Luna Secunda
Lire le chapitre 11: Cracks Form
La salle médicale sentait le désinfectant et la lumière y était trop blanche, presque clinique. Élise s’assit sur la chaise en plastique moulé face au bureau de Dr Hélène Moreau, une femme d’une cinquantaine d’années aux cheveux gris courts et aux lunettes rectangulaires posées sur un nez fin. Derrière elle, des classeurs métalliques scellés et un terminal dont l’écran affichait une veille aux courbes vertes.
— Tu m’as demandé de venir sans passer par le réseau, dit Élise. J’ai compris que c’était sérieux.
Hélène retira ses lunettes et les posa sur le bureau avec un soin étudié.
— Sébastien m’a contactée par un canal crypté. Il m’a dit que tu cherchais des traces de sédatifs dans les dossiers médicaux.
— Je cherche des traces de tout ce qui peut expliquer pourquoi ce module a cédé, et pourquoi personne ne semble vouloir y répondre. Mais oui, les sédatifs — j’ai pensé que ça pouvait être lié.
Hélène se leva et marcha jusqu’à la porte, l’entrouvrit de quelques centimètres, puis la referma. Elle verrouilla le verrou manuel — un geste rare dans une base où tout était commandé à distance.
— Depuis combien de temps es-tu sur Luna Secunda, Élise ?
— Dix-huit mois sur ce poste. Quinze ans en stations lointaines.
— Et tu n’as rien remarqué d’inhabituel dans le comportement de certains travailleurs ? Des phases de fatigue soudaine, des absences, des pertes de mémoire de quelques heures ?
Élise réfléchit. Le visage de Piotr, le soudeur du Module 2, lui revint. La semaine dernière, il avait regardé son propre chalumeau comme s’il n’avait jamais vu l’objet. Il avait ri, s’était excusé, avait parlé de « nuit courte ».
— Oui. Mais sur la Lune, les nuits courtes sont une excuse commode pour tout.
— Commode, répéta Hélène. Exactement le mot. J’ai commencé à tenir un registre parallèle — c’est interdit, ça me coûterait ma licence double si on le découvrait — mais je ne pouvais plus laisser faire.
Elle ouvrit un tiroir du bureau, en tira une tablette au dos cabossé, l’alluma. L’écran afficha un tableau de lignes et de dates.
— Dix-sept cas documentés sur les six derniers mois. Dix-sept travailleurs qui présentent des symptômes compatibles avec l’administration de benzodiazépines à dose modérée : somnolence, amnésie antérograde, désorientation temporaire.
— Compatibles ? Tu veux dire que tu n’as pas les résultats de sang ?
Hélène secoua la tête.
— Tous les bilans de routine ont été traités par la filiale Terre, pas par l’infirmerie locale. On m’envoie les synthèses, jamais les données brutes. Les révisions annuelles sont toutes passées par le même service de médico-légale à Oslo — externe à la société, mais sous contrat. Et devine qui signe les bons de commande de ce service ?
Élise sentit une pièce supplémentaire se mettre en place dans le puzzle. Une pièce qui s’emboîtait trop bien.
— La chaîne de responsabilité qui a produit le rapport de conformité trafiqué sur les panneaux du Module 4.
— Précisément. Le même code opérateur, le même circuit d’approbation. J’ai fait le rapprochement après que Sébastien m’a envoyé le tableau que tu avais reconstitué. Le chef de la maintenance au sol, ce type à Singapour qui signe les documents de conformité — c’est aussi lui qui supervise la sous-traitance médicale.
Élise se pencha en avant.
— Donc ils utilisent des somnifères pour contrôler le personnel et des faux rapports pour contrôler l’infrastructure. La question est : pourquoi ?
Hélène la regarda avec une gravité nouvelle.
— Parce qu’ils préparent quelque chose. Quelque chose qui exige que la base soit silencieuse quand ça arrivera. Les sédatifs ne sont pas utilisés au hasard — ils sont distribués juste avant les inspections critiques, avant les quarts de nuit isolés, avant les pans de maintenance lourds.
— Avant la réparation du Module 4 ?
— Deux des trois travailleurs portés sur la liste d’intervention de ce module ont reçu des doses dans les quarante-huit heures précédant la rupture. Ils ne sont pas morts — mais ils ont été vacillants. Ils ont commis des erreurs d’étanchéité mineures qui ont été imputées à la fatigue. Le rapport officiel parle de « facteurs humains ».
Élise se redressa. Sa mâchoire se serra.
— On m’a vendu un accident. On fabrique des coupables à la chaîne, des administrés consentants. Et moi, je suis la pièce de plus qui devait être éliminée.
Hélène baissa les yeux un instant, puis les releva.
— Il y a autre chose.
Elle hésita, pianota sur la tablette, fit pivoter l’écran vers Élise. Un formulaire médical s’afficha. Le nom en tête de page fit froid dans le dos d’Élise : Arnaud Vasseur.
— J’ai accès aux dossiers des personnels détachés, pas seulement aux travailleurs en poste. Vasseur a été déclaré en congé maladie illimité par la filiale Terre, comme tu l’as vu. Mais la fiche médicale que j’ai récupérée par un canal parallèle — grâces à un ancien confrère resté sur Terre — contient une ordonnance datée de trois semaines avant son départ. Une prescription de zolpidem avec renouvellement automatique.
