Lumière d'Hiver, Cœurs du Nord
Lire le chapitre 33: The Search Widens
La bibliothèque municipale de Saint-Colomban sentait la poussière de papier et le café froid. Trois heures s'étaient écoulées depuis le départ précipité de Magalie, et la neige fraîchement tombée étouffait encore les bruits de la rue. Camille et Antoine étaient installés devant deux terminaux datant d'une autre décennie, les écrans cathodiques diffusant une lueur blafarde sur leurs visages fatigués.
« Elle n'a pas pu disparaître comme ça, murmura Camille en tapant le nom dans le moteur de recherche municipal. Personne ne s'évapore sans laisser de traces. Surtout pas une femme qui menait des recherches obsessionnelles sur les registres fonciers.
— Elle n'a peut-être pas utilisé son vrai nom, répondit Antoine, les yeux plissés sur son propre écran. Maître Julien nous a montré que son cabinet gérait les affaires des Roy depuis des décennies. Si Magalie voulait disparaître proprement, elle avait accès aux bonnes personnes.
Camille fit défiler les résultats. Trois pages de « M. Roy » sans lien avec leur affaire. Elle soupira, frotta ses tempes. La nuit blanche commençait à peser sur ses paupières.
— Et Josée ? demanda-t-elle soudain. La sœur. Elle qui travaillait chez le notaire. Elle doit avoir une adresse, un compte sur les réseaux, quelque chose.
Antoine hocha la tête et orienta ses recherches vers le nom de Josée Roy. Quelques secondes plus tard, son écran afficha une page d'annuaire inversé.
— Là. Josée Roy, domicile déclaré à Rivière-aux-Sables. C'est à trois heures d'ici, de l'autre côté de la frontière provinciale.
Camille se pencha vers lui, l'épaule contre la sienne. Elle sentit la chaleur de son corps malgré le froid de la salle. Depuis leur baiser, deux jours plus tôt, un nouveau courant passait entre eux, fragile encore, mais indéniable.
— Qu'est-ce qu'on attend ? demanda-t-elle.
— La tempête reprend ce soir, répondit Antoine en consultant la fenêtre météo. On a peut-être douze heures devant nous. Mais si on part maintenant, on peut y être pour la fin d'après-midi.
Un bibliothécaire s'approcha, un tome relié sous le bras. Il leur jeta un regard curieux, puis se détourna sans poser de question. La ville entière semblait savoir qu'il se passait quelque chose d'étrange au chalet Moreau.
Camille retourna à son écran et tapa un nouveau nom : Magalie Roy. Puis elle ajouta l'option « alias » et la province voisine. Le résultat affichait uniquement des archives judiciaires, auxquelles elle n'avait pas accès.
— Attends, dit Antoine, les doigts suspendus au-dessus du clavier. Et si on cherchait le nom qu'elle aurait pu prendre ? Elle avait un intérêt obsessionnel pour les terres. Une femme qui disparaît pour vivre de ses recherches foncières ne change peut-être pas complètement d'identité. Elle en garde une partie.
Camille réfléchit. Les femmes de cette famille. La bague au signet identique dans les deux photos. Le lien qui reliait Magalie à la maîtresse du père d'Antoine.
— Magalie n'est peut-être pas la seule à avoir changé de nom, murmura-t-elle. Sa mère ? Sa tante ? Sa grand-mère ? Si la famille Roy est impliquée depuis des décennies, les femmes ont pu hériter de terres sous différents noms au fil des générations.
Antoine la regarda avec une lueur d'admiration qu'il n'esquissa même pas de cacher.
— Tu penses comme une enquêtrice.
— Je traduis des romans policiers depuis quinze ans. On finit par attraper des réflexes.
Il sourit et tapa une nouvelle requête. Archives notariales de la région des Trois-Montagnes, filtre sur le patronyme Roy et les dérivés : Lalonde, Bergeron, Desmarais. Les femmes mariées portaient souvent le nom de leur époux, et si l'une d'elles avait convolé discrètement…
Le résultat fit sursauter Camille.
