glace. Je l’ai ouverte, c’est là que j’ai vu le pendentif. Je l’ai conservé, avec l’intention de t’en parler quand tu serais prête.
Le silence qui suivit était épais comme la soupe aux pois.
— Tu as mon médaillon ? demanda Camille, la voix blanche.
— Oui. Il est dans le bureau, dans le tiroir de mon père — son bureau à lui, pas celui où je range mes photos. Je n’ai jamais voulu te le donner comme ça, sans comprendre d’où venait le vol.
Camille se leva d’un bond. Elle ne savait pas si elle était en colère ou juste bouleversée, mais ses jambes tremblaient, comme si le froid de l’extérieur avait fini par s’infiltrer sous sa peau.
— Tu l’as depuis combien de temps ?
— Trois semaines.
Elle compta dans sa tête. Trois semaines. Elle était arrivée au chalet depuis presque deux mois. Trois semaines auparavant, ils commençaient à peine à se parler vraiment, après la découverte des traces de pas.
— Pourquoi ne pas me l’avoir dit plus tôt ?
Antoine se leva à son tour. Il ne s’excusa pas avec des mots, mais son regard était ouvert comme jamais elle ne l’avait vu.
— Parce que je pensais que cela t’attachait à l’intrusion d’une manière que tu ne voulais pas reconnaître. Je pensais que te donner une preuve que quelqu’un a fouillé tes affaires personnelles — pris tes choses intimes — faisait rentrer la menace trop près de toi. Je voulais te protéger de ça.
— Me protéger en gardant presque un objet de famille ?
Elle n’avait pas élevé la voix, mais le ton était tranchant.
— J’ai mal agi, dit-il. Je sais. C’était maladroit. Mais je n’ai pas pris la décision par indifférence. J’avais peur que si tu découvrais à quel point l’intrus était proche de toi, tu repartes pour Paris sans même essayer de rester. Et j’ai compris, le jour du courrier — tu sais combien j’ai compris que je ne voulais pas que tu partes.
Le souffle de Camille se bloqua. La photographie serrée contre sa poitrine, elle regarda Antoine. Ses yeux à lui cherchaient les siens comme on cherche un point lumineux dans la nuit.
Les mots qu’il avait prononcés étaient simples. Mais ils racontaient une vérité qu’ils n’avaient jamais formulée ensemble.
Elle ouvrit la bouche pour répondre — pour dire quoi exactement ? Qu’elle lui pardonnait ? Qu’elle avait envie de crier ? Qu’elle ressentait quelque chose qu’elle n’avait pas nommé depuis des années, et que ça la terrifiait parce que ce n’était pas un sentiment de Paris, ni un sentiment de traduction, ni un sentiment qu’elle pouvait contrôler ?
— Va chercher le médaillon, dit-elle. Maintenant.
Il ne discuta pas. Il quitta la pièce, ses pas résonnant sur le plancher du couloir.
Restée seule, Camille baissa les yeux vers le visage de sa grand-mère sur la photographie. Le sourire d’Élise Moreau semblait presque complice. Sa grand-mère aurait su quoi faire. Elle avait gardé ce pendentif comme un talisman contre les chagrins, le portant même quand la chaîne s’était cassée et réparée deux fois.
Les pas d’Antoine revinrent. Il tenait un petit écrin de velours noir à la main. Il le lui tendit, paume ouverte, sans un mot.
Camille ouvrit l’écrin. Le médaillon était là, l’argent terni par le froid mais intact. Elle souleva le couvercle : à l’intérieur, les initiales entrelacées d’Élise et de Paul Moreau, gravées d’une plume fine, toujours lisibles.
Le souffle lui manqua. Les larmes vinrent, brûlantes malgré le froid de la maison. Elle les laissa couler sans les essuyer.
Antoine s’approcha, s’assit à côté d’elle sur le lit. Il ne la prit pas dans ses bras. Il resta là, à distance d’un souffle, attendant qu’elle décide.
— Je suis désolé, répéta-t-il. Pour tout ce qu’on t’a pris. Pour tout ce que je n’ai pas pu protéger.
Elle se tourna vers lui. Dans la lumière hivernale qui filtrait à travers la fenêtre, il paraissait plus vulnérable qu’elle ne l’avait jamais vu. L’homme qui avait traversé une tempête pour aller chercher un courrier, qui avait affronté un passé familial douloureux, semblait maintenant timide et contrit devant une Parisienne et son médaillon.
— Ce n’est pas ta faute si on a volé ma valise, dit-elle doucement. Ce n’est pas ta faute non plus si l’intrus a forcé ma chambre. Tu n’étais pas censé être un gardien.
— Non. Mais j’aurais voulu l’être. Pour toi.
Le mot résonna entre eux, plus lourd que le médaillon dans la paume de Camille.
Puis il ajouta, presque pour lui-même :
— Ce voleur à Montréal… ce n’était pas la première fois que quelqu’un s’en prenait à des affaires venant de chez moi. Et la lettre de l’avocat de mon père, le courrier que je n’ai pas ouvert, parle peut-être de la même chose.
Camille sentit le froid se glisser entre ses côtes.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Mon père possédait une autre propriété. Une maison dans les Cantons-de-l’Est, qu’il n’utilisait presque jamais. Avant de mourir, il avait installé un coffre. Quand on a fait l’inventaire, j’ai remarqué qu’il manquait des documents. Les héritiers précédents, s’il y en avait eu, avaient pu les prendre. Mais peut-être que ce n’était pas eux.
Il la regarda.
— Peut-être que le même voleur cherche toujours quelque chose. Et qu’il est passé par ici, l’hiver, parce que je ne voulais pas ouvrir ces lettres.
Camille regarda le médaillon dans sa main. Il semblait soudain plus lourd. Pas parce qu’il était en argent, mais parce que son retour lui rappelait qu’on ne lui avait pas volé juste un objet. On avait volé un lien avec sa grand-mère — et peut-être que, ici, quelque chose d’autre était en train d’être volé aussi.
— Il faut ouvrir cette lettre de l’avocat, dit-elle. Demain. Et il faut regarder ce que le journal de ton grand-père contient de plus.
Antoine ne répondit pas immédiatement. Il regarda par la fenêtre où le jour déclinait, d’une lumière pâle et bleue.
— Je sais, dit-il finalement. Je sais.
Sa main s’approcha de la sienne, sans la toucher encore. Elle sentit la chaleur de ses doigts à quelques millimètres de sa peau, comme un été silencieux au milieu de l’hiver.
— Nous ferons ça ensemble, ajouta-t-il.
Camille referma la main sur le médaillon. Puis, doucement, elle laissa ses doigts frôler les siens.
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