Lumière d'Hiver, Cœurs du Nord
Lire le chapitre 29: Into the Woods
La neige tombait drue quand ils quittèrent la piste, leurs raquettes s’enfonçant dans une couche poudreuse qui n’avait pas encore durci. Camille suivait Antoine, qui ouvrait la trace avec une détermination silencieuse. Son sac pesait contre ses épaules ; la lettre du notaire, pliée dans la poche intérieure de sa parka, semblait brûler sa peau à chaque mouvement. Elle n’y penserait pas. Pas maintenant. Pas ici.
Les trois montagnes se dessinaient à l’horizon, silhouettes pâles contre un ciel gris perle qui s’épaississait déjà. Le vent sifflait entre les épinettes, charriant des cristaux de glace qui piquaient les joues et s’accrochaient aux cils. Camille gardait les yeux rivés sur les raquettes d’Antoine, sur sa parka bleu nuit très visible dans la blancheur, seule ancre dans cet univers où tout se ressemblait.
— Encore deux kilomètres, lança-t-il par-dessus son épaule, la voix assourdie par le collet de sa capuche relevée.
— Tu l’as dit il y a une heure, répondit-elle, haletante.
Il ralentit, se retourna dans un demi-sourire qui lui rappela le premier jour où elle avait franchi sa porte. Heureusement qu’elle avait enfilé deux paires de chaussettes. Le vent s’engouffrait dans les interstices de ses vêtements, glissait sur la laine, cherchait la moindre bande de peau exposée. Mais elle ne s’arrêterait pas. Lentement, le second lac apparut entre les arbres, sa surface glaciaire miroitant d’un reflet laiteux sous le ciel de plus en plus chargé.
— C’est là, murmura Antoine.
Le cabin était nichée au pied de la troisième montagne, à demi dissimulée dans une clairière que les sapins cernaient de toutes parts. Une construction trapue en rondins épais, la neige amoncelée sur le toit en pente, une petite cheminée de pierre qui ne fumait pas. Ses murs portaient les stigmates du temps : amanite les reflets de l’automne. Ils la contournèrent lentement. La porte était fermée à clef — non, pas fermée : la serrure était cassée, les gonds forcés, les marques fraîches dans le bois éclaté.
Antoine échangea un regard avec Camille. Il poussa le battant, qui céda dans un gémissement rauque.
La cabine était petite. Une unique pièce avec un lit défait contre le mur nord, un poêle à bois qui dégageait encore une chaleur résiduelle — des braises mourantes qui craquotaient doucement. Une table bancale occupait le centre, jonchée de reliefs de nourriture : une assiette à moitié entamée, un morceau de pain dur, une tasse de café froid dont la surface avait figé. À la fenêtre, un rideau écarté comme si on avait observé l’approche, tendu par une ficelle sale.
— Il est passé par ici, dit Camille à voix basse, comme si les murs pouvaient entendre. Et récemment.
Antoine ne répondit pas. Il se tenait immobile au seuil, les yeux parcourant chaque détail — le sac de couchage froissé sur le lit, les vêtements éparpillés, la boîte de conserve ouverte sur le comptoir rudimentaire. Il s’approcha du poêle, souleva le couvercle, observa les braises orange.
— Il est parti il y a quelques heures. Peut-être hier soir.
Camille frissonna, mais pas seulement de froid. Le silence de la cabine pesait lourd, chargé de quelque chose d’indéfinissable — une présence absente, des questions sans réponse. Elle fit le tour de la table, fit rouler la tasse entre ses doigts gantés. Rien d’extraordinaire. Une vie spartiate, un abri, un point de chute.
Elle passa devant la petite bibliothèque en bois brut qui tenait un coin de la pièce : quelques livres au dos élimé, un journal de bord à moitié rempli, couvert de l’écriture serrée et nerveuse de Luc, sans doute. Elle n’osa pas le toucher. Pas encore. Au pied de la fenêtre, coincé entre le mur et le pied du lit, elle vit quelque chose : un déchiré papier.
Elle se baissa, le ramassa en retenant son souffle. Un morceau aux bords irréguliers, une photo déchirée en deux diagonale. Sur la moitié restante, le visage d’un homme : Luc. Antoin. Il avait les traits plus jeunes, pas les mêmes sillons de fatigue qu’à l’aéroport, un sourire désarmant qui contrastait avec l’image qu’elle s’était forgée. Et à côté de lui — un bras autour de son épaule — une femme. De dos sur la photo, se tournant vers lui, ses cheveux bruns relevés en chignon, une partie du visage net : l’arc d’un sourcil, un œil clair qui riait, la naissance d’une bouche. Le reste avait été arraché violemment, emporté avec une colère ou une urgence.
— Antoine.
Il traversa la pièce en trois enjambées, prit la photo avec précaution, la tourna sous la lumière grise qui filtrait de la fenêtre. Une expression qu’elle n’avait jamais vue passa sur son visage : la surprise, oui, mais aussi quelque chose de plus trouble — une inquiétude bien vivante, comme si la sensation de terre ferme venait de lui échapper.
— Tu la connais ? demanda-t-elle, une pointe d’aiguille dans la voix.
— Non, dit-il lentement. Mais je crois que mon père, lui, la connaissait.
Camille inclina la tête, interrogeant. Il retourna la photo entre ses doigts.
— Il y avait une photo comme celle-ci dans ses affaires. Quand j’ai trié sa maison après sa mort... une femme avec lui. Pas la même que sur la table de chevet, avec ma mère. Une autre. J’ai cru que c’était un souvenir, une erreur. Je l’ai rangée sans y penser.
Il marqua un temps, son regard se perdant par la fenêtre où la neige commençait à s’intensifier.
— Sa mâchoire se crispa. Les trois montagnes, cette cabane, cette femme sur la photo. Et maintenant, le visage de Luc dans la même image. Tu vois le fil, toi aussi ?
Camille sentit les pièces du puzzle se bousculer dans sa tête. Le grand-père qui dessinait cette carte, la destination, la mystérieuse femme, l’arrivée du policier, le sang. Luc connaissait cet endroit. Luc avait la carte. Luc avait disparu précisément au moment où quelqu’un avait besoin qu’il disparaisse.
— Ils sont complices ou ennemis, dit-elle posément. Il n’y a pas de juste milieu.
Antoine glissa la photo dans la poche de sa parka avec soin, comme une relique.
— On rentre avant que la tempête ne se ferme complètement. La neige va recouvrir les traces.
Le retour fut plus rapide, discipliné, leurs corps tendus chacun dans des pensées séparées. Juste avant d’atteindre les premières habitations du village, Antoine ralentit soudain, suspendit une raquette en l’air, tendant l’oreille.
Dans le lointain, au-delà de la cabane qu’ils venaient de quitter, un moteur de motoneige gronda, brève vibration étranglée par le vent, puis le silence de nouveau.
Camille se retourna, scrutant la blancheur, mais ne vit que la neige qui tombait toujours, effaçant les traces, effaçant les chemins, effaçant peut-être quelqu’un qui les suivait depuis le début, sans jamais se montrer.
Elle posa la main sur la poche de son manteau, sur le coin de la lettre du notaire. Il fallait la lire. Bientôt.
— Camille. Viens. On ne va pas attendre qu’ils viennent nous chercher.
Comme s’ils y étaient déjà.
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