Lumière d'Hiver, Cœurs du Nord
Lire le chapitre 27: Cold Trail
La neige s'était remise à tomber, fine et obstinée, comme si le ciel voulait effacer les traces que la police s'acharnait à mesurer. L'agent Brousseau — celui de Trois-Rivières, qui était arrivé trop vite, beaucoup trop vite — arpentait la cour avec un carnet, pendant que son collègue, un jeune homme au visage rouge de froid, fouillait le hangar avec une lampe torche.
Camille se tenait près de la porte de la maison, les bras croisés, regardant Antoine qui répondait aux questions pour la troisième fois. Il avait les épaules rentrées, la voix blanche, cette façon de parler trop vite quand il était nerveux qu'elle commençait à connaître.
— Je vous l'ai dit, monsieur l'agent. Je n'ai pas vu Luc depuis trois jours. La dernière fois, c'était à la coopérative, il m'a demandé d'arrêter de stationner devant son garage.
Brousseau griffonna quelque chose. Il avait un visage lourd, des yeux qui ne cillaient presque pas, et un manteau trop propre pour quelqu'un qui passait ses journées dans la neige.
— Il vous a demandé d'arrêter. Et vous avez refusé.
— Non. J'ai reculé le camion. C'est tout. C'était une dispute de rien.
— Une dispute de rien qui vous a fait crier assez fort pour que la voisine de Luc appelle la Sûreté.
Antoine ouvrit la bouche, la referma. Camille sentit la colère monter, cette chaleur qu'elle connaissait bien, celle qui la poussait toujours à parler avant de penser. Mais elle se tut. Pas maintenant. Elle attendit que Brousseau pose sa question suivante, et encore une autre, et qu'Antoine commence à bredouiller.
Puis le jeune agent sortit du hangar avec quelque chose de brun entre les pinces d'une pince à preuves.
— Chef, on a trouvé ça derrière les bacs de sel.
Brousseau se tourna. Le jeune homme tenait une veste — pas celle que Camille avait vue la veille, soigneusement posée comme un décor de théâtre, mais une autre. Plus usée. Une manche arrachée, un col effiloché, du sang séché sur le devant.
Le visage d'Antoine se vida de toute couleur.
— Ça, c'est à Luc, dit Brousseau sans même la poser de question. La veste qu'il portait toujours pour la chasse. On va la faire analyser.
— Je n'ai pas touché à ça, dit Antoine. Je n'étais même pas dans le hangar depuis — depuis des semaines. Camille peut vous le dire.
Brousseau regarda Camille — un regard long, posé, qui semblait peser sa valeur de témoin. Une étrangère. Une Française qui ne connaissait pas le pays, la forêt, les gens.
— Elle arrive de Paris, je crois ? Vous pensiez qu'elle serait de bonne foi ?
Camille ne se laissa pas démonter par le ton.
— Je suis arrivée ici à la fin de novembre, dit-elle en s'approchant. Je suis témoin de ce qui se passe depuis que je suis là. Cette veste n'était pas dans le hangar hier soir. Antoine et moi étions dans la chambre noire quand on a entendu le bruit. On a couru dehors ensemble. La veste qui était là — l'autre, celle posée — était déjà visible. Celle-ci n'y était pas.
Brousseau la dévisagea un moment.
— Vous avez l'habitude des affaires criminelles, mademoiselle Moreau ?
— J'ai l'habitude de dire la vérité. C'est rare, paraît-il.
Le silence dura trois secondes. Le jeune agent rit nerveusement dans sa main, puis se racla la gorge. Brousseau rangea la pince à preuves dans un sac plastique transparent.
— On va faire une fouille de la propriété. Camion, cave, grenier, garage. Vous restez disponibles.
Il rentra ses notes dans sa poche intérieure et marcha vers sa voiture, faisant signe à son collègue de le suivre. Le véhicule s'éloigna lentement sur le chemin, les pneus crissant sur la neige encore fraîche.
Antoine resta immobile un long moment. Puis il lâcha un souffle long, tremblant, comme un homme qui venait de retenir sa respiration depuis des minutes.
— Il va revenir, dit-il. Il sait que c'est trop facile. Il veut juste me briser encore un peu avant de m'arrêter.
Camille fit un pas vers lui, puis un autre. Elle ne savait pas si elle devait toucher son bras, son épaule. Elle ne l'avait jamais fait délibérément. Le geste de main dans le village avait été un accident de courage, une étincelle entre deux peurs. Depuis, il y avait eu la presque-baiser dans la chambre noire, ce moment suspendu où leurs souffles s'étaient mêlés au-dessus des bains de développement, et puis le fracas du bruit dehors qui avait tout figé.
— Il ne t'arrêtera pas, dit-elle simplement. Il n'a rien.
— Il a une veste ensanglantée qui traîne dans mon hangar. Il a une dispute rapportée. Il a un témoin qui m'a vu crier sur Luc devant la moitié du village.
— C'est un village de soixante-douze habitants, Antoine. La moitié, ça fait trente-six. Et ils me racontent tous que tu es le gars le plus calme qu'ils connaissent, à part quand quelqu'un touche à ton matériel.
Antoine tourna la tête vers elle. Il avait les yeux rouges, non de larmes, mais de fatigue. Cette fatigue qui creusait des ombres sous ses pommettes depuis trois jours.
— Tu défends quelqu'un dont tu savais rien il y a un mois.
— Je te connais mieux que ça.
