Luna Secunda
Lire le chapitre 12: The Night Shift
La lampe frontale d’Élise découpait un cône de lumière blanche dans l’obscurité du corridor de maintenance J-7. Derrière elle, les pas de Callum résonnaient contre les tôles d’aluminium, un écho métallique qui semblait courir devant eux comme un avertissement. Elle s’arrêta devant la porte du sas de recompression, effleura le clavier d’un doigt ganté.
« Trois minutes », murmura-t-elle. « On les fait entrer par groupes de deux. Pas plus. »
Callum acquiesça, la mâchoire serrée. Il portait sa combinaison réglementaire, mais Élise remarqua qu’il avait glissé un vieux tournevis dans sa poche pectorale — un geste qui lui parut à la fois dérisoire et étrangement rassurant. Un homme qui prépare le pire, mais ne sait pas encore à quoi il ressemble.
Le premier groupe arriva. Deux femmes de l’équipe de traitement du régolithe, une technicienne en systèmes hydrauliques, puis trois hommes du raffinage. Élise les fit s’asseoir en demi-cercle sur des caisses de recyclage de CO₂, face à un panneau d’affichage mural qu’elle avait recouvert d’un drap thermique. Elle avait besoin qu’ils voient les données, pas les caméras.
« On n’a pas beaucoup de temps », commença-t-elle, la voix basse mais ferme. « La relève de nuit est dans quarante minutes. Après ça, on aura peut-être deux heures de tranquillité avant que les capteurs de mouvement enregistrent des anomalies. »
Le dernier groupe arriva : deux jeunes hommes du module 4 — enfin, de ce qu’il en restait — et une femme du triage médical qu’Élise ne connaissait pas. Elle s’appelait Yuna, spécialiste en biofiltration, et elle avait les yeux d’une personne qui n’a pas dormi depuis des jours parce qu’elle regarde les écrans de surveillance mentale des autres.
« Vous savez pourquoi vous êtes là », dit Callum en prenant la parole. Il se tenait debout, les bras croisés, le menton levé — le syndicaliste qui redevenait orateur. « On vous a demandé de venir sans badge, sans log, sans signalement. Ce que vous allez entendre ici ne sort pas de ce corridor. »
Il désigna Élise d’un geste du menton. « Elle a des preuves. Des vraies. »
Élise arracha le drap thermique. Le panneau affichait une copie thermique du relevé structural original de la Module 4 — le document que la compagnie prétendait détruit dans l’effondrement numérique. Les lignes rouges du tracé de fissuration semblaient pulser dans la pénombre, comme des veines ouvertes.
« Ce relevé a été généré avant le mini-séisme », dit-elle en tapotant l’écran du doigt. « Trois jours avant. Regardez la signature horodatée. »
Elle zooma sur le coin inférieur droit. Un identifiant s’affichait : LH-11/AQ.
« Toutes les falsifications portent cette séquence. Les rapports d’inspection. Les alarmes filtrées. Les dossiers médicaux — oui, les dossiers médicaux. Le Docteur Hélène a confirmé une distribution illégale de sédatifs sur le personnel depuis dix ans. »
Un silence épais s’installa. Puis la technicienne hydraulique, une femme au visage coupé par une cicatrice de soudure, leva la main.
« Les sédatifs. C’est pour ça qu’on dort si mal ? » Elle rit sans joie. « Je croyais que c’était l’oxygène. »
« C’est pour vous contrôler », répondit Élise. « Ils vous gardent fatigués, obéissants. Et quand quelqu’un devient gênant — » elle marqua une pause — « ils augmentent la dose. »
La femme du triage médical, Yuna, se pencha en avant. Sa voix était un murmure à peine audible. « Le Dr Hélène a parlé d’une opération en cours. “Blackout le 14”. C’est le cycle lunaire actuel. »
Le mot « blackout » fit le tour du demi-cercle comme un frisson. Les deux hommes du module 4 échangèrent un regard. Le plus âgé d’entre eux — un Québécois nommé Patrice, ancien foreur — finit par parler :
« Ce soir, à la pause technique, j’ai capté une transmission. Pas un message standard — un truc chiffré, sur la fréquence réservée au carburant. J’ai réussi à en extraire une ligne avant qu’elle boucle : “Liste de désignation prioritaire, copie au protocole Blackout, séquence 24 heures”. »
Un autre silence. Cette fois, il était différent. Ce n’était plus la méfiance des ouvriers face à une théorie du complot. C’était le calme qui précède la décision.
