Lumière d'Hiver, Cœurs du Nord
Lire le chapitre 30: The Mysterious Woman
La neige avait recommencé à tomber quand ils poussèrent la porte du chalet, des flocons drus et serrés qui s'accrochaient aux carreaux comme des doigts insistants. Camille retira ses moufles engourdies et laissa son sac glisser à terre. Elle tenait encore la photographie déchirée dans sa poche intérieure, contre son cœur, comme si elle pouvait en extraire un secret par simple contact.
— Je connais quelqu'un, dit Antoine en déboutonnant sa veste, le souffle court. La vieille mère Thibault. Elle vit à trois kilomètres d'ici, près du ruisseau Gelé. Elle connaît tout le monde dans un rayon de cinquante kilomètres. Si cette femme a vécu ici, elle saura qui c'est.
Camille acquiesça, mais son regard se porta vers la fenêtre. Le ciel s'était assombri depuis leur retour du refuge, une masse gris-ardoise qui semblait peser sur les sapins. Le météorologue avait annoncé la tempête pour le lendemain soir, peut-être plus tôt.
— On y va maintenant, dit-elle. Avant que la route ne devienne impraticable.
Antoine hésita. Il suivit son regard vers l'horizon et ses mâchoires se serrèrent.
— La motoneige de Luc est encore au poste de police. On y va en raquettes. Une heure, pas plus.
Ils marchèrent en silence, tête baissée contre le vent naissant qui charriait des aiguilles de glace. Camille sentait ses cuisses brûler à chaque enfoncement dans la neige fraîche, mais elle ne ralentissait pas. Elle pensait à la femme de la photographie, au sourire figé de Luc, à Antonio qui les regardait à travers un demi-siècle de secret.
La maison de la mère Thibault était une bâtisse blanche à deux étages, coiffée d'un toit noir qui lui donnait l'air d'une vieille dame digne, mains croisées sur les genoux. Une fumée grêle montait de la cheminée. Antoine frappa trois coups, et une voix éraillée répondit presque immédiatement :
— C'est pas fermé, entrez !
L'intérieur sentait le pain grillé et le thé fort. Une femme menue, les cheveux d'un blanc de gel, était assise près du poêle à bois, un ouvrage de tricot sur les genoux. Ses yeux, étonnamment vifs dans ce visage ridé, les détaillèrent sans complexe.
— Tiens, le petit Boivin. Ça fait longtemps qu'on t'a vu par ici.
— Bonjour, madame Thibault. Je vous présente Camille.
La vieille femme inclina la tête sans poser de question. Camille sortit la photographie de sa poche et la déplia sur la table basse, les bords déchirés encore fripés. La mère Thibault chaussa ses lunettes, plissa les yeux, puis resta un long moment sans bouger.
— Ça alors, murmura-t-elle enfin.
Elle retira ses lunettes et regarda Antoine avec une gravité nouvelle.
— C'est Magalie Roy. La blonde de Luc Jodoin, enfin... son ex. Elle est partie d'ici il y a un an, presque jour pour jour. On disait qu'elle avait trouvé du travail à Montréal. Mais moi, je te le dis, c'était une fille qui portait le malheur comme d'autres portent un manteau trop lourd.
Camille et Antoine échangèrent un regard.
— Pourquoi vous dites ça ? demanda Camille.
La mère Thibault se pencha en avant, baissant la voix comme si les murs avaient des oreilles.
— Cette fille, elle était passionnée. Trop. On racontait que Luc l'avait quittée pour une autre, mais c'est jamais venu de lui, cette histoire-là. Luc, il disait rien, il était comme son père. Ensuite, elle a disparu du jour au lendemain, sans dire au revoir à personne. Sa maison est restée fermée six mois avant que le notaire vienne la vider. Personne n'a jamais su pourquoi elle était partie si vite.
— Vous savez où elle vit maintenant ? demanda Antoine.
— Pas la moindre idée. Mais je sais qu'elle avait une sœur à Shawinigan. Une qui s'appelait Josée, si ma mémoire est bonne. Elle venait la voir parfois à l'époque où Magalie travaillait au dépanneur.
Le silence retomba. Camille regarda la photographie, la femme aux cheveux bruns, au sourire un peu triste. Elle essayait de comprendre pourquoi cette image la troublait autant. Ce n'était pas seulement ce qu'elle représentait, mais quelque chose dans l'expression de Magalie, une familiarité insaisissable.
— Madame Thibault, demanda-t-elle soudain, est-ce qu'elle avait des enfants ?
La mère Thibault laissa échapper un petit rire sans joie.
— Elle en voulait, mais elle en a jamais eu. Ça a été une de ses grandes peines, à ce qu'on dit. Après ça, elle a commencé à changer.
— Comment ça, changer ?
La vieille femme replia son tricot, songeuse.
— Elle faisait des choses étranges. Elle allait se promener dans le bois à des heures indues, elle achetait des cartes, des vieux documents aux enchères. Un jour, je l'ai croisée au marché, elle avait un album entier de photos anciennes, des gens du rang des Trois-Arpents. Je lui ai demandé pourquoi, elle m'a répondu que la mémoire du pays devait se retrouver. J'ai trouvé ça curieux.
Antoine se raidit. Camille le vit blêlir légèrement.
— Le rang des Trois-Arpents ? répéta-t-il. Mais ça fait des années que c'est abandonné.
— Oui, ça fait des années. C'est votre grand-père qui avait vendu ses terres là-bas, non ?
Antoine acquiesça lentement, les mâchoires serrées. Camille sentit les pièces du puzzle commencer à s'emboîter, mais il en manquait encore trop pour voir l'image complète.
— Merci, madame Thibault, dit Antoine en se levant, déjà pressé de partir.
La vieille femme les raccompagna sur le perron et les arrêta d'une main posée sur le bras d'Antoine.
— Un conseil, petit. Cette Magalie, elle avait un caractère mauvais. Une fois, j'ai vu Luc avec une ecchymose sur la joue, il m'a dit qu'il s'était cogné contre la clôture. Mais je connais la différence entre une clôture et une main de femme. Si elle est revenue, faites attention.
Dehors, le vent avait encore forci. Les flocons tombaient presque horizontalement, cinglant les joues comme des gravillons de verre. Antoine s'arrêta au milieu du chemin, le regard perdu vers la ligne sombre des montagnes au sud.
— La sœur de Magalie à Shawinigan, dit-il. J'ai connu une Josée Roy, quand j'étais petit. Elle travaillait chez le notaire.
— Le notaire ? Le même que celui qui a écrit la lettre ?
Antoine ne répondit pas tout de suite. Il sortit son téléphone, consulta l'écran, puis le rangea.
— Il faut y aller avant que la tempête nous coupe du monde.
Camille hocha la tête. Ils reprirent la marche en sens inverse, la neige crissant sous leurs raquettes, chacun perdu dans ses pensées. Mais au détour du sentier, Camille jeta un regard derrière elle. À travers le rideau de flocons, elle crut apercevoir une silhouette sombre, immobile, entre les troncs de bouleaux, à bonne distance de la maison de la mère Thibault.
Elle cligna des yeux. La silhouette avait disparu.
Mais quelque chose dans la neige gardait l'empreinte d'un pas qui n'était pas le sien.
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