Lumière d'Hiver, Cœurs du Nord
Lire le chapitre 5: Snowshoe Sabotage
Le lendemain matin, la lumière avait changé. Elle était plus dure, plus blanche, comme si le ciel s'était lavé de sa colère et se tenait désormais en retrait, glacial et indifférent. Camille avait passé la nuit à relire le même paragraphe de son manuscrit, les mots dansant devant ses yeux sans jamais s'assembler en phrases. Elle avait fini par abandonner vers trois heures, le visage tourné vers la fenêtre, à regarder la neige s'immobiliser par à-coups.
Elle descendit dans la cuisine, les pieds nus sur le plancher froid, et trouva Antoine déjà habillé, assis à la table, une liste manuscrite devant lui.
« J'ai besoin de provisions, dit-il sans lever les yeux. Farine, café, filtre à carburant pour le générateur. La réserve en tient encore pour deux jours, mais après… »
Il s'arrêta, la regarda enfin. Elle avait enfilé le gros chandail de laine qu'il lui avait prêté la veille, trop grand, les manches roulées trois fois. Il ne fit aucun commentaire.
« Je peux y aller, dit-elle. Je ne suis pas une invalide.
— Le village est à trois kilomètres de sentier forestier, dit-il. En raquettes. Tu y arrives, peut-être. Tu reviens, moins sûre.
— Alors prête-moi tes raquettes et je verrai bien.
— Elles sont dans l'appentis. Attache bien les courroies aux chevilles, sinon tu vas te blesser. »
Il y avait un défi dans sa voix, à peine perceptible, mais elle le saisit. Elle attrapa ses bottes, son manteau, et sortit sans un mot de plus.
L'appentis sentait le bois humide et l'essence. Les raquettes étaient accrochées au mur, des modèles traditionnels en bois et babiche, usées mais solides. Elle les décrocha, les examina. La babiche était tendue, bien entrecroisée. Les courroies, du cuir souple et épais, semblaient récentes. Elle s'accroupit pour les fixer à ses bottes, serrant les nœuds comme elle avait vu faire dans les documentaires, puis fit quelques pas dans la neige poudreuse.
Antoine apparut sur le seuil de la porte, une tasse de café à la main. Il hocha la tête, presque imperceptiblement.
« La piste est balisée de rubans rouges. Tu suis les rubans, tu ne coupes pas à travers les champs. »
Elle commença à marcher, s'enfonçant d'abord de quelques centimètres avant que les raquettes ne prennent leur appui. Le mouvement était étrange, les jambes écartées, une démarche de canard qui lui tirait les hanches. Mais après quelques minutes, le rythme vint. Le sentier s'enfonçait dans la forêt dense de bouleaux et d'épinettes noires, leurs branches chargées de neige comme des bras de cristal. L'air était pur, presque trop froid pour respirer normalement, et elle sentit le vent lui brûler les joues.
Elle marcha vingt minutes, trente, le ruban rouge apparaissant à intervalles réguliers, fidèle. Le village se dessina au loin, un amas de toits blancs fumant paisiblement. C'était presque beau, presque paisible. Elle commençait à se détendre, à croire qu'elle pourrait faire cela, marcher dans ce pays étranger, survivre à cet hiver qu'elle n'avait pas choisi.
Puis la courroie gauche céda.
Il n'y eut aucun craquement, aucun avertissement. Elle fit un pas, le poids de son corps se déplaça sur la cheville dans un mouvement de rotation mauvais, et le cuir se déchira dans un bruit sec, la libérant soudainement. La raquette bascula, s'enfonça de travers, et Camille perdit l'équilibre, tombant face contre la neige dans une gerbe blanche qui lui remplit la bouche et les yeux.
Elle resta un instant, le souffle coupé, la joue contre le froid brûlant. Puis elle se redressa, s'agenouilla, examina la sangle. La déchirure était nette, au niveau de la couture, comme si le fil avait cédé d'un coup. Elle passa le doigt dessus, les bords du cuir encore souples, pas craquelés, pas desséchés par le froid. Curieux.
Elle tenta de réparer. Elle fouilla ses poches - rien, pas même un lacet. Elle essaya de nouer les deux morceaux, mais la tension était trop forte, le nœud glissait. La neige commençait à s'infiltrer dans sa botte, et le froid monta de sa cheville le long de sa jambe, comme une morsure méthodique.
Elle regarda autour d'elle. Les rubans rouges, un peu plus loin sur l'arbre suivant. Le village, encore à peut-être deux cents mètres, mais avec une seule raquette, elle ne ferait pas la traversée sans s'épuiser.
Elle avait le choix, et elle prit l'autre. Elle resta assise sur ses talons, son manteau tiré sur ses genoux, les bras croisés. Elle attendit.
