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Lumière d'Hiver, Cœurs du Nord

Lire le chapitre 4: The Unfinished Frame

Le grenier sentait la poussière de bois et le vieux papier.

Camille l’avait trouvé en cherchant du papier imprimant. Antoine lui avait indiqué une réserve au fond du couloir, mais la porte en question donnait sur un escalier raide et sombre, et elle avait monté, persuadée qu’elle aboutirait à un espace de rangement. À la place, elle avait découvert un atelier.

Un large chevalet faisait face à une fenêtre basse qui capturait la lumière grise de l’après-midi. Il y avait des caisses de tirages, des emballages de produits chimiques, des boîtes de pellicules entassées, un vieux banc de bois marqué par les ans. Mais ce qui retint son regard, ce fut la toile posée sur le chevalet.

Un portrait d’homme, peint à l’huile, aux trois quarts achevé.

Camille s’approcha. Les traits étaient vigoureux, presque durs ; une mâchoire large, des épaules massives, des cheveux sombres grisonnant aux tempes. Les mains étaient finement rendues, posées sur ce qui paraissait être l’accoudoir d’un fauteuil. Le torse, drapé dans une chemise de laine, portait la patte d’un artiste qui connaissait son modèle.

Mais le visage était vide.

Pas un simple début d’esquisse – une surface soigneusement nettoyée, presque lisse, comme si la peinture avait été grattée ou dissimulée sous une couche neutre. Seule une légère fossette au menton était suggérée par le relief de la toile.

Camille leva la main sans réfléchir pour toucher la surface, comme on vérifie la réalité d’un rêve.

— Je t’avais dit de ne pas entrer ici.

La voix d’Antoine était calme, mais le calme avait la texture du givre.

Il était apparu dans l’encadrement de la porte, son ombre longue sur le plancher. Il tenait une tasse de café serrée entre ses doigts, et son regard passait de Camille à la toile, à Camille, avec une intensité qui la fit reculer d’un demi-pas.

— Je cherchais du papier, dit-elle. Tu as dit la réserve, et la porte…

— C’est mon père.

Il n’y avait ni chaleur ni explication dans sa façon de prononcer ces mots. Juste un fait posé là, lourd comme une enclume.

Camille regarda de nouveau la toile. La ressemblance éclatait soudain, les yeux absents remplacés dans son esprit par les yeux gris d’Antoine, la bouche muette par sa façon de serrer les lèvres. Il avait peint son père. Il avait peint son père, puis il avait effacé son visage.

— Pourquoi ? demanda-t-elle, et sa voix porta un écho de stupéfaction qu’elle n’avait pas voulu.

Antoine avança de deux pas. Il ne la toucha pas, mais il s’interposa entre la toile et elle, l’obligeant à reculer de trois pas jusqu’au seuil de l’atelier.

— Ceci est ma maison. Et ceci, ajouta-t-il avec un geste du menton vers le chevalet, est ma seule affaire.

— Je ne voulais pas…

— Tu l’as fait pareil.

Il y eut une pause. Le chauffage ronronnait quelque part dans les murs. Dehors, le vent sifflait contre les vitres, un son continu comme une plainte.

Camille se redressa, retroussant son irritation comme une manche trop longue. Elle était dans sa maison, certes, mais elle était prisonnière de la tempête, loin de chez elle, loin de tous ses repères. Elle n’avait ni voiture, ni téléphone fonctionnel, ni autre toit.

— Je suis désolée, dit-elle, et elle voulut que ça sonne sincère. Ce le fut, en partie. Mais je ne comprends pas pourquoi vous ne me dites pas simplement ce qui ne va pas avec ce tableau.

— Tu ne comprends pas beaucoup des choses d’ici, on dirait.

Les mots claquèrent. Camille sentit son propre orgueil se réveiller, dresser les pointes.

— Je comprends quand on me parle. Je croyais que c’était ça, l’accord. Je t’apprends mon travail, tu m’apprends ta langue. Mais il n’y a pas de mot pour « portrait effacé » qui soit différent d’un portrait achevé. Ça, c’est universel.

Antoine but une gorgée de son café, les yeux toujours sur elle. Son visage avait la rudesse d’une collision imminente, mais sous la rudesse, quelque chose frémissait. Un muscle tirait à sa mâchoire.

