Luna Secunda
Lire le chapitre 15: The Vote
La salle de mess sentait la ferraille froide et le café réchauffé. Les néons, à demi puissance, dessinaient des cernes sous les yeux de trente-sept mineurs entassés entre les tables à tréteaux. Élise se tenait debout sur un tabouret, les mains calées sur les hanches, le visage strié de graisse et de fatigue. Elle ne criait pas. Elle n'en avait plus besoin.
« Vous avez vu le manifeste. Vous avez vu votre nom, avec la mention LH-11/AQ, comme si vous étiez du bétail à trier. » Elle laissa les mots peser. « La Terre nous a rayés. Pas par erreur. Par calcul. »
Un murmure parcourut la salle. Diarra était adossée au mur, bras croisés, sa combinaison encore couverte de poussière de régolithe. Callum se tenait près de la porte, un pied contre le chambranle, les yeux balayant chaque visage.
« On ne vote pas pour savoir si on a raison, » reprit Élise. « On a raison. On vote pour savoir si on est prêts. »
Depuis l'autre bout de la salle, une voix trancha le silence. C'était Renard, le chef d'équipe de forage, un homme massif aux avant-bras tatoués de vieux schémas d'explosifs. Il ne s'était pas assis. Il n'avait pas enlevé son casque.
« Et qu'est-ce qu'on fait si on vote non ? On appelle la Terre, on leur dit : "Excusez-nous, on aimerait bien ne pas mourir, s'il vous plaît" ? » Il cracha presque le dernier mot. « Ils nous ont envoyé une liste de noms à abandonner. Il n'y a pas de négociation possible avec des gens qui ont déjà signé notre arrêt de mort. »
Un autre mineur, plus jeune — Nakata, le technicien de maintenance — leva la main sans attendre d'être interrogé. « Je veux pas parler politique. Je veux savoir comment on rentre. Le cargo B est fermé. On a une navette ? On a des pièces ? Parce que sans plan, voter c'est juste du théâtre. »
Élise hocha la tête. « Juste. Voilà le plan. On tient l'écoutille principale. On isole les cadres dans leurs quartiers tant que la procédure d'évacuation n'est pas annulée. Diarra rouvre le cargo B. On récupère ce qu'on peut. On monte une navette de fortune, et on se tire d'ici. » Elle marqua une pause. « Mais d'abord, on vote. À main levée. Hommes et femmes debout. »
Le silence s'étira. Puis une femme au fond — Pelletier, la logisticienne — se leva. Derrière elle, Debout, le convoyeur. Puis deux, cinq, dix. En une minute, trente-sept personnes étaient debout. Onze restaient assises, dont trois en retrait, près de l'escalier de mezzanine.
« Trente-sept pour, onze contre, » annonça Callum, sans trace de triomphe dans la voix.
Élise regarda les onze. Renard était avec les votants. Mais le groupe dissident avait un visage : celui de Stéphane Kessler, un ancien chef de quart de la raffinerie, blanchi sous le harnais, les mains jointes sur la table.
« Kessler, » dit-elle. « Parle. »
Il se leva lentement. Sa voix était calme, presque professorale. « Élise, je t'ai vu éteindre un feu avec tes mains nues quand tout le monde fuyait. Je te respecte. Mais ce que tu proposes, c'est pas une évacuation. C'est une insurrection. On va pas survivre si on se coupe de la Terre. Le cargo B, c'est des pièces. Pas une solution. Nous, on a besoin d'un miracle, pas d'une mutinerie. » Il regarda ceux qui l'entouraient. « On doit négocier. Pendant qu'on le peut encore. »
Un grondement parcourut les rangs debout. Une femme hurla : « Ils nous ont rayés ! »
Élise leva la main. Le bruit tomba.
« Kessler, tu as le droit de discuter. On n'est pas des militaires. » Elle descendit du tabouret et marcha vers lui. « Mais tant que le manifeste existe, tant que leur plan est de nous laisser ici quand les réserves d'oxygène tomberont sous le seuil critique, la négociation a une seule forme : c'est la nôtre, depuis cette base, avec la Terre en position de demander, pas de décider. »
Kessler ne baissa pas les yeux. « Et si la Terre coupe les vivres ? L'eau ? Le courant ? »
« On est sur la Lune, » répondit Callum, en s'avançant. « Y a du glace sous le régolithe à trois kilomètres d'ici. Et notre système de recyclage est vieux, mais il est robuste. On tiendra plus longtemps qu'ils ne le croient. »
Les onze restèrent silencieux. Élise sentit l'équilibre instable de la pièce : trente-sept pour, mais des pour tièdes, et onze contre mais organisés.
