Lumière d'Hiver, Cœurs du Nord
Lire le chapitre 35: Dead End
La piste de neige s’enfonçait entre les épinettes comme une cicatrice blanche. Camille avançait derrière Antoine, les raquettes crissant sous chaque pas, le menton enfoui dans son cache-col. La motoneige de Luc, qu’ils avaient repérée depuis la route, était garée devant une cabane de trappeur, mi-enfoncée dans la poudrerie.
— Elle est là, chuchota Antoine en levant une main.
Il coupa le moteur de leur propre machine et tendit l’oreille. Le silence était total — pas un souffle de vent, pas un craquement d’arbre. La fumée d’un poêle s’élevait en filet paresseux de la cheminée de tôle.
— On frappe, dit Camille. Assez de cache-cache.
Elle s’approcha la première, Antoine sur ses talons. Trois coups secs sur la porte de bois brut, et une voix de femme leur répondit de l’intérieur :
— Entrez. Vous avez déjà fait la moitié du chemin.
Magalie Roy était assise devant une table de camp, une tasse de café entre les mains. Elle ne parut pas surprise de les voir. Ses cheveux gris étaient tressés serrés contre son crâne, et elle portait une veste de chasse trop grande pour elle — celle qu’ils avaient vue sur la photo déchirée.
— Vous avez trouvé Luc ? demanda Camille, sans préambule.
Magalie posa sa tasse. Un sourire mince étira ses lèvres.
— Vous cherchez le mauvais Roy. Je suis la sœur, pas l’ex.
Camille sentit le sol se dérober sous ses semelles. Elle jeta un regard à Antoine, dont la mâchoire se crispa.
— Madame Thibault nous a dit…
— Thibault voit ce qu’elle veut voir. Appeler son monde des « relations » est une question de perspective. J’étais la belle-sœur de Luc, si on veut être précis. Ma sœur Josée, elle, était son ex.
— Votre sœur, celle du greffe du notaire, souffla Antoine.
Magalie hocha la tête.
— Josée est morte l’an dernier. Cancer du poumon, trop de cigarettes, pas assez de vérité. C’est elle qui avait accès aux actes notariés. Elle avait compris ce que votre père manigançait, Antoine. Et elle est partie avec ses preuves — cette terre, juste à côté de celle de votre père, elle lui revenait de droit. Josée avait des dettes à elle. Des mauvaises fréquentations. Luc a disparu parce que les créanciers de Josée le cherchaient, pas parce qu’il avait quelque chose à se reprocher.
Camille s’assit lentement sur un banc de bois, les jambes soudain incertaines.
— La lettre du notaire, les fonds détournés, les dépôts réguliers… c’est elle ?
— Josée a détourné les paiements destinés à la succession Moreau vers un compte qu’elle contrôlait. Elle le faisait depuis des années — un pourcentage dérobé ici et là, des signatures falsifiées. Quand elle est tombée malade, elle m’a tout raconté. Elle voulait que quelqu’un sache la vérité, au cas où.
— Et vous, vous avez décidé d’utiliser ces informations pour vous enrichir ? avança Antoine, la voix dure.
Magalie se leva, traversée d’une lueur sombre.
— J’ai décidé de protéger une promesse. Ma sœur voulait que cette terre reste dans la famille — qu’elle ne tombe pas entre les mains d’un avocat véreux ou d’un créancier. Ce que votre père a tenté de faire, Étienne Moreau, il a voulu acheter la concession pour une bouchée de pain. Josée l’a découvert et a commencé à rassembler des preuves. Sa mort n’a pas effacé son combat.
La motoneige de Luc, dehors, semblait une pièce manquante du puzzle. Camille comprit soudain pourquoi elle était garée là.
— Luc vous a prêté sa motoneige, dit-elle. Vous l’avez vu récemment.
Magalie soutint son regard, plus longtemps qu’il n’était confortable.
— Luc se cache près de Sainte-Marthe-sur-Eaux, dans une pourvoirie abandonnée des Bouchard. C’est la seule personne que ma sœur considérait comme de la famille. Il me contacte chaque semaine pour savoir si les créanciers sont toujours à sa recherche.
