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Lumière d'Hiver, Cœurs du Nord

Lire le chapitre 6: The Neighbor's Warning

Le grattement d’une pelle contre le perron les fit sursauter, tous les deux, au milieu du silence que la neige rendait si épais qu’on aurait pu le trancher au couteau.

Antoine leva la tête de son assiette, Camille suspendit son verre de thé brûlant à mi-chemin de ses lèvres. Trois coups fermes contre la porte, puis une voix éraillée, portée par le vent qui hurlait comme un chien qu’on aurait laissé dehors depuis trop longtemps.

— Ayoye, Antoine ! T’es-tu rendu compte qu’y fait frette en maudit, icitte ?

Antoine souffla par le nez, un petit rire qui n’arriva pas jusqu’à ses yeux. Il se leva, s’essuya les doigts sur sa cuisse, et alla ouvrir.

Un vieil homme entra comme s’il lâchait le dehors en arrière de lui, dans une rafale de froid et de flocons. Il portait un gros manteur de laine brune, des mitaines de cuir fourré, une tuque qui lui couvrait le front jusqu’aux sourcils gris. Il avait le visage tout ridé d’avoir plissé les yeux contre le soleil et le vent, et une courte barbe blanche qui lui donnait un air de patriarchie usé mais intact.

— J’te dérange-tu ? demanda-t-il, déjà pas convaincu de s’excuser.

— Marcel, répondit Antoine, la voix neutre. Viens-t’en.

Marcel traversa la cuisine et s’arrêta sur le seuil de l’entrée, où sa botte laissait une flaque de fonte. Il regarda Camille. Il la regarda longtemps. Pas un regard hostile — non. Un regard de curieux, d’arpenteur, qui la lisait comme on lit une carte avant de traverser la rivière.

— Ben voyons donc, dit-il enfin, en français tellement rapide que Camille sentit toutes ses références grammaticales se jeter par la fenêtre. Tu me présentes-tu la fille des villes, là ? La Française ? C’est-tu elle que le monde arrête pas de parler dans le village ?

— Marcel, fit Antoine d’un ton coupant. Elle comprend pas ton patois. Parle plus lentement.

— Je l’parle pas vite, je l’parle de même, fulmina Marcel sans malice. Mais bon. Ça va. J’viens emprunter ta scie à chaîne. La mienne a refusé de partir ce matin. L’huile est gelée, j’cré ben.

Antoine hocha la tête et disparut vers le hangar, nous laissant seuls. Utilisant alors son meilleur français, soigné, un français comme on en aperçoit à la télévision, il laissa Camille se débattre avec son accent.

— Entre. Réchauffe-toi.

Camille se leva, se resservit du thé par contenance, et le lui tendit — une tasse qu’elle n'avait pas encore entamée.

Il la prit, la tourna entre ses grosses mains tannées, puis me répondit en français plus lentement, comme s’il descendait une vitre :

— Pardon, mademoiselle. Vous venez de France ? Parce que votre accent — c’est de la France, ça, en plein.

— De Paris. Je traduis. Des livres.

Marcel enregistra l’information comme on encaisse une pièce dans une machine, secoua la tête, puis parla dans sa barbe en essayant d’initier la conversation sur ses origines. Elle se tourna à moitié vers lui, dos aux économies du foyer.

— Vous restez pour l’hiver, don ? demanda-t-il en français plus posé. Non, faut pas rester trop proche d’Antoine cet hiver. L’affaire du skidoo — le monde, dans le village, i sont nerveux.

Camille cligna.

— Le skidoo ? Ah… la motoneige. Volée. Oui, il m’a dit.

— Y’a pas juste lui qu’a perdu des affaires, poursuivit Marcel en baissant le ton, un peu plus lentement mais encore noué de contraction. Le garage à Ti-Père a ouvert pendant deux jours après la belle saison, pis y’a quelqu’un qui a rentré par en arrière. On a retrouvé les lieux tout à l’envers. Mais c’que j’ai entendu — et ce que je comprends pas — c’est qu’y auraient pris des photos. Ou des dossiers. Des affaires de même. Personne sait quoi, au juste.

Camille avala son thé. Ses doigts se resserrent autour de la tasse, instinctivement.

— Des dossiers ? Sur quoi ?