« Voilà ce qu'on fait, » dit-elle. « On vote a une deuxième fois, sur une question simple. Est-ce qu'on coupe l'antenne de communication principale ? Je veux pas que la Terre nous envoie des ordres contradictoires pendant qu'on travaille. Tant que l'antenne fonctionne, ils peuvent saboter nos plans par radio. »
Silence. Puis Callum leva la main. « Pour la coupure. »
Un par un, les autres suivirent. Renard, d'un geste bref. Diarra, sans hésiter. Pelletier, en regardant Kessler dans les yeux. Le compteur grimpa à trente-six. Les onze de Kessler restèrent assis, mais une femme parmi eux — une ingénieure de process nommée Weiss — se leva lentement et rejoignit le groupe debout. Trente-sept contre dix. Le vote était acquis, mais l'écart restait celui du premier scrutin.
« Alors c'est fait, » dit Élise. « Callum, tu vas à la coupole radio avec deux volontaires. Vous coupez l'alimentation principale. Pas la parabole réceptrice, on en aura besoin pour la navigation. Juste l'émetteur principal et le répéteur. Je veux aucune communication sortante sans mon feu vert. »
Callum fit un signe de tête et disparut par la porte latérale, suivi de trois techniciens.
Élise se tourna vers le reste. « Le cargo B. Diarra, tu es seule sur ce coup ? »
Diarra haussa un sourcil. « J'ai ouvert trois sas sans code avant mon premier café, patronne. Le cargo B, c'est une porte de garage avec un verrou magnétique. Je l'aurais déjà ouvert s'il y avait pas un garde de sécurité en faction devant. »
« Un garde ? » demanda Élise. « Management a perdu l'accès principal. Qui donne encore des ordres ? »
Diarra haussa les épaules. « Peut-être un garde qui a pas reçu le mémo qu'on a fait une révolution. »
Un rire nerveux parcourut les mineurs. Élise n'en fit pas partie.
« Kessler. Une dernière chose avant qu'on commence. » Elle marcha jusqu'à lui. « Tes dix — enfin, tes neuf — ils ont le droit de rester à l'écart. Mais si tu me caches une communication avec la Terre, si je découvre que tu essaies de contacter la salle de contrôle de Paris ou Houston pour vendre notre position... » Elle planta son index sous son propre sternum. « Je te mettrai hors service moi-même, et pas parce que je serais en colère. Parce que ce serait une question de survie. Pas de politique. »
Kessler soutint son regard. Il hocha lentement la tête. « Je comprends, Élise. Mais je ne te promets rien. Si la Terre propose une issue honorable, je te le dirai. Et je ferai campagne pour que tu l'écoutes. »
« Alors on est clairs. » Elle se tourna vers le reste de la salle, qui la regardait, debout, attendant la suite.
« On a huit heures avant le prochain cycle de régénération d'air, » dit-elle. « Pendant ce temps, je veux l'inventaire de chaque navette, chaque module de propulsion, chaque bouteille d'oxygène résiduelle dans le hangar. Et je veux les clés des armoires d'outillage électriques. Si le garde du cargo B veut discuter, on discutera avec des pinces. »
Elle balaya la salle du regard. « On est trente-sept. C'est pas un équipage, c'est un noyau. Ça suffira. Il le faut. »
Dans le silence qui suivit, un signal d'alerte retentit — pas le klaxon de décompression, non, un autre, plus discret, presque intime : un bip régulier provenant du panneau de contrôle de la salle de mess. Élise se tourna. Sur l'écran, un court message s'affichait, sans accusé de réception, sans en-tête :
« Ils savent. Blackout sur 14. Protégez-vous. Tenez. »
Élise le relut deux fois. Le message venait de l'intérieur de la base, d'un nœud de communication secondaire du système médical. Hélène.
Elle effaça l'écran d'un geste sec et se tourna vers ses gens.
« Le corps médical est avec nous, » dit-elle. « Maintenant, au travail. »
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