Lumière d'Hiver, Cœurs du Nord
Lire le chapitre 31: Snowbound Trust
La neige s’était mise à tomber peu après minuit, d’abord en flocons paresseux qui hésitaient dans l’air, puis en un rideau dense et continu qui collait aux vitres du chalet comme un drap humide. Ce matin-là, le monde avait disparu.
Camille se tenait devant la baie vitrée du salon, une tasse de café entre les mains, scrutant une blancheur sans horizon. Le chalet, d’ordinaire ouvert sur l’immensité du lac gelé, semblait s’être refermé sur lui-même, cocon de bois et de chaleur face à l’assaut. Le vent sifflait dans les interstices, faisait grincer une poutre, un volet.
« On ne sortira pas avant deux jours, dit Antoine derrière elle, la voix déjà résignée. Peut-être trois. »
Elle se retourna. Il était adossé au chambranle de la cuisine, bras croisés, les cheveux en désordre comme s’il venait de se passer la main dedans. Pas rasé depuis la veille. Une lueur d’épuisement dans les yeux, mais une présence, là, entière.
« On n’a pas le choix », répondit-elle.
Il acquiesça, poussa un soupir, et vint la rejoindre près de la vitre. Le silence entre eux n’avait rien d’inconfortable, mais il était chargé—des heures de marche, du refuge retrouvé dans la neige, des secrets qui commençaient à s’effriter. Camille sentait dans sa poitrine le poids de l’enveloppe toujours dans la poche intérieure de son manteau, comme une promesse retardée.
Les deux jours passèrent lentement, d’abord dans une cohabitation prudente, faite de gestes précis et détournés. Antoine rangeait la cuisine, réparait une charnière grinçante, empilait du bois près du poêle. Camille lisait des carnets de notes de l’autre côté de la pièce, les yeux glissant sans voir les pages, son esprit ailleurs. Ils parlaient peu. La tempête feulait autour de la maison comme une bête patiente.
Le deuxième soir, le vent s’apaisa un instant, et un calme presque surnaturel s’installa. Le poêle ronflait, projetant des ombres ondulantes sur les murs. Camille était assise en tailleur sur le tapis, en grosses chaussettes de laine, un carnet fermé sur les genoux. Antoine versait deux verres de caribou, la liqueur ambrée, quand elle dit, sans détacher le regard du feu :
« Pourquoi tu m’as haïe, au début ? »
Il s’arrêta, une bouteille à la main, prit un instant pour lui répondre, puis vint s’asseoir près d’elle, posant les verres sur le plancher entre eux.
« Je ne t’ai pas haïe. »
— Finalement, ton regard disait autre chose. »
Il prit l’un des verres, le fit tourner dans sa main. Le liquide capta une braise, brilla.
« Ce chalet, c’est tout ce qui me restait de lui. De mon père. Et quand je t’ai vue arriver, avec tes valises et ton accent de Paris, ton air de noter tout ce que je faisais... je t’ai vue comme une intrusion. Une autre personne qui allait me déloger de mon propre deuil.
— Mais je n’étais que locataire.
— Je sais. J’ai été idiot. » Il leva les yeux vers elle, un sourire en coin, blessé. « Tu m’as obligé à voir ce que je refusais de regarder.
— Quoi ?
— Que je ne vis plus, je me souviens. Que je m’occupe à préserver le passé comme un musée, mais que j’ai oublié d’habiter ma propre vie. »
Camille baissa la tête. Ses doigts jouaient avec le bord de la couverture qu’elle avait jetée sur ses épaules. Elle porta le verre à ses lèvres, laissa la chaleur du caribou glisser dans sa gorge.
« Moi, j’ai passé des années à traduire les histoires des autres, dit-elle doucement. Je choisissais les mots des autres pour ne pas avoir à trouver les miens. »
Il y eut un silence long, fertile, entre eux. Le poêle popa. Le vent s’éleva de nouveau, mais plus doux, comme une plainte lointaine.
« Et tes mots, là, maintenant ? demanda Antoine.
— Ils me viennent mal. »
Il se rapprocha. La chaleur de son corps se diffusa jusqu’à elle. Elle sentit son genou contre le sien, à travers les laines épaisses.
« Essaie », dit-il.
Elle leva les yeux. Dans la pénombre mouvante, le visage d’Antoine était à la fois dur et fragile, taillé par l’hiver et les regrets. Elle posa sa main sur son avant-bras, juste au-dessus du poignet, et sentit son pouls.
