Lumière d'Hiver, Cœurs du Nord
Lire le chapitre 28: The Clue
Le chalet d’Antoine n’avait jamais semblé aussi silencieux. La neige tombait lourde et drue, comme si le ciel lui-même voulait les enterrer sous un drap blanc, les empêcher de bouger, d’agir. Camille tenait encore la lettre de l’avocat dans sa poche — un poids minuscule contre sa cuisse, mais qui lui pesait comme une enclume sur la poitrine. Elle ne l’avait pas ouverte. Pas encore. Chaque fois qu’elle allait glisser un doigt sous l’enveloppe, un bruit dehors — un coup de vent, une branche qui tombe — la faisait sursauter, et elle la repoussait au fond de sa poche, honteuse de sa propre lâcheté.
Antoine était devant la fenêtre, le front contre la vitre froide. La veste de Luc — la deuxième, celle tachée de sang — était encore sur la table de la cuisine, dans un sac en papier que les policiers avaient laissé en partant, comme s’ils comptaient bien revenir la chercher avec des menottes.
— On ne peut plus rester là, dit Camille d’une voix posée, presque douce.
Antoine ne répondit pas. Il regardait la forêt, ou au-delà, vers l’endroit où son père avait chassé, où Luc avait disparu, où quelque chose continuait de se déplacer entre les arbres, la nuit, quand toutes les lampes étaient éteintes.
— Il y a ce mot, continua-t-elle. Trois-Montagnes. Votre grand-père l’a noté, votre père l’a peut-être utilisé. Et la carte, celle qui était dans le dossier du notaire, elle indique quelque chose vers le nord, non ?
Antoine finit par pivoter lentement vers elle. Ses yeux étaient cernés, mais il y avait encore cette flamme dedans — celle qu’elle avait vue lors de la première leçon de photographie, quand il lui montrait la beauté dans le gel, dans l’obscurité, dans l’abandon.
— La carte est une photocopie, dit-il dans un souffle. Mon père ne m’a jamais montré l’originale. Il disait qu’elle servait à rien, que le territoire avait changé, que les sentiers s’étaient effacés.
— Et vous l’avez crue ?
Elle s’approcha, sortit la lettre de sa poche — mais ne l’ouvrit pas. La posa sur la table, à côté du sac en papier avec la veste de Luc. Comme si elle traçait une ligne invisible entre son avenir et son passé.
Antoine suivit le geste des yeux. Il resta un long moment sans parler. Au loin, dans la cheminée, une bûche s’effondra avec un craquement sourd.
— La mallette. Celle de Luc, dans la remise. Vous l’avez regardée ?
Camille secoua la tête. Le policier l’avait vidée, retournée, et n’y avait trouvé que des pochettes de platine, un chargeur de téléphone, un sécateur, des gants de travail. Rien d’utile. Ils avaient laissé la mallette sur l’établi, ouverte, comme un animal éventré.
— Il y avait un double fond, dit Antoine.
Le cœur de Camille s’accéléra.
— Comment le savez-vous ?
— La marque des vis. On voit les marques des vis. Sur le bord intérieur, avec une lampe, on les distingue facilement — c’est de la belle ouvrage, mais vieille. Mon père avait la même, pour ses carnets de chasse.
Il décrocha une grosse lampe torche du mur — la Led, qu’il utilisait pour ses sorties nocturnes — et l’alluma en se dirigeant vers la porte. Camille le suivit sans hésiter, raflant sa grosse doudoune au passage, s’emmitouflant dans l’écharpe qui sentait le feu de bois et un peu le tabac froid, le parfum entêtant d’Antoine.
La neige gelait sous leurs bottes quand ils traversèrent la cour. La remise n’avait plus la vitre cassée — un panneau de bois cloué à la hâte, avec ce petit air précaire des réparations faites sous la contrainte, sans soin, sans amour. Antoine poussa la porte. L’intérieur était froid, sombre. Il braqua la lampe sur l’établi.
La mallette était en plastique mou, genre boîte à outils. En dessous, sur la surface poussiéreuse, on distinguait effectivement une ligne plus propre — un carré net, d’une trentaine de centimètres de côté. Comme si quelqu’un l’avait posée et déplacée souvent. Camille retint son souffle pendant qu’Antoine saisit la mallette, la retourna, chercha une jointure du bout des doigts. Il gratta un bord. Un déclic sec. Le fond se sépara avec un petit bruit de gorge humide — comme s’il y avait eu du mastic, ou de la condensation.