Marcel ouvrit la bouche, puis la referma, comme s’il avait mordu dans quelque chose de trop chaud pour la laisser sortir. Il alla jusqu’à la fenêtre, regarda ses flocons s’acharner sur la vitre.

— Y’a des questions que le monde pose, mademoiselle. Pis depuis que Luc a disparu — Luc, mon filleul, celui qui vivait à côté — y’a des questions que le monde pose plus. Des fois, celui qui pose trop de questions, ben… c’est celui qui disparaît. Comprenez-vous ce que je vous dis ? Pas juste les mots. Le sens.

Camille sentit une pointe de glace lui descendre dans la nuque, qui n’avait rien à voir avec le froid.

— Luc, dit-elle. Je croyais que c’était le frère d’Antoine ?

Marcel eut un silence étonnamment lourd. Puis il se retourna et planta son regard dans le sien.

— Le frère d’Antoine s’appelait Philippe. Lui pis son skidoo, y’a pas une trace depuis huit ans. Mais l’autre, Luc, mon filleul, c’est lui qui a trouvé le premier skidoo abandonné pas loin d’icitte, trois semaines après qu’Antoine a découvert que le sien avait disparu. Pis Luc, y a plus paru au village depuis deux semaines. Alors si vous comprenez rien, mademoiselle, comprenez au moins ça : icitte, les disparitions, ça court les familles comme un ruisseau qui gèle.

La porte claqua. Camille bondit. Antoine entra avec la scie à chaîne sur l’épaule, un engin orange et huileux comme une bête repue. Il vit leurs visages et ralentit, déposa l’outil contre le mur, les yeux allant de l’un à l’autre.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Rien, fit Marcel, soudain léger comme un plumard. Je disais à votre invitée que vous faites le meilleur café pour une centaine de kilomètres. Elle m’a pas cru.

Antoine plissa les yeux. Il savait que ce n’était pas vrai. Il n’en dit rien.

— J’te fais pas un café, Marcel, si c’est pour charrier mon monde. Tiens, prends ta scie.

Marcel fit un clin d’œil à Camille — un clin d’œil qui voulait tout dire sauf l’innocence — puis s’engagea vers la porte. Il se retourna, la scie à la main, son visage rouge de froid dans l’encadrement de l’entrée.

— Vous autres, les étrangers, vous pensez que notre langue est toute dans les mots. Mais c’est le temps qui parle à travers nous autres. Et le temps, mademoiselle, c’est pas toujours de ton bord, par icitte. Prenez ça comme vous voudrez.

Il disparut dans le blizzard, laissant la porte se refermer sur un vide brutal.

Camille resta debout au milieu de la pièce, les bras serrés, la tasse encore chaude entre ses doigts. Antoine se planta devant elle, bras croisés, patron d’une pièce qu’il aurait voulu contrôler.

— Qu’est-ce qu’il t’a dit ?

— Qu’il y a des questions que les gens posent et que les gens disparaissent. Que ton frère s’appelle Philippe, et qu’il est parti il y a huit ans. Que Luc, ton voisin, son filleul, lui aussi a disparu après avoir trouvé un skidoo abandonné sur ta propriété. Et que le vol de ta machine n’est pas un accident. Que c’est une chaîne.

Antoine ne bougea pas.

— C’est ce qu’il a dit, Marcel ?

— Oui.

Il passa une main sur sa mâchoire. Patienta. Puis dit, avec un calme qui semblait pesé, mesuré au gramme près :

— Marcel parle plus qu’il ne vérifie. Mais y’a une chose qu’il a pas dite, parce qu’il la sait pas encore : il a coupé le contact de ta voiture avant qu’on la remorque, hier. Quand elle a calé dans le fond, y’a un fil de débranché sous la boîte à fusibles. Volontaire. C’est pas toi qui as eu un accident, à matin. Quelqu’un t’a fait caler.

Camille laissa la tasse retomber sur la table, une moitié de tisane brune qui se répandit en flaque tiède. Elle regarda sa main, regarda Antoine, regarda le portrait accroché au mur, la toile où le visage n’existait pas, et pour la première fois depuis qu’elle était entrée dans cette maison, elle comprit que le froid, dehors, n’était pas le seul danger.

— Tu me remets à la station dès que la route est déneigée, dit-elle.

Mais ce qu’elle voulait dire, et qu’Antoine entendit dans son silence, c’est que la route, peut-être, ne le serait jamais à temps.