Lumière d'Hiver, Cœurs du Nord
Lire le chapitre 3: Français de Paris
La lumière de dix heures filtrait à travers la fenêtre givrée, étirant des ombres bleutées sur le plancher de pin. Camille avait installé son laptop sur la table de la cuisine, loin du canapé où Antoine sirotait son café en feuilletant un journal local. Elle aimait cet arrangement silencieux : lui dans sa bulle, elle dans la sienne. Trois jours. Elle pouvait tenir trois jours dans cette coexistence polie.
L'écran affichait le manuscrit d'Élise Tremblay, une auteure de Charlevoix dont elle traduisait le recueil de nouvelles pour un éditeur parisien. Le texte était beau, rude, empreint de cette mélancolie nordique qu'elle commençait à comprendre. Ses doigts volaient sur le clavier, cherchant l'équilibre entre fidélité et élégance.
Puis elle arriva à la phrase qui allait la piéger.
*« Y fait un frette de canard, mais on s'en va tu suite au dépanneur acheter des poutines. »*
Camille fronça les sourcils. Frette de canard. Elle connaissait « un froid de canard », cette expression française pour un froid vif et mordant. Mais « frette » ? Elle tapota son stylo contre ses lèvres. Son dictionnaire en ligne ne proposait rien. Puis, elle se souvint : dans certaines régions rurales de France, on disait « frette » pour un froid humide, celui qui traverse les os. La logique tenait. Quant à la poutine… elle savait que c'était ce plat québécois de frites et de fromage, mais le contexte semblait étrange. Boire de la poutine ? Non. *Acheter* des poutines. Au dépanneur.
Elle ajouta une note en marge, puis écrivit sa traduction provisoire.
Une ombre passa derrière elle. La voix d'Antoine, basse et tranquille, tomba par-dessus son épaule.
« Vous traduisez ça comme ça ? »
Camille sursauta, sa main cognant la souris. Elle pivota pour le trouver debout à deux pas, son journal replié sous le bras, les yeux fixés sur l'écran. Une pointe de rouge lui monta aux joues.
« Excusez-moi ?
— "On s'en va tu suite au dépanneur". Vous avez écrit : "nous nous rendons immédiatement au magasin général". » Il pencha la tête, un pli ironique au coin des lèvres. « C'est exact, mais c'est pas comme ça que ça se dit. Et "frette de canard"… vous avez mis "un froid humide de canard". »
Camille ferma son laptop d'un geste sec. « J'ai fait une traduction provisoire. Les expressions régionales se vérifient.
— Les expressions régionales ? » Il sembla savourer le terme. « On parle pas de patois ici. C'est du français. »
Elle se leva, croisant les bras. Sa fierté professionnelle, déjà malmenée par cette semaine chaotique, lui collait au dos comme une armure trop serrée. « Je suis traductrice littéraire, monsieur Bergeron. Mon travail consiste à rendre l'intention d'un texte, pas à en reproduire chaque tessiture dialectale. Je sais ce que je fais.
— J'en doute pas. » Il n'avait pas bougé, mais son ton s'était radouci, presque désarmant. « Je dis juste que si vous voulez traduire Élise Tremblay, faut comprendre son monde. Nous autres, on dit "frette" parce que le froid, ici, c'est pas juste une température. C'est un personnage. Et "tu suite", c'est pas "immédiatement". C'est plus doux. Ça veut dire "dans une minute, mais bientôt". »
Camille le regarda, agacée par la justesse de sa démonstration. Il ne se moquait pas. Il parlait comme un artisan qui montre un outil à un apprenti récalcitrant.
« Je m'en charge très bien seule », dit-elle, plus sèchement qu'elle ne l'aurait voulu. « J'ai l'habitude. »
Il haussa les épaules, une ombre d'amusement traversant ses yeux gris. « Comme vous voulez. Mais si vous avez besoin d'aide pour les expressions d'ici, je suis disponible. Contre un service. »
Elle releva le menton. « Lequel ?
— Dites-moi pourquoi votre locket. »
Son cœur fit un raté. La bague d'argent — le médaillon de sa grand-mère — pendait toujours autour de son cou, sous son pull. Elle y avait presque pensé. Presque.
« Ce n'est pas négociable, dit-elle.
— Alors, pas d'aide. » Il tourna les talons, ramassa sa tasse et se dirigea vers l'escalier. « La poutine, vous l'avez mise au masculin. C'est féminin. "Une poutine". Mais c'est un détail. »
Il disparut à l'étage, la laissant seule avec son ordinateur fermé et ses joues brûlantes.
Elle rouvrit le laptop avec plus de force que nécessaire. L'écran s'alluma, affichant sa traduction. Relut la phrase. *Un froid humide de canard. Nous nous rendons immédiatement au magasin général.* À côté, le manuscrit original québécois lui sembla soudain déporter une autre texture, une autre chair.
Elle effaça la ligne et recommença.