— « Marie-Noëlle Roy, alias M.-N. Laroche », lut-elle à voix basse. Résidence déclarée : Sainte-Marthe-sur-Eaux. Province voisine. Ce n'est pas exactement Rivière-aux-Sables, mais c'est à moins de quarante kilomètres.
Antoine cliqua sur le dossier associé. Une inscription : titulaire d'une concession de terres au nom de « Domaine des Trois-Montagnes », parcelles contiguës à celles ayant appartenu à Étienne Moreau.
Le silence s'étira dans la bibliothèque vide.
— Ce n'est pas une coïncidence, articula Antoine. Maître Julien nous a dit que les terres de mon père avaient été revendues de manière obscure. Et cette Marie-Noëlle Royalias Laroche possède des parcelles attenantes. Magalie Roy a pu passer d'un nom à l'autre pour brouiller les pistes, mais les terres, elles, ne mentent pas.
Camille sentit un frisson remonter le long de sa colonne. Elle pensa à la cabane abandonnée au cœur du bois, au repas à moitié consommé, à la silhouette aperçue près de la maison de Madame Thibault. Magalie les avait suivis, les avait observés, les avait prévenus avec ces mots chargés de menace : « Ce que vous cherchez ne vous appartient pas. »
— L'adresse de Sainte-Marthe, dit-elle en attrapant son manteau. On y va.
— La tempête…
— On a douze heures. Et maintenant on a un nom. Une trace officielle. Terre promise.
Antoine hésita une seconde, puis se leva, saisissant son parka. Il glissa son portable dans la poche intérieure, jeta un dernier coup d'œil aux documents étalés sur la table de la bibliothèque : copies de la lettre du notaire, photos des signets, croquis de la cabane. Autant de pièces d'un puzzle dont ils n'avaient pas encore la totalité de l'image.
À la sortie, le vent les frappa de plein fouet. Le ciel avait pris une teinte de plomb, mais la route restait dégagée, et la neige durcie offrait une prise sûre pour les pneus.
En s'installant côté passager, Camille marqua une pause. Elle se tourna vers Antoine, son profil éclairé par la faible lueur du plafonnier.
— Tu crois que ce qu'on cherche, c'est vraiment ce que Magalie veut garder caché ?
— Je crois, répondit-il en faisant démarrer le moteur, que mon père a passé sa vie à protéger un secret assez lourd pour qu'il finisse endetté jusqu'au cou, et qu'une famille entière soit prête à tout pour que personne ne le découvre. Et je crois qu'on est enfin sur le point de comprendre lequel.
Le chalet resta derrière eux, petite tache noire sur l'horizon blanc.
La route vers Sainte-Marthe-sur-Eaux s'étirait, interminable, bordée d'érables enneigés. Camille posa sa main sur celle d'Antoine, posée sur le levier de vitesse. Les doigts entrelacés, ils roulèrent en silence vers une vérité qui, le temps d'un coup de vent, leur sembla presque à portée de main.
Mais alors qu'ils passaient devant le panneau de sortie pour Saint-Colomban, Antoine plissa les yeux et dévia brusquement du regard. Camille se retourna.
Dans les phares d'une trottinette immobile au bord de la route, une silhouette se tenait droite, son col de fourrure relevé, des gants de cuir noirs aux mains.
Magalie Roy les regardait passer.
Immobile. Sans cligner des yeux.
Avant que Camille n'ait le temps de crier, la silhouette avait disparu, avalée par le rideau de neige qui venait de se refermer sur la route.
« Elle sait où on va », souffla Antoine, les phalanges blanchies sur le volant.
Camille déglutit. Dans son sac, la copie du registre notarial semblait soudain brûler.
Ils n'avaient pas douze heures. Ils n'avaient peut-être plus que quelques kilomètres.
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