Callum laissa retomber ses bras. Il fit un pas au centre du demi-cercle et posa les deux mains sur le panneau réfléchissant, comme s’il voulait empêcher les données de s’échapper.
« On a deux options », dit-il, la voix soudain plus grave. « La première : on attend qu’ils finalisent ce “Blackout”, on espère que quelqu’un depuis la Terre se rend compte que la base a été abandonnée, et on essaie de survivre avec les réserves d’oxygène qui nous restent. »
Il tourna la tête vers Élise, puis balaya du regard les visages tendus. « La deuxième : on prend la base. Les sas de commandement. Le réseau de communication. Les réservoirs de carburant. On leur montre que nous ne sommes pas une cargaison qu’on peut récupérer à volonté. »
Le mot tomba dans l’air recyclé comme un outil sur un sol de béton.
« On vote pas tout de suite », ajouta-t-il. « Je veux que vous dormiez dessus. Mais je veux que vous sachiez ce qui se prépare. »
Une main se leva du fond. Un jeune homme au visage glabre, le contrôleur qualité qu’Élise avait vu une fois dans le mess, toujours seul, toujours un carnet à la main.
« S’ils nous abandonnent, on meurt. Prendre le contrôle du module de commandement, c’est pas une mutinerie. C’est de l’autoréparation. »
Quelques rires nerveux. Patrice le foreur hocha la tête.
« Il a raison. Depuis quand on demande l’autorisation pour réparer un équipement qui se casse la gueule ? »
Élise leva la main, coupant l’élan naissant.
« Écoutez-moi. Je sais ce que c’est que d’être seule dans une base qui s’effondre. J’ai vécu Tycho-Sud. J’ai vu ce qui arrive quand la peur prend le commandement avant la réflexion. »
Elle fixa Callum un instant, puis les autres. « Prendre le contrôle — oui. Mais sans armes, sans risque de bouclage du réseau, sans se jeter sur le module de commandement comme une vague qui n’a pas vérifié la marée. On a une fenêtre. Pas la peine de la brûler en allumant un incendie qu’on ne pourra pas éteindre. »
Le jeune contrôleur qualité ne semblait pas convaincu, mais il se tut. Le consensus silencieux flottait dans le corridor comme la poussière en apesanteur.
Callum sortit une tablette de sa poche — son registre d’anomalies, mis à jour. « On se retrouve ici, après la relève, demain. Chacun apporte ce qu’il sait sur les verrous internes, les horaires de patrouille, les accès biométriques. On prépare un plan. À la fin de la journée, on vote. Si le vote passe — » Il laissa la phrase en suspens, inutile de la terminer.
Les groupes se dispersèrent, deux par deux, comme ils étaient venus. Élise resta un instant devant son panneau de données, le drap thermique entre les mains. Callum s’approcha.
« T’as vu leurs yeux ? » dit-il. « Ils sont prêts. »
« Oui », répondit-elle. « C’est bien ce qui m’inquiète. »
Elle replia le drap, éteignit le panneau. Dans le silence qui suivit, un signal sonore retentit de la console de maintenance — un message prioritaire, cacheté réseau central.
Élise leva la tablette. Le message n’était adressé à personne en particulier et à tout le monde à la fois :
« RÉUNION GÉNÉRALE OBLIGATOIRE — TOUT LE PERSONNEL — QUARTIER DES CONFÉRENCES — DANS 20 MINUTES. PRÉSENCE VÉRIFIÉE PAR BADGE. »
Callum la dévisagea. « Ils n’ont jamais convoqué tout le monde à une heure pareille. Jamais. »
« Sauf pour les annonces d’évacuation », murmura Élise, le regard toujours fixé sur l’écran. « Les annonces d’urgence sanitaire. »
Elle leva les yeux vers lui. Dans ses pupilles, la réflexion calculatrice de l’ingénieure laissa place à une lueur plus sombre.
« Le Blackout du 14. Ils nous ont peut-être dit ce qu’il était. On l’a peut-être entendu sans comprendre. »
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