Ce qui se passa ensuite fut moins une question d'instinct que de survie. Le soleil était un disque pâle au-dessus d'elle, sans chaleur. La neige réfléchit la lumière en un horizon uniforme, désorientant. Elle essaya de compter les secondes, puis les minutes, pour ne pas laisser la panique s'installer. Mais chaque bourrasque lui mordait la peau, et elle commençait à ressentir cette lourdeur, ce coton dans les extrémités, à mi-chemin entre l'engourdissement et la somnolence.
Elle dut s'assoupir, car elle n'entendit pas son approche. Antoine surgit soudain de derrière un bouquet de sapins, en raquettes lui aussi, un sac sur le dos, le visage fermé comme une porte claquée.
Il s'arrêta à deux mètres d'elle. Il regarda la courroie brisée, la raquette couchée de côté, la neige piétinée autour d'elle. Il respira par le nez, les narines froissées.
« La courroie a lâché », dit-elle, sur la défensive.
Elle n'avait pas conscience d'avoir des larmes de colère gelées au coin des yeux.
« Je t'ai dit de la serrer correctement.
— Je l'ai serrée. Elle a cédé. Regarde-la, Antoine. Elle est neuve. »
Il s'accroupit à côté d'elle, prit la sangle entre ses doigts gantés, l'examina avec un soin quasi professionnel. Ses sourcils se froncèrent. Il passa le pouce sur les bords de la déchirure, puis retourna la sangle. Il la souleva, regarda la couture interne, la texture du cuir.
Camille le regardait faire, et quelque chose dans sa concentration silencieuse la fit trembler, pas seulement de froid. Il y avait un poids dans ce geste, une question implicite qui n'avait rien à voir avec sa négligence possible.
« Quoi ? demanda-t-elle. Qu'est-ce qu'il y a ?
— Rien, dit-il trop vite. Viens, on rentre.
— Je croyais qu'on allait au village.
— Pas avec ça. On repartira demain. »
Il lui tendit la main. Elle la prit, et il la remit debout presque sans effort, puis récupéra la raquette cassée, la retournant dans ses mains avant de la passer sous son bras. Il ne dit rien de plus. Sa mâchoire était serrée, cette mâchoire qu'elle commençait à connaître, cette manière de se fermer comme un coffre à trésor que personne n'ouvrirait.
Ils marchèrent en silence sur le chemin du retour, Antoine réglant son allure sur la sienne, ne la dépassant jamais, la laissant poser ses pieds dans ses traces. Une fois, elle glissa sur une plaque de glace, et il tendit le bras, ne disent rien, reprit la marche. Le chalet apparut enfin, fumée grise dans le ciel blanc, et elle sentit un soulagement indécent dans sa poitrine.
En arrivant dans l'appentis, Antoine déposa les raquettes contre le mur. Il les examina de nouveau, puis décrocha un établi du mur, ouvrit un tiroir de cuir et de fil de lin. Il ne se retourna pas vers elle.
« La sangle était neuve, dit-il enfin, comme s'il se parlait à lui-même. Je l'ai remplacée l'automne dernier. Du cuir pleine fleur, pas du faux. Elle ne peut pas lâcher comme ça.
— Alors comment explique ça ?
Il se tut. Il saisit la sangle, la retourna encore une fois entre ses doigts, puis la laissa retomber sur l'établi avec un bruit mat.
« Je ne peux pas.
— Quelqu'un a pu la couper ? »
Il ne répondit pas. Il regarda par la fenêtre de l'appentis, vers la route, vers le village invisible. La neige tombait de nouveau, fine, régulière, comme pour effacer toutes les traces.
« Dans le village, quand on a découvert que ma motoneige avait disparu, il y a deux semaines, personne ne s'est montré surpris, dit-il doucement. Les gens ici ont une mémoire longue. Et ils n'ont pas toujours aimé ce que mon frère et moi faisions.
— Qu'est-ce que vous faisiez ?
Il tourna la tête vers elle. Ses yeux, pour la première fois en deux jours, ne se dérobèrent pas. Ils étaient d'un gris d'orage, chargés de quelque chose qu'elle ne savait pas nommer, un poids ancien trop lourd pour ce corps qu'il portait en lui.
« On posait des questions, dit-il. Et dans ce village, les questions ont un prix. »
Il ouvrit la porte de l'appentis, lui faisant signe de passer devant lui. La neige tombait plus fort maintenant, et le chalet, au bout du chemin, semblait s'être enfoncé un peu plus dans son écrin blanc. Camille marcha vers lui en serrant le passe-partout dans sa poche chaude, et elle comprit que la question du locket venait juste de prendre une couleur nouvelle, plus dangereuse.
Elle n'était plus seulement une étrangère bloquée ici par hasard. On voulait peut-être qu'elle parte.