Lumière d'Hiver, Cœurs du Nord
Lire le chapitre 34: The Locket Returns
La neige avait recommencé à tomber, une poudre fine qui s'accumulait en silence contre les fenêtres du chalet. Camille ne trouvait pas le sommeil. Elle était assise sur le bord du lit, les genoux remontés contre sa poitrine, et regardait Antoine dormir. Il respirait lentement, un bras replié sous l'oreiller. Tout à l'heure, ils avaient ri ensemble devant un bol de soupe. Et puis une ombre était passée, comme chaque fois qu'elle pensait à son locket.
Elle se leva sans bruit. Ses pieds nus sur le plancher de bois gelé lui firent piquer les orteils. Sur la commode, ses affaires étaient encore éparpillées depuis leur départ précipité pour la bibliothèque : un foulard, des gants, des cartes. Elle chercha machinalement dans les poches de son manteau. Rien.
Elle avait accusé Antoine, trois semaines plus tôt, de lui avoir volé le bijou que sa mère lui avait offert. Un petit médaillon d'argent, gravé d'une rose stylisée. Elle l'avait posé sur la table de nuit le premier soir. Le lendemain, il avait disparu. Et elle avait crié, pleuré, exigé qu'il fouille le chalet de fond en comble. Il l'avait fait, avec une patience qui l'avait presque irritée. Rien.
Elle saisit la paire de gants d'Antoine, posée près de la cheminée. Des gants de travail, épais, en cuir usé. Elle les avait déjà retournés ce matin-là. Mais ce soir, elle les secoua distraitement, et quelque chose tinta contre le poêle.
Le médaillon glissa sur le plancher et s'arrêta contre son pied nu.
Camille le ramassa. La chaîne était intacte. Le fermoir fonctionnait. Elle ouvrit le médaillon d'un geste tremblant : la photo de sa mère, souriante, au bord de la Seine. Tout était là.
Elle resta un long moment immobile. Puis elle regarda le plancher, la cheminée, la table de chevet. Comment était-il tombé dans un gant ? Elle revit la scène, le premier matin. Elle s'était habillée à la hâte, avait jeté ses affaires sur le lit. Le gant d'Antoine, un des deux qu'il laissait toujours près de la porte, avait pu traîner un instant sur la table de nuit quand il avait ramassé son manteau en partant. Le médaillon avait dû glisser de la table, s'être logé dans le fourreau de cuir sans qu'il s'en aperçoive.
Elle se sentit rougir jusqu'aux oreilles.
« Tu devrais dormir », murmura Antoine derrière elle.
Il était réveillé, appuyé sur un coude, les yeux dans la pénombre.
Camille referma le poing sur le médaillon. Elle vint s'asseoir au bord du lit.
— Je l'ai retrouvé, dit-elle.
Il regarda sa main fermée, puis ses yeux.
— Où ?
— Dans ton gant de travail, celui près de la porte. Je crois qu'il est tombé de la table de nuit quand tu as pris ton manteau, le premier matin. Il s'est coincé dans le cuir.
Elle ouvrit la main. Le petit disque d'argent brillait dans la lumière du poêle.
Antoine ne dit rien pendant quelques secondes. Il resta parfaitement immobile, le visage sans expression.
— Tu m'as accusé de l'avoir volé, dit-il enfin. Tu m'as demandé si j'avais des dettes que tu ne connaissais pas, si je t'avais invitée ici pour récupérer mes pertes, si j'étais comme ton ex.
Camille baissa les yeux. La honte lui serrait la gorge. Elle avait débité tout ça, ce matin-là, dans un flot de peur et d'alcool mal digéré. Il avait encaissé, sans hausser le ton. Puis il avait passé deux heures à chercher dans le chalet, derrière les étagères, sous les coussins, jusque dans le fourneau inutilisé.
— Je suis désolée, murmura-t-elle. Vraiment. Je n'aurais pas dû.
Il se redressa, s'assit près d'elle. Il ne la toucha pas.
— Je comprends pourquoi tu l'as fait.
— Ça ne rend pas la chose moins injuste.
— Non.
Un long silence. Le poêle craqua. La neige crépitait contre la vitre.
— C'était à ma mère, dit-elle. Elle me l'a donné avant de mourir. Je l'ai porté dix ans sans jamais l'enlever. Et puis j'ai rencontré Thomas, et il m'a dit que c'était puéril, que ça ne faisait pas sérieux, qu'une femme trentenaire qui porte le médaillon de sa mère, c'était… je ne sais plus, exactement. Il a détesté ce bijou. Il a été soulagé quand je l'ai perdu. Et moi j'ai cru que c'était de ta faute, parce que c'était plus facile que de croire que je l'avais perdu moi-même.
