Lumière d'Hiver, Cœurs du Nord
Lire le chapitre 26: The Break-In
Le vent sifflait entre les bâtiments, chargé d'une morsure que Camille connaissait désormais trop bien. Ses baskets crissaient sur la neige gelée tandis qu'elle courait derrière Antoine, le faisceau de sa lampe torche dansant sur les planches grises de la remise.
La porte était grande ouverte, battant lentement contre le mur dans un grincement régulier, presque moqueur.
« Merde, » souffla Antoine.
Il s'arrêta net sur le seuil, sa lampe balayant l'intérieur. Camille le rejoignit, le souffle court. Ses yeux mirent une seconde à s'adapter à l'obscurité trouée de lumière.
La vitre de la petite fenêtre latérale — celle qu'ils avaient remplacée ensemble trois semaines plus tôt, un après-midi de corvées partagées et de rires timides — était brisée. Des éclats de verre scintillaient sur le plancher, certains écrasés en poussière blanche sous des semelles boueuses.
« Ce n'est pas une effraction de hasard, » murmura Camille.
Antoine s'accroupit, braquant sa lampe sur le sol. Des empreintes de bottes larges, espacées irrégulièrement, traversaient la remise en diagonale. Leur propriétaire avait marché droit vers l'endroit où la motoneige de Luc était stationnée depuis des jours — et maintenant, le rectangle vide sur le plancher poussiéreux semblait une accusation.
Camille compta les minutes dans sa tête. Vingt-trois. Vingt-trois minutes entre le bruit sourd qui les avait interrompus dans la chambre noire et maintenant. Assez pour que quelqu'un vole une motoneige, assez pour que quelqu'un mente sur les traces fraîches qui filaient vers Trois-Rivières.
« Tu vois quelque chose d'autre ? » demanda-t-elle.
Antoine se releva lentement, la mâchoire serrée. Il dirigea sa lampe vers le fond de la remise, là où des étagères croulaient sous des boîtes de clous et des sangles rouillées. Il jura à voix basse.
Camille s'approcha. Sur l'étagère du bas, à moitié cachée sous un vieux chiffon graisseux, trônait une veste de motoneige noire, ornée d'un emblème bleu et blanc qu'elle reconnut immédiatement — celui du club de motoneige du village, le même qu'elle avait vu sur la photo de Luc affichée à l'épicerie.
« C'est à lui, » dit-elle, même si ce n'était pas une question.
Antoine recula comme si la veste allait le mordre. « Je ne l'ai jamais vue. Jamais. »
« Quelqu'un l'a mise ici. Pour que tu la trouves. »
— « Ou pour que la police la trouve. »
Le silence entre eux était plus lourd que la neige qui commençait à tomber à nouveau, fine et régulière, effaçant les traces déjà froides dehors.
Un moteur gronda au loin, puis se tut. Les deux phares d'une voiture balayèrent l'allée avant de s'éteindre. Des portières claquèrent dans la nuit.
« Ils arrivent vite, » dit Camille, la gorge serrée. Elle n'avait pas appelé la police. Ni Antoine. Ni elle.
Le policier qui poussa le portail quelques instants plus tard était jeune, la démarche rigide, l'haleine formant des nuages réguliers. Il portait l'uniforme de la Sûreté du Québec, et son regard passa d'Antoine à Camille avec une efficacité qui n'augurait rien de bon.
« Monsieur Bélanger. On m'a signalé une activité inhabituelle ici. » Il sortit un carnet. « Je suis l'agent Morin, de Trois-Rivières. »
Trois-Rivières. Le mot tomba entre eux comme une pierre dans l'eau calme.
Antoine croisa les bras, mais Camille vit ses doigts trembler légèrement à travers la laine de ses gants. « Une motoneige a été volée dans ma remise. La motoneige de Luc Gagnon. »
Le policier nota quelque chose, lentement, posément. « C'est vous qui l'aviez ? La motoneige de M. Gagnon ? »
« Il me l'avait laissée pour réparations. Le carburateur. »
Le regard de l'agent Morin se fit plus appuyé. « Et M. Gagnon est porté disparu depuis trois jours. »
Le silence s'épaissit. Camille fit un pas en avant, instinctivement, se plaçant légèrement entre Antoine et le policier.
« Nous avons vu des traces qui partaient vers le sud, » dit-elle. « Toutes fraîches. C'est le voleur qui les a laissées. »
L'agent Morin la considéra un instant, puis reporta son attention sur Antoine. « On m'a dit que vous aviez eu des mots avec M. Gagnon la dernière fois qu'il est venu au village. »
Camille sentit le corps d'Antoine se raidir à côté d'elle. Elle se tourna vers lui, interrogatrice, mais son visage était fermé, presque gris dans la lumière de la lampe torche qu'il tenait encore.
« C'était une dispute de rien, » dit Antoine. « Du travail. Il me devait de l'argent pour les réparations. »
L'agent Morin cligna des yeux, nota quelque chose d'autre. « Et vous avez gardé sa motoneige ici, dans votre remise, pendant qu'il vous devait de l'argent. »
Camille vit où cela menait. Le fil invisible se tendait entre les mots du policier et la veste noire à l'emblème bleu et blanc, entre les empreintes de pas et la fenêtre brisée, entre tout ce qui venait d'être volé et tout ce qui était resté, soigneusement disposé comme des pièces sur un échiquier.
Quelqu'un construisait une histoire.
Quelqu'un voulait qu'Antoine soit la fin de cette histoire.
Elle posa sa main sur le bras d'Antoine, sentant la tension sous la manche de son manteau. Il ne la regarda pas, mais il ne se dégagea pas non plus.
« Nous devrions peut-être rentrer, » dit-elle d'une voix qu'elle voulait ferme. « Montrer à l'agent ce que nous avons trouvé. »
Le policier hocha la tête, mais son regard ne quitta pas Antoine. « Bonne idée. J'ai quelques questions supplémentaires à vous poser, monsieur Bélanger. Sur vos allées et venues. Sur vos liens avec M. Gagnon. Sur ce que vous savez de sa disparition. »
Antoine ferma les yeux un instant. Quand il les rouvrit, Camille y vit quelque chose qu'elle ne lui avait jamais vu : une peur ancienne, viscérale, celle d'un homme qui a passé sa vie à essayer de distancer l'ombre de son père et qui la voyait enfin le rattraper.
Les phares de la voiture de police restèrent allumés sur l'allée pendant qu'ils marchaient vers la maison, deux silhouettes encadrées par une lumière blanche et crue, suivis d'un homme qui prenait des notes.
La veste noire était restée sur l'étagère, juste assez visible à travers la porte ouverte de la remise pour être découverte par le prochain regard. Camille savait qu'elle y serait encore demain matin, quand l'enquête officielle commencerait.
Et cette pensée lui glaça le sang plus que tout le froid de la nuit québécoise.
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