— Une prescription de somnifère classique pour les voyages longue distance.
— Oui. Mais la dose indiquée est dix fois supérieure à la dose recommandée pour un usage spatial. Et l’ordonnance est signée par un médecin dont le nom n’apparaît pas au registre des praticiens agréés par l’Agence lunaire.
Élise retint son souffle.
— On l’a drogué pour le faire embarquer dans un état second. Pour qu’il ne pose pas de questions pendant le transit.
— Ou pour qu’il ne se souvienne pas, une fois à bord, de ce qu’il avait vu avant de partir. La fenêtre d’amnésie est typique. Il a soit été séduit, soit contraint. Dans tous les cas, quelqu’un voulait qu’il soit malléable — et ensuite, qu’il disparaisse.
Le silence s’installa entre elles, chargé de gravité trop grande pour les murs minces de la salle. Élise sentit la colère naître, froide et précise, dans le creux de sa poitrine.
— Hélène. Tu sais ce que ça veut dire ?
— Que la société n’a pas juste saboté un module. Elle sabote l’humanité de ses propres travailleurs pour dissimuler ce sabotage. Et si on découvre ce que tu es en train de faire, toi… elles n’auront pas besoin de te droguer.
Élise inclina la tête, mesurant la menace pour ce qu’elle était : réelle, imminente, et la première fois depuis des semaines qu’une inquiétude se coulait dans son plan d’action.
— Sébastien a proposé d’organiser une réunion discrète avec le médecin de nuit, reprit Hélène. Le Dr Okafor. Je ne lui ai pas parlé depuis des mois — il reste en dehors des circuits officiels. Il pourrait te confirmer plusieurs de ces cas de somnolence sur les quarts de nuit.
— Il est de l’équipe médicale de relève, celui-là ?
— Oui. Et il a posé des questions. Il a eu sa réponse, mais pas celle qu’il attendait : sa fiche de notation de performance a été « équilibrée » par une inspection externe. Il est sous surveillance depuis.
Élise se leva, mais une pensée s’était fixée dans son esprit. Elle se retourna vers Hélène.
— Tu as dit dix-sept cas documentés. Mais qu’en est-il des cas non documentés ? Ceux qui ne sont jamais passés par l’infirmerie ?
Hélène hésita. Sa voix baissa presque à un murmure.
— Il y a eu quatre « accidents » sur la base cette année. Quatre travailleurs morts en opération — des chutes, des décompressions brusques, un incendie électrique dans une conduite. Tous datés après une absence anormale dans les registres de présence. Tous avec des bilans toxicologiques qui n’ont jamais été publiés.
— Et tu crois que ce n’étaient pas des accidents ?
— Je crois que c’était des tests. Des tests pour savoir quelle dose est létale en environnement lunaire, et quelle dose rend juste assez docile pour ne pas se rebeller. Le Dr Okafor me l’a dit en off, il y a deux mois. Puis il s’est tu.
Le sang d’Élise lui battait aux tempes. Quatre morts. Pas des victimes de la rupture — des victimes d’un laboratoire humain déguisé en accident industriel.
— Merci, Hélène. Garde ta tablette loin de tout réseau. Je vais trouver Pasternak, puis on avisera.
— Élise, attends.
Hélène fouilla dans la poche de sa blouse et en sortit une petite clé USB au manchon effacé.
— Il y a un enregistrement vocal que j’ai capté par erreur à l’infirmerie, il y a trois semaines. Le canon anti-intrusion était ouvert pendant que je téléchargeais les données du moniteur cardiaque d’un mineur en récupération. Deux voix, masculines, qui discutaient de toi.
Élise prit la clé. La masse de plastique pesait dérisoirement dans sa paume.
— Qu’est-ce qu’ils disaient ?
— « Elle ne s’arrêtera pas à la clôture. Prépare l’élimination. » C’était en anglais, mais avec un accent — un anglais de cadre de direction, pas de technicien. Et l’un d’eux a mentionné un nom de code : « Blackout on 14 ».
— Blackout 14 ?
— Le quatorzième cycle lunaire. Peut-être une opération prévue, peut-être une référence temporelle. Je n’ai pas réussi à déterminer laquelle.
Élise glissa la clé dans sa poche, la sentit contre sa cuisse comme un peau de serpent prête à mordre. « Blackout on 14 ». Si le saboteur prévoyait une interruption majeure — une coupure d’énergie, de communication ou d’oxygène — elle avait une fenêtre plus courte que prévu pour agir.
— Hélène. Ce cycle-là — quand commence-t-il ?
Hélène consulta le cadran mural. Elle pâlit.
— Il a commencé il y a six heures.
Élise quitta l’infirmerie à longues enjambées, l’esprit tournant à plein régime. Le quatorzième cycle était déjà en cours. Ce qui la visait — ce qui visait la base entière — pouvait se déclencher à n’importe quel moment. La matière s’effritait, les fêlures devenaient vertes de fissures. Et elle avait besoin de rallier plus qu’une poignée de fidèles avant que le ciel intérieur s’éteigne.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.