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Lumière d'Hiver, Cœurs du Nord

Lire le chapitre 8: Broken Glasses

La panne de courant avait été son alliée, jusqu'à ce qu'elle ne le soit plus.

Camille s'assit sur le canapé du salon, sa tasse de thé à la main, et sentit le craquement sous elle avant même de comprendre ce qui se passait. Un bruit sec, pathétique, comme une brindille qui cède. Elle se releva d'un bond, la tasse oscilla, et quand elle chercha ses lunettes du regard, elle les vit sur le coussin - ou plutôt, ce qu'il en restait.

La monture noire était cassée en deux au niveau du pont, les verres toujours intacts mais désormais séparés, inutiles, pitoyables. Elle les ramassa comme on ramasse un oiseau mort, avec une délicatesse inutile.

— Non, murmura-t-elle.

Non, non, non. Elle avait besoin de ces lunettes pour lire. Pour travailler. Pour la traduction de trois cents pages de poésie québécoise que son éditeur attendait dans six jours. Sans elles, les caractères dansaient, se brouillaient, refusaient de tenir en place.

Elle entendit des pas dans la cuisine. Antoine apparut dans l'embrasure, un chiffon à la main, et son regard tomba sur l'objet brisé entre ses doigts.

— Qu'est-ce qui est arrivé ?

— Je me suis assise dessus. Comme une idiote.

Elle détesta la façon dont sa voix tremblait. Cela ne méritait pas des larmes. C'était un accident. Bête, mais un accident. Pourtant, elle sentit la pression monter derrière ses yeux, cette pression familière des nuits blanches et des délais impossibles.

Antoine s'approcha lentement, comme on s'approche d'un animal blessé. Il tendit la main et elle lui donna les lunettes, réticente.

Il les examina sous la lumière de la lampe à pétrole — la panne de courant les privait d'électricité depuis la veille, un autre cadeau de la tempête.

— Le pont est cassé. Ça peut se souder, peut-être, avec du fil de fer, mais le centre optique serait décalé. Vous aurez mal à la tête en moins d'une heure.

— Je n'ai pas une heure à perdre.

— Vous avez six jours.

— Six jours pour trois cents pages. Ce qui veut dire que je dois produire cinquante pages par jour.

Elle savait que sa voix montait, qu'elle perdait son calme parisien, cette dignité qu'elle cultivait comme d'autres cultivent des roses. Mais la panne, la tempête, ce village hostile, tout cela se pressait contre elle et la réduisait à ce moment précis : une femme dans une maison inconnue, sans électricité, sans lunettes, et avec un éditeur qui l'attendait.

Antoine ne dit rien. Il ne fit pas de commentaire. Il ne dit pas *je vous avais prévenue* ou *vous auriez dû partir comme prévu*. Il regarda simplement les lunettes brisées, puis la tempête qui continuait de hurler dehors.

— La route est fermée, dit-il finalement. Le déneigeur ne passera pas avant demain au plus tôt.

— Je sais.

— Il y a une opticienne à Sainte-Anne, mais c'est à quarante kilomètres, et même si on y arrivait, il faudrait une prescription. Vous avez votre prescription ?

— Elle est chez moi. À Paris.

— À Paris.

Le silence s'étira, chargé d'impuissance mutuelle. Camille prit les lunettes de ses mains — un geste brusque, presque impoli, mais elle n'en avait plus rien à faire de la politesse — et les examina elle-même. Le pont était mince, fragile, cette partie de la monture qu'on ne regarde jamais jusqu'à ce qu'elle cède.

Une pensée traversa son esprit. Si quelqu'un l'avait sabotée — la voiture, la raquette, le câble — pourquoi pas ses lunettes, posées sur la table de chevet pendant qu'elle dormait ?

Elle chassa cette pensée. C'était de la paranoïa. Le pont était usé. Elle les portait depuis cinq ans.

— Une loupe, fit soudain Antoine.

— Pardon ?

Il s'était levé, se dirigeait vers son atelier. Il revint quelques minutes plus tard avec une boîte en bois, qu'il ouvrit sur la table du salon. À l'intérieur, des outils de précision, des pièces détachées d'appareils photo, et — sous un écrin de velours — une loupe de bijoutier, ronde, avec un manche en laiton.

— Mon père faisait de la restauration d'horlogerie, expliqua-t-il. C'est un métier qui demande des yeux minutieux. Elle appartenait à mon grand-père.

Il la posa sur la table, comme une offrande.

Camille la prit, la soupesa. Le verre était épais, bombé, d'une clarté remarquable. Elle la porta à son œil et regarda le texte posé sur la table — une page de brouillon de sa traduction.

— Le champ de vision est petit. Je devrai déplacer la page en permanence.

— C'est ça, ou attendre la fin de la tempête.

Elle releva la tête. Il la regardait avec cette expression qu'elle commençait à reconnaître — pas exactement de la pitié, plutôt une forme de curiosité, comme s'il essayait de comprendre qui elle était.

— Je refuse de perdre une journée entière à cause de mes propres fesses, dit-elle avec une franchise qui la surprit elle-même.

Antoine rit. C'était la première fois qu'elle l'entendait rire pour de vrai, non pas ce petit rire poli qu'il réservait aux visiteurs, mais quelque chose de plus franc, presque malgré lui.

— Alors nous allons faire en sorte que vous ne perdiez pas votre journée, dit-il.

Il installa sa lampe de travail sur la table basse du salon, ajusta la hauteur pour qu'elle éclaire exactement le plan de la page, et avec des élasticités de la cuisine et un vieux trépied photo retrouvé dans son atelier, il construisit un pupitre improvisé qui laissait à Camille les deux mains libres pour tourner les pages. La loupe, montée sur un support de fortune, demeurait suspendue au-dessus du texte à une distance fixe, comme une loupe de lecture d'archiviste.

