Luna Secunda
Lire le chapitre 13: The First Strike
L’interphone cracha une fois, deux fois, puis la voix de Béatrice Chan, la directrice adjointe, résonna dans le couloir. Une voix qu’Élise n’avait jamais entendue aussi tendue, presque fébrile.
« Personnel de Luna Secunda, votre attention. Réunion obligatoire dans la salle de rassemblement principal. Dans cinq minutes. Toutes les sections, tous les quarts. »
Autour d’Élise, dans le couloir de maintenance, les dix mineurs échangèrent des regards. Callum serrait les poings. Fatou, la soudeuse, essuya ses mains sur sa combinaison.
« C’est ça, alors, murmura-t-elle. Le “Blackout sur 14”. »
« On y va, dit Élise. On écoute, on ne réagit pas. »
La salle de rassemblement ressemblait à un hangar qu’on aurait transformé en abri antiatomique : caissons métalliques, banquettes usées, éclairage blafard. Elle était pleine. Cent vingt-trois personnes, selon les registres. Cent vingt-trois corps fatigués, silencieux, qui regardaient l’estrade.
Béatrice Chan s’y tenait, vêtue d’une combinaison propre, immaculée. À côté d’elle, trois cadres qu’Élise n’avait jamais vus. Des visages de la Terre. Des costumes qui n’avaient pas passé une heure dans un sas de décompression.
Chan leva la main. La salle se tut, d’un silence qui n’avait rien d’obéissant. C’était un silence de suspicion.
« J’ai une annonce importante », dit-elle. Sa voix portait mal, malgré les amplificateurs. « Une annonce que la direction a longuement réfléchie. »
« Elle a pas l’air réfléchie bien longtemps », lança quelqu’un dans le fond. Quelques rires nerveux.
Chan ignora l’interruption. « Le conseil d’administration, en concertation avec l’agence spatiale européenne, a décidé de procéder à l’évacuation anticipée du personnel essentiel. Un vol orbital est disponible dans huit heures. »
Le bruit monta. Élise sentit son estomac se nouer. Essentiel. Le mot était choisi avec soin.
« Nous avons établi une liste prioritaire », continua Chan, baissant les yeux vers une tablette qu’elle tenait comme un bouclier. « Les postes nécessaires à la continuité des opérations à distance seront rapatriés en premier. Le reste du personnel suivra dans un second temps. »
« Quel second temps ? » cria Hervé, le mécanicien hydraulique.
Chan ne répondit pas. Elle fit glisser son doigt sur la tablette, et l’écran principal s’alluma, affichant une liste de noms.
Élise ne regarda pas la liste. Elle regarda les visages autour d’elle. Les mineurs, les soudeuses, les techniciens de surface. Les visages qui se figeaient, un à un, comme une vague qui se retire et laisse apparaître des rochers.
Callum était à côté d’elle. Il ne regardait pas la liste non plus. Il regardait Chan. Sa mâchoire était serrée.
« Qui est dessus ? » demanda Élise à voix basse.
Callum tourna la tête, lentement. Ses yeux étaient durs. « Tout le monde sauf nous. Tous les cadres. Tous les directeurs. Chan, les trois costumes, le chef sécurité, le médecin-chef. Yvan du bureau RH. »
« Et le reste ? »
« Le reste, c’est le personnel d’entretien, de production, d’extraction. »
« C’est-à-dire tous ceux qui font tourner la base », dit Élise.
« Exactement. »
Élise parcourut la salle des yeux. Le silence était revenu, mais pas un silence d’attention. Un silence de calcul. Chaque équipe regardait les autres, cherchant des alliés. Les cadres intermédiaires, ceux qui travaillaient avec elles mais portaient des badges électroniques, s’étaient reculés, comme pour établir une distance physique avec le personnel technique.
« Il y a une erreur », dit Fatou, d’une voix forte. Sa combinaison était encore maculée de graisse du quart précédent. « On ne peut pas évacuer la moitié de la base et laisser l’autre. Qui va maintenir la pression de l’air ? Qui va surveiller le noyau du réacteur ? »
Chan leva la main. Le geste était lisse, mécanique. « Les systèmes sont automatisés. La surveillance à distance sera assurée depuis le centre de contrôle terrestre. »
« Automatisés », répéta Callum, assez fort pour que Chan l’entende. « C’est avec des systèmes automatisés que le Module 4 a failli exploser, il y a trois semaines. »
Les têtes se tournèrent vers lui. Chan hésita. Les trois costumes échangèrent un regard.