Antoine regarda le médaillon dans sa paume ouverte.
— Tu peux le remettre, dit-il. Il t'a attendue.
Elle leva les yeux. Il avait une petite lueur au fond du regard, cette ironie douce qui n'appartenait qu'à lui.
— C'est de ça qu'il s'agit ? demanda Camille.
— En partie. Et puis il faut bien un prétexte pour boire un verre à trois heures du matin.
Elle rit, un rire qui ressemblait à un sanglot refoulé. Il se leva, alla chercher une bouteille de vin rouge entamée la veille, en versa deux verres. Il lui tendit le sien sans un mot. Elle trinqua contre lui, comme des complices qui traversent un orage ensemble.
— Tu ne m'en veux pas ? demanda-t-elle.
— Si.
Elle déglutit.
— Mais je te pardonne, acheva-t-il. C'est plus important, non ?
Elle but une gorgée. Le vin était âpre et chaud, comme une promesse tenue.
— Ma mère me l'a donné la veille de sa mort, dit-elle. Elle m'a dit : « Garde-le près de ton cœur, ma fille. C'est tout ce que je te laisse, à part ta colère. Apprends à en faire autre chose. »
Antoine ne répondit pas tout de suite. Il regardait le feu, son verre entre ses mains, les épaules enfin détendues.
— Mon père m'a laissé ce chalet, dit-il. Il m'a laissé des dettes, un mystère, une femme qui rôde. Mais il m'a aussi laissé une carte, et cette carte nous a menés vers quelque chose, même si on ne sait pas encore quoi.
Camille repassa la chaîne autour de son cou, referma le fermoir. Le petit poids d'argent lui parut plus lourd qu'avant. Plus juste.
— On est dans la même famille, dit-elle. Les orphelins qui gardent les objets des morts.
— On pourrait faire mieux, dit Antoine. On pourrait arrêter de chercher tout seuls.
Elle le regarda. Il n'y avait pas de sous-entendu cette fois, pas de provocation. Juste une proposition simple.
— Demain, dit-elle, on part pour Sainte-Marthe-sur-Eaux. On retrouve cette adresse, et on demande à Marie-Noëlle Roy-Laroche ce qu'elle veut, ce qu'elle sait, ce qu'elle craint.
Antoine hocha lentement la tête. Il reposa son verre, prenant le médaillon d'un geste délicat, puis le remit entre les mains de Camille, presque solennellement.
— D'accord.
La tempête s'était calmée dehors. On n'entendait plus que le craquement du bois et le souffle de deux personnes qui ont appris à se faire confiance malgré eux.
Camille passa la main dans les cheveux d'Antoine, dérangeant ses mèches déjà en désordre. Il ne bougea pas. Il semblait retenir sa respiration, comme si elle allait retirer sa main.
— Il faut dormir, dit-elle. Demain, on sera sur la route avant l'aube.
Il sourit, ce sourire qu'il ne réservait à personne d'autre.
— D'accord.
Elle se glissa sous la couverture et resta éveillée un moment, pendant que Antoine se tournait vers le mur, son souffle devenant lent. Elle tenait le médaillon entre ses doigts, cherchant le chaud de la plaque de métal contre sa paume.
Elle s'apprêtait à fermer les yeux lorsque son regard s'accrocha à la pile de documents encore posés sur la table. L'un d'eux dépassait. Il était différent des autres — plus épais, cacheté d'un sceau rouge qu'elle n'avait pas vu à la bibliothèque. Elle n'avait pas ouvert celui-là.
Elle se leva sans faire de bruit, laissa le médaillon battre contre sa clavicule.
Sur l'enveloppe, une écriture tracée à la main, ferme et ancienne :
*Étienne Moreau — à l'attention de son héritier légitime. À n'ouvrir qu'en présence de la femme au médaillon.*
Camille sentit le froid la traverser comme une lame.
Elle ne connaissait pas cette écriture. Personne n'avait jamais mentionné ce document. Et pourtant, il était là, comme le bout d'un fil qu'on tire sans savoir ce qu'on va déterrer.
La tempête venait de reprendre au-dehors, mais ce n'était plus le vent qui la glaçait.
C'était cette phrase : *la femme au médaillon.*
Il n'y avait qu'une femme, ce soir, qui portait ce médaillon.
Et elle commençait à comprendre que le bijou de sa mère n'était peut-être pas seulement un héritage. C'était peut-être une pièce d'un puzzle commencé bien avant sa naissance.
Elle retourna au lit, marcha sur la pointe des pieds vers Antoine. Il dormait. Elle se coucha sans refermer les yeux.
L'aube ne viendrait que dans quelques heures. Et elle savait que, cette fois, le silence d'Antoine ne serait pas la seule chose qu'elle devrait affronter.
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