— Et vous lui répondez quoi ? demanda Antoine.
— Qu’ils le sont toujours. Parce que c’est la vérité. Les gens à qui Josée devait de l’argent ne sont pas du genre à oublier.
Antoine fit un pas vers elle ; Camille lui posa une main sur le bras pour le retenir.
— La neige se renforce, dit-elle. Si on veut rejoindre Sainte-Marthe ce soir, il faut partir maintenant.
— Vous n’arriverez jamais avant la nuit, dit Magalie sans ciller. La tempête se referme. La côte est verglacée. Vous allez droit dans un mur blanc.
— On a déjà bravé pire.
Camille regarda Antoine, un éclair de connivence entre eux.
— La carte, articula-t-elle.
Il sortit du sac une carte topographique, qu’il étala sur la table. Magalie l’observa, puis, en silence, tapota du doigt un repli de colline à l’est du village.
— La pourvoirie des Bouchard, ici. Trois kilomètres après la croisée du rang des Érables. Mais il y a un chemin que la carte ne montre pas — un ancien chemin de drave qui coupe la montagne. Si vous le prenez, vous gagnez une heure. Vous le verrez parce qu’il y a une pile de roches peintes en rouge à l’entrée.
Antoine mémorisa le renseignement, roula la carte.
— Pourquoi nous aider ? Vous ne cherchiez qu’à nous ralentir depuis le début.
Magalie ramassa sa tasse, souffla sur son café.
— Ma sœur n’aurait pas voulu que Luc soit poursuivi pour ses dettes à elle. Elle aimait bien cet homme, même s’il était trop souvent dans les nuages. Moi, je n’aime personne. Mais j’ai une dette envers ma sœur. Vous, vous courez après une terre et une succession. Luc, il court après une vie. Alors posez-vous — qu’est-ce que vous voulez vraiment trouver là-bas, tous les deux ?
Dans sa poche, Camille sentit le fermoir de sa montre contre son ventre, l’enveloppe scellée adressée à l’héritier d’Étienne Moreau pesant dans son sac comme une pierre chaude.
— La vérité, dit-elle simplement.
Magalie pencha la tête et, à ce geste près, Camille vit un reflet étrangement proche de Josée — la même fatigue dans les yeux, la même entêtement dans le menton. La femme tapota la table.
— La vérité, dans votre histoire, elle est peut-être plus personnelle que vous le croyez.
Elle fixa un instant le collier de Camille, visible au col de sa parka, et son regard se plissa.
— Ce pendentif… il appartenait à votre mère ?
Camille se raidit.
— D’où le savez-vous ?
Magalie détourna les yeux, consulta sa montre.
— Devinez. La nuit tombe dans vingt minutes. Le chemin de la drave n’attend pas.
Elle ouvrit la porte de la cabane, et le vent blanc s’engouffra.
— Partez. Moi, je retourne d’où je viens. Il y a des choses que je dois brûler à Saint-Colomban avant que quelqu’un d’autre les trouve.
Camille échangea un regard avec Antoine. La même fièvre courait dans ses veines : atteindre Luc avant la nuit, avant Magalie, avant que la piste ne disparaisse dans la neige.
Mais une autre pensée, plus sourde, s’installait déjà dans son ventre — le ton de Magalie à propos du collier n’était pas une coïncidence. La femme savait quelque chose. La femme en savait beaucoup plus que ce qu’elle avait livré.
Ils montèrent sur la motoneige, le moteur hurlant comme un défi au ciel bas.
— Tu crois qu’elle dit vrai ? cria Camille contre le vent.
Antoine tourna la tête, une neige scintillant sur ses cils.
— Sur Luc ? Oui. Sur le reste ? demanda-t-il.
Il n’acheva pas la phrase. Ensemble, ils s’enfoncèrent dans le chemin de la drave, pendant que la cabane de Magalie s’évanouissait dans la bourrasque — et que le pressentiment, lui, ne montrait aucun signe de faiblir derrière eux.
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