Il posa sa tasse sur le plan de travail et, d’un geste lent, sans quitter la toile des yeux, il attrapa un tissu blanc plié qui traînait sur une chaise et recouvrit le chevalet. Le geste était nuancé — presque tendre, comme si la toile était un enfant qui dormait.

— La réserve est en bas, dit-il enfin. Suis-moi.

Elle resta plantée une seconde de trop, le regard happé par la forme voilée. Une question lui brûlait la langue — une seule, énorme, qui englobait le portrait, le silence, la réaction face au médaillon de sa grand-mère, cette manière qu’il avait de regarder parfois le bois de la porte comme s’il attendait une visite.

— Vous avez peint d’autres personnes ? demanda-t-elle, plus légèrement qu’elle ne l’aurait cru.

Antoine s’arrêta dans la cage d’escalier, une main sur la rampe. Il la dévisagea un long moment, comme pour peser une phrase avant de la lâcher.

— J’ai peint. Maintenant je photographie. La peinture, c’est trop lent pour la distance qu’on met entre soi et les autres.

Il descendit, sa voix montant avec une rauque lueur de défi :

— La photo, tu peux la ranger. Elle ne te regarde pas quand tu dors.

Camille le suivit, les jambes engourdies par l’émotion qu’elle ne parvenait pas à nommer. L’escalier grinçait sous ses pas, et chaque craquement semblait marquer le silence dans lequel Antoine venait de la plonger.

En bas, il tira une porte basse qui donnait sur un cagibi rempli de rames de papier, d’encre, de rubans adhésifs, d’outils.

— Prends ce qu’il te faut, dit-il, la main déjà sur le chambranle de la porte de sa chambre.

— Antoine.

Il se retourna.

Camille tenait le médaillon qui pendait à son cou, entre ses doigts, comme on touche une amulette.

— Cette réaction, là, quand vous avez vu ça. Est-ce que ça a un rapport avec le tableau ?

Son regard glissa sur le médaillon, et il resta une seconde suspendu à l’or cabossé, à la gravure discrète. Il avait la pâleur de la neige sur les joues.

— Non, dit-il, mais c’était un mensonge d’une politesse déchirante.

Il entra dans sa chambre et ferma la porte sans bruit.

Camille demeura seule dans le couloir, la rame de papier contre sa poitrine, le silence de la maison ronronnant autour d’elle. Dans la chambre, aucun bruit — pas de pas, pas de chaîne, pas de froissement de vêtements. Rien. Comme si Antoine s’était éteint en passant le seuil.

Elle retourna dans le salon et installa son ordinateur près de la fenêtre. La neige avait recommencé à tomber, lente et dense, recouvrant les traces qu’ils avaient laissées plus tôt entre la maison et l’épave de sa voiture. Le paysage était d’une blancheur parfaite, sans une couture.

Elle ouvrit son fichier de traduction et posa les mains sur le clavier. Mais les mots refusaient de venir. La toile l’habitait, comme une surface blanche qui n’attendait que des couleurs.

Le médaillon lui semblait plus lourd contre sa peau. Il appartenait à sa grand-mère, morte dix ans avant la naissance de Camille, légué à travers deux générations sans jamais être porté. La seule chose d’elle que sa mère avait gardée.

La seule clé pour un mystère qu’elle ne savait pas encore nommer.

Au bout d’une heure, Antoine ne sortit pas de sa chambre. Aux grincements du vieux plancher sous ses pas, elle comprit qu’il travaillait, là-haut, dans son atelier à la fenêtre voilée — qu’il entourait de silence le visage vide, comme on s’abstient de prononcer le nom d’un mort.

Et ce soir-là, pour la première fois, ce fut Antoine qui vint la trouver, non pour dîner, mais pour lui demander, la gorge serrée :

— Est-ce que tu l’as toujours, cette chaîne ? Le médaillon ?

Elle le sortit de son col, le fit tinter doucement entre eux.

— Pourquoi cette question ?

Il recula, comme si la vue de l’objet lui était douloureuse.

— Parce qu’il est pareil à celui que mon frère a donné à une fille, ici, il y a longtemps. Elle a disparu le soir même. On ne l’a jamais retrouvée.