— Ah oui ? Dis-moi, c'est quoi le truc que je préfère pour déjeuner quand il fait moins vingt ?
Camille sourit — un vrai sourire, tranquille.
— Des crêpes au sirop d'érable avec un œuf sur le dessus, parce que tu détestes le gaspacho, que tu bois du café noir pour te punir et que tu planques des barres de chocolat dans le congélateur comme un enfant qui craint la faim.
Antoine resta interdit un instant, puis il rit — un rire franc, inattendu, qui fit remonter la chaleur dans sa poitrine.
— Tu fouilles mon congélateur, maintenant ?
— Je fouille tout. Je suis une intruse, rappelle-toi. C'est ce que tu pensais de moi.
— Non, dit-il doucement. Je pensais que tu allais partir au premier vrai froid. Que tu étais trop légère pour la neige d'ici.
Camille baissa les yeux. Elle sentit la distance entre eux rétrécir — pas un geste, juste l'évidence d'un rapprochement.
— Je suis encore là, répondit-elle. Et je ne pars pas avant d'avoir compris ce qui se passe dans cette forêt.
Elle rentra dans la maison, ouvrit le tiroir de la table de la cuisine où Antoine gardait les lettres, les documents, tout ce qui était trop utile pour être perdu. Elle en sortit la lettre de l'avocat, qu'ils avaient ouverte la veille au soir sous le halo de la lampe — deux pages dactylographiées, denses, datées d'il y a sept ans, concernant la succession de son grand-père, un certain Émile Fortin, et une mention mentionnant "un bien immobilier non répertorié, probablement une cabane à l'usage de chasse, située dans le secteur des terres de la Couronne, non cadastrée".
— C'est ça, dit Camille en posant la lettre sur la table. La veste dans le hangar, le bruit dans le bois, le motard qui disparaît — tout ça mène vers ce que ton grand-père cachait.
Antoine s'approcha, passa une main dans ses cheveux déjà en désordre.
— Mon père a passé sa vie à essayer de fuir cet héritage. Il travaillait à la pulperie de Trois-Rivières, quinze ans, comme tout le monde. Il ne parlait jamais de son père. Jamais. Il disait que les Fortin étaient des gens de la forêt, et qu'il valait mieux ne pas savoir ce qu'ils faisaient là-bas.
— Et la police ? Elle ne connaît pas cette lettre, Antoine. Si tu leur donnes, ils auront un mobile.
— Un mobile pour quoi ? Luc est disparu, pas mort. On ne sait même pas ce qui est arrivé.
Camille replia la lettre avec soin, la glissa dans sa poche intérieure. Elle prit une inspiration, puis un autre, et posa la main sur l'avant-bras d'Antoine. Il ne se retira pas. Il baissa les yeux sur sa main, comme si elle venait d'un autre monde.
— On n'attend pas, dit-elle. La police va reconstruire un récit à partir de ce qu'elle a — et elle n'a qu'une version, la tienne. Elle ne connaît pas le bruit dans la forêt, la lumière la nuit, le motard qui disparaît. C'est nous qui savons le plus.
— Et on fait quoi ? On marche dans la neige jusqu'à Trois-Rivières ?
Camille secoua la tête. Elle déplia la carte topographique qu'Antoine avait accrochée au-dessus de la table — une vieille carte plastifiée, usée aux plis, parsemée de marques de crayon. Elle passa son doigt le long du chemin de la rivière, s'arrêtant là où les courbes de niveau se serraient en une vallée profonde.
— Il y a une chose que la lettre de l'avocat ne dit pas, mais que ton grand-père a écrite à la fin — la seule feuille qu'il a laissée à ton père. Tu me l'as montrée le soir où on a ouvert la boîte. Un mot : "Trois-Montagnes". Un nom de lieu.
Antoine la regarda, la mâchoire serrée.
— Mon père le gardait sous son lit. Je ne savais pas ce que c'était. J'ai toujours pensé que c'était une adresse pour un rendez-vous secret, un truc de vieux.
— Trois-Montagnes est une ancienne concession de chasse, dit Camille en posant le doigt sur un petit cercle tracé à l'encre noire, à l'est du chemin de la Coulée. Il est ici. Quelqu'un le savait depuis le début. Et cette veste n'est pas pour te piéger, Antoine. C'est pour toi — pour que tu viennes.
Elle leva les yeux vers lui.
— On va trouver Luc avant que la neige ne referme tout.
Antoine ne répondit pas tout de suite. Il regarda son doigt sur la carte, puis son visage, puis la fenêtre où la tombée du jour commençait à bleuir la forêt. Le vent s'était levé, éparpillant la neige en fines poussières lumineuses sous les pâles réverbères du chemin.
— Demain matin, dit-il enfin. Il faut attendre que la nuit se stabilise. On prend le vieux raquettes et la lampe frontale.
Camille hocha la tête. Elle retira sa main lentement, sans hâte, et la laissa retomber le long du corps. Le silence retomba autour d'eux, chaud, calme, presque apaisant malgré la menace qui restait tapie au fond de la forêt.
Elle pensa à la berceuse. Les loups ne sont pas loin, mais les lampes sont allumées, et pour ce soir, assez.
— Je vais faire des sandwiches, dit-elle enfin. Des crêpes aussi, si tu veux. Au sirop.
Antoine sourit, pour de vrai, jusqu'aux yeux.
— On est chez moi. Je sais où est le sirop.
— Alors montre-moi.
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