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Lumière d'Hiver, Cœurs du Nord

Lire le chapitre 7: A Vanished Machine

La neige tombait encore, fine et obstinée, comme si le ciel refusait de laisser le village respirer. Camille avait fini par accepter l’idée de ne pas aller au village aujourd’hui, mais son esprit, lui, refusait de rester en place. Elle avait besoin de bouger, de sentir ses muscles travailler contre quelque chose de concret, même si ce quelque chose était une porte de grange gelée.

Elle poussa la porte de l’atelier attenant au chalet, celle qu’Antoine utilisait pour ranger son matériel. Il lui avait dit d’y prendre une pelle, pour dégager le sentier vers le bois. La lumière du matin, pâle et laiteuse, filtrait à travers une fenêtre poussiéreuse, révélant un désordre organisé : outils suspendus à des clous, bidons d’essence alignés, cordes enroulées avec soin. Mais son regard fut attiré par un espace vide, trop net, trop propre au milieu du fatras. Une forme absente, comme une silhouette fantôme sur un mur où un tableau aurait été décroché.

Une dalle de béton nue, tachée d’huile, s’étendait au centre. Des traces de patins y étaient encore visibles, dessinant un rectangle étroit.

Elle entendit Antoine derrière elle, ses bottes crissant sur le plancher. Il s’arrêta, suivant son regard.

« Qu’est-ce qu’il y avait là ? » demanda-t-elle, sans se retourner.

Un silence. Puis il vint se placer à côté d’elle, les bras croisés, le menton bas.

« Une motoneige. »

« Elle est où ? »

Il inspira lentement, comme s’il pesait chaque mot. « Elle a été retrouvée abandonnée, la semaine dernière. Dans le boisé, à l’ouest de la propriété. »

Camille se tourna vers lui, les sourcils froncés. « Abandonnée ? Par qui ? »

« Elle appartenait à Luc. Le filleul de Marcel. »

Le nom la frappa comme une gifle froide. Marcel avait parlé de Luc, de sa disparition, du snowmobile abandonné sur les terres d’Antoine. Mais entendre la confirmation de la bouche d’Antoine, dans ce hangar où l’ombre de la machine manquante semblait encore peser, rendait la chose terriblement réelle.

« Luc a disparu il y a combien de temps ? » demanda-t-elle, la voix plus basse qu’elle ne l’aurait voulu.

« Huit ans. Comme mon frère. »

Le froid sembla s’infiltrer sous sa veste, remonter le long de sa colonne vertébrale. Elle resserra les pans de son manteau.

« Et la motoneige est restée là tout ce temps ? »

Antoine secoua la tête. « Non. Elle a été retrouvée la semaine dernière. Quelqu’un l’a ramenée, ou l’a sortie d’où elle était cachée, et l’a laissée près de la limite du terrain. C’est Marcel qui m’a appelé. Il l’a reconnue. Il l’avait offerte à Luc pour ses vingt ans. »

Camille regarda à nouveau la dalle vide. « Pourquoi la mettre ici, dans ton atelier ? »

« C’est là que je l’ai remisée. En attendant de savoir quoi en faire. La police est venue, l’a examinée. Ils ont dit qu’elle n’avait pas roulé depuis des années. Que quelqu’un l’avait entretenue, cachée. Puis, comme ça, elle réapparaît. »

« Cachée où ? »

Antoine haussa les épaules, un mouvement nerveux qui démentait sa fausse nonchalance. « Personne ne le sait. Les policiers ont cherché. Ils ont trouvé des traces récentes sur le siège, des marques de gants. Mais rien d’autre. »

Camille s’approcha de la dalle, s’accroupit. Du bout des doigts, elle effleura une tache d’huile séchée, ancienne. « Elle était là, juste avant que tu découvres que ta propre motoneige avait été volée ? »

Le silence d’Antoine fut une réponse. Elle se releva, le fixa.

« Tu penses que c’est lié. »

« Je pense que quelqu’un joue un jeu. Qu’on essaie de me faire comprendre quelque chose. » Il passa une main sur sa nuque, laissa échapper un souffle. « Philippe, mon frère, il posait des questions. Sur des terrains, des transactions, des gens du village qui semblaient s’enrichir trop vite. Luc l’accompagnait parfois. Ils ont tous les deux disparu à trois semaines d’intervalle. »

« Et toi, tu n’as jamais… »

« Posé des questions ? » Il eut un rire bref, sans joie. « J’ai posé les miennes. J’ai eu droit à un incendie dans mon garage, deux ans plus tard. Une perte totale. Et à ce mur de silence poli que tu as vu à l’épicerie. Les gens ici savent. Mais ils ne disent rien. »

Camille serra les bras autour d’elle. La dalle de béton semblait la tirer vers le bas, vers un froid plus ancien que celui de la tempête.

« Pourquoi la motoneige de Luc revient-elle maintenant ? »

Antoine la regarda, et pour la première fois, elle vit autre chose que de la défiance dans ses yeux. Quelque chose de plus vulnérable, presque de l’inquiétude.

« Je me suis posé la question. Et la seule réponse qui me vient, c’est que quelqu’un veut que je me souvienne. Que je n’oublie pas. Et que toi, tu n’oublies pas non plus. »

Le souffle de Camille se bloqua. « Moi ? Je ne suis ici que depuis quatre jours. Je ne connais personne. Je n’ai rien à voir avec votre histoire. »

« Et pourtant, ta voiture a été sabotée. Et tu portes un locket identique à celui que Philippe avait offert à une femme qui a disparu. » Il fit un pas vers elle, sa voix s’adoucit presque. « Je ne crois pas aux coïncidences, Camille. Pas ici. Pas maintenant. »

Elle voulut protester, trouver une explication logique, rationnelle. Mais les mots restèrent coincés dans sa gorge. Son locket, ce bijou de sa grand-mère, ce témoin d’une vieille histoire familiale parisienne, se retrouvait soudain au centre d’un nœud qu’elle ne comprenait pas.

« Peut-être que quelqu’un essaie de te faire fuir, dit-il doucement. Et peut-être que ça a marché. Mais si tu restes… si tu veux vraiment finir ta traduction et partir, il faut que tu saches ce que tu risques. »

Elle relevant le menton, défiante malgré le froid qui la mordait.

« Je ne fuis pas. Et je ne laisserai pas une vieille histoire m’empêcher de faire mon travail. »

Antoine la dévisagea un long moment. Puis il hocha lentement la tête.

« Alors il y a une autre chose que tu dois savoir. La motoneige de Luc, elle n’était pas seulement abandonnée ici. Quelqu’un l’avait conduite. La veille. Il y avait des traces fraîches dans la neige, menant de la route jusqu’à l’atelier. Et ces traces repartaient, à pied, vers le village. »

Camille sentit son cœur ralentir, puis reprendre, plus lourd.

« Quelqu’un du village a ramené cette motoneige ici. Volontairement. Pour te la laisser. Pour te faire une message. »

« Oui. » Antoine croisa son regard, sombre. « Et si cette personne a osé faire ça la semaine dernière, je ne veux pas imaginer ce qu’elle pourrait faire maintenant que tu es là. Avec ce locket autour du cou. »

La neige continuait de tomber, silencieuse, derrière la fenêtre poussiéreuse. Mais le froid qui étreignait Camille ne venait plus du dehors.