Elle s'installa, un peu sceptique, son carnet à côté d'elle. Le premier mot apparut dans la lentille, grossi, net, précis. Elle commença à traduire.

Ce fut laborieux, au début. Elle devait faire glisser la page sous la loupe, mémoriser de petits fragments de texte, écrire de mémoire, reculer pour vérifier. Mais au bout d'une heure, un rythme s'était installé. Le monde extérieur se réduisit à cette bulle de lumière jaune, à cette page qui défilait sous ses yeux, à ce texte qui se transformait en français sous sa plume.

De temps à autre, elle entendait Antoine travailler dans son atelier — le cliquetis de son clavier, le grincement d'une chaise, le frottement d'un pinceau sur une toile. À un moment, il sortit et revint avec une assiette de fromage, des pommes coupées en quartiers, une théière. Il posa le tout à côté d'elle, sans un mot, et retourna à son travail.

Camille mangea en continuant de traduire, et quelque chose dans ce geste silencieux — le fait qu'il ait préparé un repas pour elle sans rien attendre en retour — toucha une corde qu'elle avait cru morte depuis son arrivée.

La nuit tomba. La tempête finit par se calmer, par se réduire à un vent léger qui murmurait autour de la maison. Camille rangea sa page, numérotée, annotée, avec une sensation de fierté bien étrangère à sa situation.

Elle avait produit vingt pages.

Ce n'était pas cinquante. Mais c'était quelque chose. Il fallait que ce soit quelque chose.

— Vous avez faim ? demanda la voix d'Antoine depuis la cuisine. Il y a un ragoût qui mijote depuis une heure. Ce n'est pas un repas parisien, mais ça vous tiendra au corps pour cette nuit.

Elle se leva, ses muscles protestant, et le rejoignit dans la cuisine. Il versa le ragoût dans deux bols, et ils mangèrent en silence, épuisés, dans la lueur des bougies posées entre eux.

Ce fut Camille qui rompit le silence.

— Vous avez une loupe de bijoutier dans votre atelier. Et des outils de photo. Mais vous êtes peintre.

— Je répare des montres, dit-il. C'était l'activité de mon père. Il était horloger à Montréal, avant. Il a tout perdu. Quand nous sommes venus ici, il n'a pas pu emporter sa machine, mais il a gardé ses outils. Petit à petit, j'ai appris à les utiliser. Ça m'occupe l'esprit.

— L'horloger qui perd tout. Le peintre qui efface les visages. Vous collectionnez les métiers du silence.

Il la regarda. Ses yeux, sous le jeu d'ombres de la bougie, paraissaient plus sombres, plus creusés qu'à la lumière du jour.

— Vous, dit-il lentement, vous êtes une traductrice. Vous passez votre vie à donner un sens aux mots des autres. Mais vous ne parlez presque jamais de vous. Pourquoi venez-vous ici, Camille ? Une traductrice parisienne avec un contrat signé pour une maison d'édition montréalaise — ce n'est pas un choix, ce serait presque une punition.

Elle posa sa cuillère.

— Le contrat est prestigieux. La poésie québécoise est complexe. Je voulais être au plus près de la langue — la vraie, celle qui se parle, qui se vit hors des livres.

— Vous aviez besoin de l'entendre d'ici, et ce village vous accueille avec des pneus crevés et des câbles coupés.

— C'est peut-être ça, la vraie langue, répondit-elle avec un sourire amer. Une langue qui vous parle par ses blessures.

Il ne répondit pas. Il se leva pour ranger les bols, et elle l'aida machinalement, leurs corps passant l'un à côté de l'autre dans l'espace restreint de la cuisine avec une chorégraphie hésitante, apprise en une semaine.

Ce soir-là, en montant à sa chambre, elle s'arrêta devant la fenêtre du couloir. La neige était calmée, le ciel s'était dégagé, et la lune dessinait une lumière argentée sur le paysage blanc. Pour la première fois depuis son arrivée, elle se surprit à regarder le paysage sans ressentir d'hostilité.

Elle croisa soudain Antoine sur le palier. Il tenait ses lunettes brisées à la main.

— Je pensais que peut-être... demain, si vous le voulez, je pourrais essayer de souder la monture. Ce ne sera pas parfait. Mais ce sera peut-être mieux que la loupe.

— Vous feriez ça ?

— Nous avons besoin de vos yeux. Et vos yeux ont besoin de leurs lunettes.

Il lui tendit les lunettes. Leurs doigts se touchèrent à peine, et Camille sentit un frisson — pas de froid, pas de peur.

— Merci, dit-elle.

Il hocha la tête, puis il se tourna pour descendre.

— Antoine ? appela-t-elle.

Il s'arrêta.

— Pourquoi avez-vous décidé de m'aider ? Vous auriez pu me laisser partir demain. Vous auriez pu me laisser rater ma traduction et rentrer à Paris défaite.

Il resta silencieux un long moment. Quand il répondit, sa voix venait de l'ombre de l'escalier, plus basse qu'elle ne l'avait jamais entendue.

— Parce que j'attends moi aussi une réponse. Et tant que je n'ai pas trouvé ce que Philippe cherchait, je préfère vous avoir à l'œil que de vous laisser disparaître comme les autres.

Le froid de l'air extérieur semblait avoir pénétré la maison. Camille serra ses lunettes brisées contre sa poitrine, et quelque chose se figea en elle.

— Les autres ? répéta-t-elle.

Mais il était parti, et le silence ne lui répondit que par le craquement du bois qui se refroidissait, la respiration régulière de la maison, et le poids soudain, écrasant, des questions qu'elle ne savait plus comment poser.