Lumen Reads

Luna Secunda

Lire le chapitre 10: The Silent Alarm

Le sifflement était presque imperceptible, d'abord. Un soupir métallique qui se perdait dans le bourdonnement constant des ventilateurs. Élise s'immobilisa au croisement du couloir B, son sac d'outils pesant contre son épaule, et tendit l'oreille.

Trois secondes. Quatre. Le souffle se répéta, plus net cette fois, venant de la passerelle qui menait à l'hydroponie.

Elle jeta un coup d'œil au tableau de pression sur son bracelet. Rien d'anormal. Les capteurs affichaient un taux d'oxygène stable dans les sections principales. Mais le son n'était pas un artefact. Quinze ans de métier lui avaient appris à distinguer les plaintes légitimes d'un module fatigué des hallucinations auditives d'une équipe épuisée.

Elle accéléra le pas.

La passerelle traversait une zone tampon mal éclairée, où les conduits de recyclage croisaient les gaines électriques dans un enchevêtrement que les schémas officiels ne montraient jamais. Élise connaissait chaque boulon, chaque joint de cette section. Les caissons, maintenant gris d'usure, formaient une voûte basse qui donnait à l'endroit une allure de tunnel minier. À mi-chemin, elle s'arrêta.

Le sifflement venait d'en dessous.

Elle s'accroupit, posa une main à plat sur le plancher. Une vibration imperceptible lui répondit, presque une caresse. Elle sortit sa lampe et en balaya le contour des plaques. La troisième, à soixante centimètres de la paroi, sembla légèrement surélevée. Un joint qui avait travaillé. Elle sortit son analyseur de poche et le passa sur la jonction.

L'appareil bipe immédiatement. Fuite O₂ : 0,4 % par heure. Faible, mais anormal.

Elle se releva, les mâchoires serrées. Une fuite de cette ampleur aurait dû déclencher le système d'alerte automatique. Chaque capteur de pression de la station était calibré pour détecter une dérive de 0,1 %. Quatre fois ce seuil, et rien sur son bracelet, rien dans les haut-parleurs du couloir, rien dans l'interface de son casque.

Le silence était un mensonge.

Elle s'accroupit de nouveau et dévissa le panneau d'accès. Derrière, trois vannes et deux conduits. La fuite provenait d'un joint torique sur le conduit d'appoint, détérioré par les microfissures de fatigue. Elle le remplaça en quatre minutes, gestes précis, outil calibré, un ballet qu'elle aurait pu exécuter les yeux fermés. Le sifflement cessa.

Elle se redressa, épongea la sueur à son front, et ouvrit l'interface du réseau d'alerte.

Les données du détecteur de pression de la section hydroponie étaient toutes là : variations complètes, horodatées, enregistrées. Le système avait détecté la fuite depuis le début. Il l'avait transmise au serveur central. Mais la diffusion aux postes d'équipage avait été silencieuse. Pas d'alarme sonore, pas de notification, pas de séquence de confinement automatique.

Quelqu'un avait redirigé l'alerte.

Elle remonta rapidement les journaux du routeur. La commande avait été injectée dans la matrice de distribution 12 minutes après le début de la fuite, soit presque immédiatement après que le capteur avait transmis sa première anomalie. Un filtrage sélectif, dupliqué et appliqué uniquement aux récepteurs de l'équipage et de la zone technique. Mais pas aux quartiers de gestion.

Elle vérifia le registre des destinataires. Le signal d'alerte était effectivement parvenu, tel quel, aux suites de direction au niveau supérieur.

Le tri était chirurgical. Comme si l'alarme avait été conçue pour ne réveiller que ceux qui n'avaient pas besoin de la réparer.

Élise resta figée, la main suspendue au-dessus de l'écran.

Ce n'était pas une défaillance. C'était une architecture. Quelqu'un avait configuré le système pour que le personnel subalterne soit tenu dans l'ignorance, laissant les cadres dormir tranquilles dans la certitude d'un monde qui ne se brisait pas. Elle connaissait ce schéma. Ce n'était pas sabotage spectaculaire, mais méthodique. La même logique qui avait produit les panneaux d'acier sous-dimensionnés du module 4, les dossiers RH falsifiés, les messages fantômes.

Chaque mensonge était taillé pour être invisible à ceux qui le subissaient.

Elle sortit son outil de diagnostic, brancha son bracelet au routeur et copia la configuration. Chaque ligne de code était une signature. Elle ne connaissait pas encore l'auteur, mais elle connaissait sa main. La même économie brute, la même absence de commentaires, le même dédain des protocoles standard. Elle sauvegarda le fichier sur la même clé cryptée qui contenait déjà les données de l'enquête structurelle du module 4.

Un pas derrière elle. Léger, mais le métal de la passerelle ne pardonnait pas.

Elle pivota, la main sur le tournevis à sa ceinture.

Sébastien se tenait à trois mètres, les mains levées en signe d'apaisement, le visage luisant sous l'éclairage blafard.

« Tu as intérêt à avoir une bonne raison de me faire sursauter, souffla-t-elle.

— Tu as manqué le rapport du matin. J'ai interrogé le serveur de localisation. Tu n'étais plus à ton poste, alors j'ai fait quelques calculs.

— Tu trouves toujours. » Il s'approcha, jeta un coup d'œil au panneau ouvert, puis à l'écran du routeur.

« Alors ?

— Fuite d'oxygène dans l'hydroponie. Rien de grave. Mais le système l'a cachée à tout le monde sauf à la direction.

— Comme le module 4. — Comme tout le reste.

Sébastien s'accroupit et fit défiler les journaux. Il siffla doucement entre ses dents.

— Le filtre est actif depuis… 40 jours. Avant la mini-secousses. — Et avant mon arrivée à ce poste. » Il se releva. « Ça ne change rien au plan. On inspecte le module 4 ce soir.

— On inspecte le module 4, oui. Mais je veux d'abord aller voir quelqu'un. » Sébastien haussa un sourcil. « Callum ? — Trop visible. Ils le surveillent peut-être, depuis qu'il a ouvert son registre. Non. La base a un médecin, une femme. Dr Hélène. Elle enregistre les entretiens médicaux et les ordonnances. Si on administre des sédatifs ou des calmants aux gens qui posent trop de questions, c'est là que ça se verra.

— Tu crois que ça va jusque-là ?

— La construction du module 4 était sabotée illégalement avant la catastrophe. Des données ont été falsifiées avec mon nom. Un ingénieur a disparu physiquement entre la Terre et la Lune, et personne ne le cherche vraiment. L'alarme ne sonne pas pour les travailleurs. Non, je ne crois pas. Je sais que ça va jusque-là. »

Sébastien la dévisagea un long moment. Il finit par hocher lentement la tête. « Je vais entrer en contact avec elle. Discrètement. Je connais des gens qui lui font confiance. — Ce soir, dit Élise. Avant que quelqu'un ne réalise que j'ai vu ce filtre. — Et si le médecin est compromise ?

— Alors nous irons au module 4 seuls, comme prévu. Mais nous le saurons, au moins. » Elle rangea son outil, sécurisa le panneau et se releva. La passerelle renvoya l'écho de ses pas sous la voûte métallique. Au loin, dans la zone de gestion, le carillon du matin annonça le début du quart des cadres, imperturbable, comme si tout était normal.

Sous son bracelet, la clé cryptée vibra une fraction de seconde. Un message court, chiffré, provenant de l'expéditeur « callumsafe ».

Elle l'ouvrit du bout des doigts. Quatre mots.

«Ils savent pour toi.»