Luna Secunda
Lire le chapitre 16: The Shuttle Problem
Le silence dans la coursive centrale avait quelque chose d’anormal, un calme pesant qui n’était pas celui de la routine. Les haut-parleurs, qui diffusaient habituellement des consignes de sécurité en boucle toutes les quatre heures, restaient muets. Élise marchait entre les rangées de casiers métalliques, son pied glissant sur un sol qui n’avait pas été nettoyé depuis l’annonce.
Diarra l’attendait devant la porte du module logistique, tablette en main, le visage fermé.
— J’ai fini l’inventaire, dit-elle en tendant l’appareil sans préambule.
Élise parcourut les colonnes de chiffres. Une ligne, en particulier, bloqua sa lecture : *Véhicule de transfert opérationnel : 1*.
— Ça ne peut pas être juste, murmura-t-elle.
— C’est juste. Et pire encore.
Diarra fit glisser son doigt sur l’écran, affichant un second tableau. *Capacité de survie prolongée, module orbital : 15 personnes. Durée maximale : 72 heures.*
— Quinze, répéta Élise. Nous sommes cinquante-deux.
— Quarante-huit, corrigea Diarra. On a perdu quatre depuis la réunion de management. Deux ont rejoint Kessler dans le quartier ouest, un est parti avec Callum couper l’antenne, et le docteur Hélène a réfugié un technicien blessé en infirmerie. Il ne compte pas dans le voyage.
Élise replia les doigts sur la tablette, sentant le bord tranchant de l’aluminium s’enfoncer dans sa paume.
— Un seul véhicule avec une portée orbitale. On est sur la Lune, pas en orbite basse. Si on veut ramener tout le monde, il faut un deuxième engin.
— Il n’y a pas de deuxième engin, dit Diarra. Sauf…
Elle hésita. C’était un trait que les ingénieurs partageaient tous : la réticence à proposer une solution impossible avant d’avoir épuisé toutes les alternatives crédibles.
— Sauf si tu considères le foreuse de module E comme un véhicule de transfert, finit-elle.
Élise leva les yeux. La foreuse. Un mastodonte de vingt-trois tonnes, conçu pour creuser le régolithe à soixante kilomètres à l’heure, avec un habitacle pressurisé pour deux opérateurs et une soute à échantillons. Aucune capacité de vol, aucune propulsion orbitale — mais un châssis renforcé capable de survivre à un décollage brutal si on lui greffait les bons éléments.
— La foreuse est morte, Diarra. On l’a cannibalisée pour les réparations du module intermédiaire il y a six mois.
— Justement. Elle est démontée, mais les pièces existent encore. Dans la soute B. Le problème, c’est le garde.
Élise consulta sa montre. Depuis leur prise de contrôle des sas principaux, trois heures s’étaient écoulées. Le garde posté devant la soute B n’avait pas bougé, n’avait pas répondu aux appels entrants, et n’avait pas retiré son casque de communication.
— Il obéit encore à qui ? demanda-t-elle.
— C’est bien la question. S’il suit les consignes de management, il est seul et armé. S’il a entendu parler du vote des mineurs, il est seul et indécis. Mais il fait toujours le mur.
Élise rendit la tablette. Ses mains trouvèrent machinalement le vieux réflexe de l’atelier, celui de vérifier les attaches de sa combinaison comme si elle s’apprêtait à entrer en zone de travail.
— On ne va pas le forcer, dit-elle. On va lui donner une raison de choisir.
Diarra arqua un sourcil.
— Ça veut dire quoi ?
— Ça veut dire qu’on amène la question devant lui. En personne, avec les faits. S’il est loyal à l’entreprise, il sait déjà que Lumen-Corp l’a laissé sur la liste LH-11/AQ. S’il ne l’a pas compris, on va l’aider.
Un bruit métallique résonna dans la coursive. Élise se retourna, mains légèrement levées, avant de reconnaître la silhouette de Patel, l’un des électromécaniciens du groupe des dix. Il traînait un chariot chargé de panneaux solaires de rechange, les épaules affaissées sous l’effort.
— Chef, dit-il en reprenant son souffle. On a terminé l’inspection du véhicule orbital. Le système de navigation est intact, mais les propulseurs de manœuvre ont une fuite d’hélium. Rien de bloquant, mais il faudra une purge avant le départ. J’ai besoin d’accès à l’azote de la soute C.
Élise hocha la tête.