*« Il fait un froid de canard, mais on se rend bientôt au dépanneur pour acheter des poutines. »*
Mieux. Mais pas encore ça.
Le silence de la maison l'enveloppait, ponctué par le tic-tac d'une horloge invisible et le murmure du poêle à bois. Dehors, la neige continuait de tomber, épaisse et infatigable, comme si le ciel ne savait pas faire autre chose. Camille consulta l'échéance : sept jours. Sept jours pour douze nouvelles. Elle avait déjà perdu deux à cause du voyage, de la voiture, de ce chalet imprévu.
Un bruit de pas dans l'escalier. Antoine redescendait, un manteau noir sur les épaules, son appareil photo — l'ancien, pas le Leica endommagé — en bandoulière. Il s'arrêta en bas des marches, l'enveloppa d'un regard bref.
« Je sors photographier la tempête. Vous avez besoin de quelque chose du village ? »
Elle secoua la tête. « Je travaillerai.
— Bien. » Il enfila ses gants. « Faites attention avec le poêle. Il faut le nourrir toutes les deux heures. Les bûches sont dans le hangar, à droite. Si le feu meurt, le chalet se refroidit vite. Vous saurez vous en occuper ?
— Je ne suis pas une enfant.
— J'avais remarqué. » Une lueur furtive dans ses yeux, puis il sortit, la porte claquant derrière lui dans un tourbillon de froid.
Camille resta seule.
Elle regarda l'écran. La phrase d'Élise Tremblay l'attendait, innocente et piégée. Elle essaya une autre version. *« On gèle autant qu'un canard, mais on va bientôt au coin d'rue acheter un casse-croûte. »* Non. Trop loin. Elle supprima tout.
Ses doigts restèrent suspendus au-dessus du clavier. Elle pouvait presque entendre la voix de sa grand-mère, cette femme qui l'avait élevée entre les livres et les exigences, lui disant : *On n'emprunte le chemin des autres que si on est prêt à salir ses souliers.*
Mais à Paris, elle savait quel Français elle parlait. Elle savait qui elle était. Ici, dans ce chalet perdu, face à un homme qui la déchiffrait trop vite, elle ne savait plus si son français était une forteresse ou une prison.
Quelques heures passèrent. La lumière déclina, la tempête redoubla. Camille traduisit trois nouvelles entières avec une application rageuse, refusant de consulter le moindre dictionnaire en ligne. Elle pataugea, certes. Mais elle pataugea seule.
Lorsque la porte s'ouvrit enfin, apportant une rafale de froid et un Antoine couvert de neige, elle leva les yeux de son écran. Ses pommettes étaient rougies, ses cils encore givrés, et quelque chose dans son regard semblait plus léger.
« Vous avez faim ? » demanda-t-il en ôtant son manteau.
Elle allait répondre non, par pur esprit de contradiction. Mais son estomac gargouilla au même instant, sonnant comme une trahison.
Il sourit — un vrai sourire, bref, presque surpris de sa propre expression. « Il y a des steaks dans le congélateur. Et je sais faire une sauce qui réchaufferait un mort. »
Camille se leva ; ses jambes étaient engourdies d'être restées assises si longtemps. « Je peux cuisiner. Je veux dire, je peux vous aider. Après tout, vous m'hébergez. » Elle parlait plus vite que nécessaire. « Mais je précise : ce n'est pas un échange. Je ne vous dois rien pour le locket.
— J'avais compris. » Il ouvrit le congélateur, en sortit deux paquets de viande. « Mais une femme qui cuisine, c'est pas rien. Au Québec, ça vaut une question. »
Elle attrapa un couteau et une planche, les posa sur le comptoir avec un bruit sec. « Une question. Pas dix.
— Une seule. » Il la regarda longer la viande, attentive au tranchant. « Vous voulez vraiment traduire une autrice d'ici sans rien comprendre à ce qu'elle vit ? »
Camille leva les yeux, les doigts suspendus sur la lame. Une question simple, presque amicale. Et pourtant, elle sentait confortablement une porte s'entrouvrir — celle de sa propre méthode, de sa fierté, de cette langue étrangère qui n'était pas la sienne.
Elle prit une inspiration, posa le couteau, et répondit.
« D'accord. Apprenez-moi. Mais je déciderai quoi garder. »
Les yeux gris d'Antoine eurent une étincelle — de défi ou d'approbation, elle ne saurait dire. « Marché conclu. Faudra d'abord goûter ma sauce. »
Il tendit une bouteille de vin rouge, déjà ouverte. « À la vôtre. »
Elle souleva la sienne, hésita une seconde, puis trinqua contre le verre d'Antoine. Le tintement coupa le silence du chalet comme une promesse fragile.
Dehors, la nuit tombait sur la neige. Et pour la première fois depuis son arrivée, Camille ne pensait pas à retourner à Paris.
Elle pensait à ce qu'il y avait dans cette phrase, *on s'en va tu suite au dépanneur*, que son français ne connaissait pas encore.
Mais qu'il commençait à approcher.