Lumière d'Hiver, Cœurs du Nord
Lire le chapitre 32: A Confession
La porte claqua derrière Magalie, et le silence retomba dans le chalet comme une chape de plomb. Camille sentit ses jambes fléchir. Elle s'appuya contre le mur, les yeux fixés sur la porte fermée, comme si la femme allait revenir.
Antoine ne bougeait pas. Il restait debout au milieu du salon, les mains enfoncées dans les poches de son pantalon, le regard perdu vers la fenêtre où la lumière du matin commençait à peine à percer les nuages fatigués.
— Je sais qui elle est, murmura-t-il enfin.
Camille se tourna vers lui. Il parlait d'une voix qu'elle ne lui connaissait pas — plus basse, comme usée.
— Madame Thibault nous l'a dit. Magalie Roy, l'ex de Luc.
— Non. Pas ça.
Il passa une main dans ses cheveux, puis la laissa retomber. Il semblait porter un poids qui n'avait rien à voir avec la visite imprévue de Magalie.
— Je parle de mon père. De la photo que j'ai trouvée dans ses affaires.
Camille s'approcha lentement. Elle connaissait ce regard — celui d'un homme qui s'apprête à poser quelque chose de lourd qu'il portait seul depuis longtemps.
— J'ai trouvé la photo dans une boîte à chaussures, au fond de son placard, après l'enterrement. Je n'ai jamais osé la montrer à personne. Mais je l'ai reconnue tout de suite, même déchirée.
Il s'assit sur le canapé, les coudes sur les genoux, la tête baissée.
— Mon père avait une maîtresse. Quand il est mort, elle a réclamé une partie de l'héritage. Ma mère était anéantie, elle a tout signé pour que ça s'arrête vite. Elle a vendu des biens, vidé les comptes. Mais ça n'a pas suffi.
Camille vint s'asseoir à côté de lui. Elle ne dit rien, attendant qu'il continue.
— La maison, le terrain autour, les quelques immeubles qu'il possédait au village — tout a été hypothéqué pour payer les avocats de cette femme. Puis ma mère est tombée malade, et les factures se sont accumulées. Quand elle est partie, il ne restait presque plus rien. Sauf le chalet.
Il releva la tête, et Camille vit ses yeux briller d'une colère contenue.
— Les impôts fonciers exigibles depuis deux ans. Je n'ai pas réussi à les payer. Le dernier avis de la municipalité est arrivé il y a trois mois. Si je ne paie pas d'ici la fin de l'hiver, le chalet sera mis aux enchères.
Camille sentit son cœur se serrer. Tout prenait un sens nouveau : son angoisse à l'idée de perdre cet endroit, sa façon de regarder chaque mur, chaque poutre, comme un adieu.
— Soixante-huit mille dollars, dit-il d'une voix à peine audible. C'est ce qui manque. Avec les intérêts, les pénalités, les frais de notaire.
— Antoine...
— Je n'ai pas voulu t'en parler avant. On avait assez de problèmes comme ça avec Luc, la police, tout le reste. Je pensais que je trouverais une solution.
— Et c'est pour ça que tu as refusé de lire la lettre, dit Camille dans un souffle. Tu avais peur de ce qu'elle contenait.
Il hocha lentement la tête.
— La lettre porte le cachet du notaire qui gère la succession de mon père. Je me suis dit que c'était sûrement encore une dette, un impayé, une réclamation. J'en étais malade.
Camille se leva, marcha jusqu'à la table où la lettre reposait toujours, intacte, sous le poids d'une bougie. Elle la prit, la retourna entre ses doigts.
— Et si elle contenait autre chose ? Et si Josée Roy, la sœur de Magalie, avait fait passer des documents à sa sœur ? La lettre est arrivée juste au moment où toutes ces découvertes se sont brouillées.
Elle revint s'asseoir près de lui.
— Il est temps de l'ouvrir, Antoine. Pas pour lui : pour nous. Pour savoir ce que ton père a laissé derrière lui, une bonne fois pour toutes.
Il la regarda longuement, puis tendit la main. Elle lui donna la lettre. Il décacheta l'enveloppe avec un geste précis, presque chirurgical. Il déplia la feuille et lut en silence. Ses sourcils se froncèrent. Il la relut une seconde fois, puis la tendit à Camille.