— La soute C est ouverte, Patel. Prends ce qu’il faut et fais la purge. Ensuite, tu rejoins Diarra à la soute B pour le transport des pièces de la foreuse.
Patel cligna des yeux, interdit.
— La foreuse ? On parle du vieux mastodonte ? Ça fait six mois qu’elle est en pièces détachées. On peut pas la remonter en deux heures.
— On n’a pas deux heures, répondit Élise. On en a une. La fenêtre de départ du véhicule orbital coïncide avec l’alignement avec la Terre. Si on la rate, on attend vingt-quatre jours en orbite lunaire, et nos réserves ne permettront pas d’y survivre à douze.
Diarra s’avança.
— Ce qu’Élise essaie de dire, c’est qu’on ne va pas remonter la foreuse en entier. On va bâtir une caisse de transport secondaire en utilisant son châssis et son système de propulsion. C’est pas élégant — c’est un cercueil volant — mais ça peut tenir dix personnes pendant la montée orbitale.
Patel déglutit. Sa pomme d’Adam monta et descendit lentement.
— Et qui pilote ça ? Un cercueil volant a besoin d’un pilote.
Élise fixa un point invisible sur le mur opposé, là où une fresque corporative représentait une Terre bleue vue du pôle sud lunaire — un symbole de la prospérité que Lumen-Corp avait vendue aux recrues avant de les abandonner.
— Moi. Je piloterai la caisse.
Le silence suivit, lourd et sans pitié pour les siens. Elle l’avait déjà fait, c’était tout ce qu’ils savaient — une fois, il y avait quatorze ans, dans une station perdue dans la ceinture d’astéroïdes. Elle avait été la seule à en sortir vivante.
Diarra finit par parler, la voix prudente comme si elle marchait sur du verre.
— Élise, il y a une différence entre piloter un véhicule suspect en dernier recours et te sacrifier pour un plan qui a une chance sur deux d’échouer. On a besoin de toi ici. La mutinerie, c’est ta tête. Pas celle d’une pilote de fortune.
— La mutinerie a besoin de survivants, répondit Élise. Pas d’un symbole. Si je pilote la caisse, c’est moi qui risque ma vie pour les autres — pas les autres pour moi. Et c’est exactement ce que je sais faire.
Elle se détourna avant qu’on puisse répondre, et sa voix redevint claire et directe, celle du chef d’atelier.
— Diarra, tu prends une équipe de trois et tu vas parler à ce garde. Montre-lui la liste d’évacuation. Montre-lui son nom sur la liste de rejet. Et s’il hésite encore, tu lui montres le module de sabotage qu’on a démonté dans la coursive. Cette soute doit être ouverte dans vingt minutes. Patel, avant ta purge, va voir le docteur Hélène et demande-lui la liste exacte des personnes sous sédatifs. Je veux savoir qui peut travailler et qui ne peut pas.
Diarra hocha la tête, déjà en mouvement. Patel hésita encore une seconde, puis suivit.
Élise resta seule dans la coursive, dans le silence de la base mutinée. À travers le hublot le plus proche, elle aperçut la crête grise des monts Coulomb, découpée contre un ciel constellé d’étoiles sans air. Quelque part au-delà de cette ligne, la Terre bleue brillait, lointaine et indifférente.
Son communicateur bipa. Elle l’ouvrit d’un geste sec et reconnut la voix de Callum, hachée par les interférences de la surface.
— Élise. L’antenne est coupée. La reception est muette. Mais on a trouvé une trace dans les logs, avant la coupure.
Un frisson lui parcourut l’échine.
— Quelle trace ?
Un silence. Puis :
— Une transmission sortante, chiffrée, adressée au siège de Lumen-Corp. Elle date d’il y a quarante minutes. Pendant que tout le monde votait.
Élise serra son poing, sentant ses jointures craquer sous le tissu du gant.
— Qui ? demanda-t-elle doucement.
— On ne sait pas encore. Mais le message n’est pas parti par l’antenne principale. Il est parti par la parabole secondaire. Celle qui est restée en ligne pour la navigation. Quelqu’un connaissait notre plan assez bien pour utiliser la seule voie qu’on a oubliée de couper.
Les mots s’installèrent en elle comme une lame froide. Une taupe. Dans les cinquante-deux. Quelqu’un qui avait voté pour la mutinerie — ou qui faisait semblant — et qui venait de signaler leur position à la Terre.
La fenêtre de départ n’était plus la seule chose qui se refermait sur eux.
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