« Cette décision n’est pas négociable, monsieur Hargrove », dit-elle.
« Négociable ? » Le mot était tombé dans la salle comme une pierre. Élise n’avait pas vu qui l’avait lancé. Un jeune homme aux cheveux courts, posté près de la sortie. Un contrôleur qualité. « Vous appelez ça une décision ? Vous appelez ça une évacuation ? »
Il fit un pas en avant. Plusieurs autres suivirent, lentement, comme un flux qui se met en mouvement.
« Une évacuation, ça veut dire qu’on monte tous dans un vaisseau, dit-il. Ça, c’est un départ en douceur. Vous foutez le camp avec le matériel orbital et vous nous laissez sur le rocher. »
Chan fit un pas en arrière, involontairement. L’un des costumes, un homme massif aux cheveux gris, s’avança pour la protéger. « Reculez, dit-il. Cette réunion est terminée. »
« Elle n’est pas commencée », répondit Callum, qui s’était avancé au premier rang.
Élise sentit la foule se déplacer autour d’elle. C’était un mouvement physique, comme une marée montante. Les gens se levaient des banquettes. Les conversations éclataient, puis se taisaient, formant un bruit de fond vibrant, chargé d’électricité.
« Écoutez, dit Chan, forçant la voix. Écoutez, je comprends votre inquiétude. Le vol suivant est prévu dans six jours. Un vaisseau cargo rapatriera tous les personnels non essentiels. C’est une simple optimisation logistique. »
« Quatre-vingt-dix pour cent du personnel non essentiel, dit Élise, à voix haute. C’est une optimisation de quoi, exactement ? »
Les yeux de Chan la trouvèrent dans la foule. Un bref éclair de reconnaissance traversa son visage. Elle la connaissait. Elle connaissait son dossier. Elle savait qui elle était.
« Marchand, dit Callum à voix basse. Regarde l’écran. »
Élise leva la tête. La liste avait défilé. En bas, en lettres plus petites, une mention :
« VALLIANT, HELENE – MÉDECIN – CONFIRMÉE – LISTE A-3 »
Et juste en dessous, rayé d’une ligne rouge épaisse :
« MARCHAND, ELISE – MAINTENANCE – REFUSÉE – LISTE B »
Élise resta immobile. Les noms continuaient de défiler. Des dizaines de noms barrés. Toutes les personnes avec qui elle avait partagé les cinq dernières années. Chaque visage de femme et d’homme qui avait travaillé sur cette base, qui avait sué dans les tunnels, qui avait réparé les sas, qui avait calibré les panneaux solaires.
Ils les abandonnaient.
Mais ce qui la frappa, ce ne fut pas l’abandon. Ce fut la précision de la liste. Des heures d’évacuation : huit. Des hectares de données logistiques : parfaites. Et en dessous des noms, à nouveau, un code qu’elle connaissait déjà :
LH-11/AQ.
Chan reposa sa tablette. « Merci pour votre attention. Les personnes désignées se présenteront au sas principal dans trois heures pour le contrôle des bagages et de la santé. Les autres sont priées de rejoindre leurs postes. »
Les trois costumes quittèrent l’estrade sans un regard en arrière. Chan les suivit, plus lentement. La salle resta un long moment dans un silence d’une tension sans limite, puis le bruit explosa.
Élise ne bougeait pas. Le code dansait encore dans sa tête, avec la liste des noms et le chronomètre caché derrière l’annonce.
Le vol était dans huit heures. Mais le Blackout sur 14 avait commencé.
Elle attrapa le bras de Callum et l’attira hors de la salle, dans le couloir de maintenance. Derrière eux, les mineurs se levaient, et certains avaient déjà commencé à bouger vers les issues.
« Callum, dit-elle. Il faut prendre le sas principal. Maintenant. »
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