« Quand je t’ai vu sortir de la forêt ce premier jour, j’ai pensé : voilà un homme qui ne veut pas qu’on l’aime. Et ça m’a agacée parce que... parce qu’une part de moi voulait déjà essayer. Et j’ai choisi l’agacement. C’était plus sûr. »
Il ne répondit pas tout de suite. Sa main libre se leva, hésita, puis vint effleurer une mèche de ses cheveux défaits, du bout des doigts, comme s’il touchait quelque chose de fragile.
« C’est plus sûr pour moi aussi », murmura-t-il.
Camille ne recula pas. Au contraire, elle laissa sa tête s’incliner légèrement vers sa paume, un abandon minuscule. Leurs regards se cherchèrent, se trouvèrent, se tinrent. La distance entre eux était un fil qu’on tire, qui cède.
Il se pencha. Elle ferma les yeux. Ce fut un baiser lent, prudent d’abord, comme deux personnes qui marchent sur une glace mince et découvrent qu’elle tient. Puis moins prudent. Plus affamé. Le baiser d’un homme qui n’avait pas touché quelqu’un depuis des mois, et d’une femme qui avait laissé son cœur en jachère pour ne plus souffrir.
Quand ils s’écartèrent, fronts joints, haletants, elle rit—un petit rire nerveux, léger, incrédule.
« Voilà, dit-elle. Mes mots viennent un peu mieux.
— Tu en as d’autres ? demanda-t-il.
— Oui. » Sa voix se fit plus grave. « Je veux rester. Pas seulement passer l’hiver. Rester. Avec toi. Si tu veux que je reste.
— Tu n’imagines pas à quel point je le veux », souffla-t-il.
Il l’embrassa encore, plus longuement, et leurs mains se trouvèrent, s’entrelacèrent, les corps se rapprochèrent dans la lumière dansante du poêle.
Plus tard, bien plus tard, quand les flammes s’affaissèrent en braises et que la nuit fut pleine, ils étaient étendus sur le tapis, emmêlés sous une couverture arrachée du canapé. Le crépitement du bois était le seul bruit, avec la neige qui frappait encore, moins dense, comme si la tempête elle-même s’accordait un répit.
« Antoine ? murmura Camille, les cheveux épars sur son épaule.
— Mmm ?
— Il faut qu’on parle de mon avenir ici. Des affaires, du chalet. De la lettre. » Elle marqua une pause. Sa main reposait sur sa poitrine, sentant les battements de son cœur. « Je n’ai plus envie de garder des distances. On affronte ça ensemble. Promets-moi.
— Je te le promets. » Il tourna la tête, posa ses lèvres dans ses cheveux. « Demain, si la neige se calme, on lit cette lettre. Et on va voir le notaire. Pas toi, pas moi. Nous.
— Nous », répéta-t-elle, comme un mot étranger dont elle apprenait la prononciation.
Le lendemain matin, le monde était neuf. Le ciel s’était dégagé, coupant, bleu glacier, et la lumière venait cogner contre la blancheur immaculée. Camille s’éveilla en premier, encore nichée dans la chaleur d’Antoine, puis s’extirpa doucement pour aller s’étirer près de la fenêtre. Elle fouilla dans la poche de son manteau, en sortit l’enveloppe crémeuse, jamais ouverte, au coin de laquelle un tampon d’étude notariale bâillait, attendant. Elle la tenait dans ses mains quand Antoine s’éveilla.
« C’est le mot que j’ai promis qu’on lirait ensemble », dit-il en s’approchant derrière elle, une main sur son épaule.
Elle se retourna, prête à décacheter l’enveloppe, quand un bruit extérieur les figea. Un moteur de motoneige, violent et proche, qui tournait autour du chalet puis s’éteignit. Un silence. Puis un coup—frappé à la porte.
Trois coups, nets, lents.
Camille et Antoine échangèrent un regard. Elle glissa l’enveloppe dans sa poche, instinctive, protectrice.
Quand Antoine ouvrit, un homme se tenait sur le perron, le col de son parka relevé, le visage à moitié dissimulé sous un passe-montagne. Mais les yeux—elle les reconnut immédiatement, des yeux qu’elle avait vus sur une photographie déchirée, à l’intérieur d’une cabane perdue.
Magalie Roy.
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