À l’intérieur, une feuille de papier pliée en quatre. Pas du papier moderne — du papier cartonné, jauni sur les bords. Une carte. Dessinée à la main. Pas une photocopie : l’original.
La déployant sur la table de la remise, Antoine éclaira les traits de crayon pâles. Des lignes de relief, des flèches, des petites croix. Un lac — non, deux lacs. Un sentier qui serpentait vers le nord, s’arrêtait net au milieu d’une tache grise, comme un rendu approximatif d’une colline ou d’une mine. Et trois petits triangles alignés au sud-ouest du premier lac.
Trois-Montagnes.
— Il y avait une cabane, souffla Antoine. Une cabane de chasse. Mon père m’en parlait souvent. Il disait qu’elle était en ruine, qu’on pouvait s’y abriter en cas de tempête, qu’il avait passé des nuits là-dedans avec son propre père. Ma mère n’aimait pas qu’il y aille. Après sa mort, je n’y suis plus jamais allé.
Camille regarda la carte en silence. Les lignes étaient fines, précises. Ce n’était pas le travail d’un amateur pressé. On distinguait même une petite échelle dans un coin, une légende : pointillés pour les rivières, double trait pour les routes d’hiver, ligne brisée pour les crêtes. Et sous les trois triangles, un mot écrit d’une main tremblante, avec un stylo plus sec, presque effacé :
"Là. On sait jamais."
— C’est la main de mon grand-père, dit Antoine, la voix étranglée. Je la reconnaîtrais entre mille.
Ils restèrent un moment sans savoir quoi dire. Dehors, un souffle de vent frappa le mur de la remise, et un morceau de glace se détacha d’une tôle avec un claquement sec.
Camille replia la carte avec soin — pas sur les plis originaux, à côté, pour préserver le document. Elle la mit dans son manteau, sous sa veste, près du cœur.
— Il faut y aller, dit-elle.
Antoine releva la tête. C’est une folie. La tempête de neige qui approche, les routes qui vont fermer, la police qui peut débarquer n’importe quand pour l’emmener en interrogation, ou pire. Mais elle ne comptait pas lui laisser le choix. Pas quand la vérité était là-bas, dans ce petit carré d’encre et de neige, quelque part entre trois montagnes et deux lacs gelés.
— Je connais une paire de raquettes, dit-il lentement, presque comme s’il se parlait à lui-même. Une vieille. Mon père les avait fait réparer avant l’hiver de sa mort.
— On partira à l’aube, dit Camille. Tant qu’on aura encore la lumière.
Il hocha la tête sans la regarder. Dans la pénombre de la remise, sa mâchoire serrée disait ce qu’il ne pouvait pas dire à voix haute : qu’on ne lui avait jamais fait confiance dans sa famille, qu’on lui avait tout caché, que même son propre père avait emporté ses secrets en terre froide — et qu’il espérait, au fond de lui, que cette cabane ne soit pas juste une ruine, mais une révélation.
Ils ressortirent dans la nuit. Le vent avait forci. Camille sentit le froid mordre ses joues, ses lèvres, ses doigts à travers les mitaines. Sur le seuil, Antoine s’arrêta, tendit l’oreille.
— Vous entendez ? demanda-t-il.
Deux araignées de bruit, au loin. Une motoneige. Mais le son ne venait pas du sud, de Trois-Rivières, comme celui de la police qui l’avait tant poursuivi. Il venait du nord. Du côté de la carte. Du côté des trois montagnes.
Comme si quelqu’un les y attendait déjà.
Dans la chaleur fausse de la cuisine, le sac en papier sur la table contenant la veste de Luc se mit à vibrer imperceptiblement contre la vitre givrée — et Camille se demanda, l’espace d’une seconde irrationnelle, si ce n’était pas le grondement persistant de ce moteur approchant qui faisait murmurer la toile.
Non. C’était le sol de la remise qui tremblait encore, sous ses pieds, de la présence de la mallette abandonnée.
Elle glissa la main dans sa poche, effleura la lettre de l’avocat — toujours pliée, toujours fermée. Une autre carte, peut-être. Une autre carte vers un autre secret, vers une autre épreuve qu’il faudrait un jour affronter.
Elle décida que non.
Elle sortit la lettre, la posa sur la table de la cuisine, poids mort au centre de la pièce.
— On la lira ensemble, dit-elle. Après la cabane. Quand on saura tout.
Antoine ne la regarda même pas en s’asseyant à la table, la tête dans les mains. Mais avant qu’il ne baisse le front, elle crut voir ses lèvres murmurer un mot, à peine audible sur le bruit des rafales qui secouaient les carreaux.
— On sait jamais.
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