— C'est un relevé de compte, dit-il d'une voix changée. Un compte à mon nom. Que mon père aurait ouvert pour mes vingt ans. Personne ne m'en avait jamais parlé.
Camille parcourut le document. Son œil de traductrice de textes juridiques repéra immédiatement les repères : les dates, les signatures, la mention manuscrite en marge.
— Il y a des dépôts réguliers, dit-elle, en suivant la colonne du doigt. Chaque mois, pendant quinze ans. Et puis ils s'arrêtent il y a huit mois. La date correspond au moment où ta mère est tombée malade.
— C'est-à-dire quand elle a commencé à puiser dans les comptes pour payer ses traitements.
Camille continua de lire, puis s'arrêta net.
— Il y a une mention marginale. Une écriture différente de celle du notaire. Regarde.
Elle lui montra la note manuscrite, presque effacée : *Transfert partiel vers le compte de la succession — effectué sous instruction de Mme Julien.*
— Julien ? s'étonna Antoine. C'était le nom d'une des avocates de la maîtresse de mon père.
Camille leva les yeux vers lui.
— L'argent qui devait te revenir a été détourné. Et les impôts impayés... ce n'est pas une coïncidence si le chalet est menacé exactement au moment où cet argent disparaît.
Antoine resta un moment figé, les yeux fixés sur la feuille. Puis une étincelle s'alluma dans son regard.
— Tu es traductrice juridique, dit-il lentement. Tu sais lire ces documents mieux que quiconque.
— C'est mon métier, sourit Camille.
— Alors aide-moi. Aide-moi à comprendre ce qui appartient à qui. À prouver que cet argent aurait dû servir à payer les impôts.
Elle posa sa main sur la sienne, un geste simple, naturel.
— On va tout trier. Les papiers de ton père, les relevés, les actes notariés. Je peux déchiffrer le plus complexe des documents notariés français ou québécois. C’est pour ça que je suis venue ici, non ?
— Pour traduire les pages d'un roman gaspésien.
— Pour traduire, tout court. Et tu es mon sujet d'étude préféré.
Le rire d'Antoine la surprit — un vrai rire, comme libéré d'un poids.
— Alors c'est un contrat.
— Une mission en deux volets, précisa-t-elle en se levant. D'abord, remettre de l'ordre dans vos comptes. Et ensuite, retrouver Magalie Roy et comprendre ce qu'elle veut.
Les minutes s'écoulèrent tandis qu'ils installaient les papiers sur la table de la cuisine. Antoine sortit des classeurs, des enveloppes, des cartons poussiéreux qu'il n'avait jamais osé ouvrir. Camille commença à établir des piles, à annoter les documents d'une écriture serrée, à dresser des schémas d'arbres généalogiques et de flux financiers.
À un moment, elle leva les yeux vers la porte et revit Magalie, debout dans l'encadrement, ses yeux durs plantés dans les siens. Elle avait dit une seule phrase avant de repartir dans la neige : *Je sais ce que vous cherchez. Ça ne vous appartient pas.*
— Elle a fait tout ce chemin pour nous prévenir, murmura Camille. Elle sait quelque chose qu'elle n'a pas dit.
Antoine s'interrompit, une liasse à la main.
— Elle est revenue parce qu'elle a peur de perdre quelque chose. Quelque chose qu'elle croyait avoir réglé.
— Un bien que Luc aurait pu lui léguer ? Ou une information qu'elle voulait garder secrète ?
Antoine déplia alors la photo déchirée qu'il avait trouvée chez le père et la posa à côté de celle qu'ils avaient prise à la cabane.
— Deux photos, deux femmes, deux mystères. La femme sur celle de mon père ressemblait à Magalie, mais ce n'était pas elle.
Camille étudia les deux images côte à côte, et soudain, une évidence lui sauta aux yeux.
— La même bague, souffla-t-elle en montrant la main sur les deux photos. La chevalière noire. Elles la portent toutes les deux. C'est une bague de famille, Antoine. C'est la même famille sur les deux photos.
Antoine resta un instant silencieux, puis il posa les photos sur le bureau.
— Mon père avait une liaison avec la sœur ou la cousin de Magalie, alors ? Une femme qui est dans la même famille que Luc ?
La neige recommença à tomber dehors, lente, patiente, tandis que la vérité continuait de s'assembler pièce par pièce, entre les mains de deux personnes qui avaient décidé de ne plus rien affronter seules.
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