Luna Secunda
Lire le chapitre 17: The Defector
La plainte stridente de la scie circulaire déchirait le silence de la baie technique. Amir Benali, vingt-deux ans, les mains tremblantes, s'acharnait sur le boîtier de dérivation du câble d'antenne secondaire. Il avait attendu que le groupe de Callum parte couper la principale, avait attendu que les patrouilles se relâchent. Personne ne surveillait les ramifications, cette toile d'araignée de cuivre qui courait sous le plancher du module D.
Sa radio grésilla. La voix d'Élise, coupée, métallique : « Amir, tu es où ? Le point de rassemblement est dans dix minutes. »
Il ne répondit pas. Il tira sur la gaine, exposant trois fils : un rouge, un blanc, un blindé. Il sortit de sa poche un transpondeur volé au poste de contrôle, un vieux modèle marin qu'il avait bidouillé pendant trois nuits. Il suffisait de le brancher, de le laisser émettre pendant quatre-vingt-dix secondes. Un signal court, direction Terre. Lumen-Corp comprendrait. Ils enverraient une navette pour lui, pour les autres — ceux qui ne voulaient pas mourir pour la folie d'Élise Marchand.
« Amir. »
La voix venait de derrière lui. Il se figea, le transpondeur à moitié engagé dans le boîtier.
Diarra Diallo se tenait dans l'embrasure, silhouette massive contre le halo des lampes de couloir. Son pistolet de maintenance — un outil à rivets modifié — était pointé vers le sol, mais sa mâchoire était serrée. Elle avait été deuxième de l'équipe d'Élise pendant six ans. Elle connaissait chaque soupape, chaque joint de ce module. Elle connaissait aussi chaque visage de l'équipage.
« Pose ça. Lentement. »
Amir ne bougea pas. Sa main crispée sur le transpondeur, souffle court. « Ils vont nous laisser ici. Tu le sais. Tu l'as vu sur la liste. »
« Je l'ai vu. » Diarra avança d'un pas. « Et j'ai vu ce que ça donne, de supplier le type qui te tient le couteau sous la gorge. Mon frère était sur la *Kerguelen*. Personne n'est venu. »
« C'était un accident de forage ! Là, c'est différent. Lumen-Corp pense que c'est une mutinerie. Si on leur explique — »
« On leur a expliqué. » Diarra leva le pistolet, le canon visant le plafond, mais la menace était claire. « Le message du docteur Hélène, c'est pour ça. Ils savent. Et toi, t'es en train de leur envoyer notre position, nos effectifs, notre plan. » Elle secoua la tête. « Tu nous donnes à bouffer, Amir. »
Deux autres silhouettes apparurent dans le couloir : Jakob et Reyes, qui fermaient la marche des patrouilles de Diarra. Ils s'arrêtèrent, attendant un ordre. Amir regarda leurs visages. Pas de pitié. Pas de doute.
Diarra dit : « Attache-le. »
Jakob s'avança, menottes de restriction à la main. Amir recula jusqu'au mur, le transpondeur toujours serré contre sa poitrine. « Je vais le lancer ! Le signal partira quand même ! »
« Le boîtier est blindé. » Diarra fit un geste sec. « Tu le lances, il rebondit. Tu le jettes dehors, il gèle. Tu le branches, je te brûle la main. »
Amir la regarda. Elle ne bluffait pas. Ses yeux étaient d'un calme absolu, cette sérénité des gens qui ont déjà choisi leur camp et qui savent qu'ils tueront si nécessaire.
« D'accord », dit-il.
Il tendit le transpondeur, paume ouverte.
Jakob le saisit, le jeta à Reyes. Puis il attrapa Amir par le col et le plaqua contre la paroi. Les menottes claquèrent.
« Emmenez-le à la chambre froide », dit Diarra. « On le met avec les rations. Il y restera jusqu'à ce qu'on décide. »
« Décider ? » La voix d'Amir était aiguë, presque enfantine. « Vous allez me flinguer ? Me balancer par le sas ? »
« Tais-toi. »
C'est à ce moment-là qu'Élise entra dans la baie technique.
Elle portait encore sa combinaison à moitié zippée, les cheveux collés à son front — elle venait des galeries, où elle avait vérifié l'intégrité des joints du périmètre. Elle s'arrêta net en voyant la scène. Ses yeux passèrent sur le boîtier arraché, sur le transpondeur dans la main de Reyes, sur Amir menotté.
« Expliquez-moi. »
Diarra le fit en trois phrases : Amir, câble secondaire, transpondeur maison. Quand elle eut fini, Élise resta silencieuse. Le silence dans un module lunaire est différent : il est total, absolu, écrasant. On entend le sang dans ses propres oreilles.
« Laissez-le. »
Diarra se tourna, surprise. « Élise, il a essayé de nous livrer. On a un informateur parmi nous, tu le sais. C'est peut-être lui, celui qui a envoyé le message pendant le vote. »
« Ce n'est pas lui. » Élise s'approcha d'Amir, qui évita son regard. « Le message pendant le vote, c'était il y a quarante minutes. Amir, lui, il construit ce transpondeur depuis des jours. Il a volé des composants au poste de contrôle — il a oublié d'effacer le journal de maintenance. J'ai vu l'entrée à 03h00 cette nuit. » Elle s'accroupit à sa hauteur. « Tu voulais pas nous trahir, Amir. Tu voulais être sauvé. C'est pas pareil. »
Il releva les yeux. Sa lèvre inférieure tremblait. « Ils ont ma sœur. Elle travaille au siège de Lyon. Si je fais partie d'une mutinerie, ils la virent. Pire. »
« Ils t'ont dit ça ? »
« Le message du docteur Hélène. Ils ont rappelé les familles des mineurs déjà avant la panne. Pour nous contrôler. » Il renifla. « Je voulais juste leur montrer que j'étais pas un rebelle. Que j'étais loyal. Pour qu'ils la laissent tranquille. »
Élise se releva lentement. Elle regarda le transpondeur, le boîtier arraché, le jeune homme menotté contre le mur. Dans sa poitrine, vieille habitude, cette image se superposait à d'autres : une autre évacuation, d'autres choix impossibles. Elle avait été la seule survivante de la station *Carmaux*. Dix-neuf morts, et elle seule dans la capsule de secours, parce qu'elle avait obéi aux ordres, parce que les autres étaient partis en éclaireurs mourir dans le noir.
Elle dit : « On ne le tue pas. On ne le jette pas dehors. On ne le jette même pas en prison. »
Diarra serra les poings. « Élise, il a failli compromettre — »
« Il a failli. Il n'a pas réussi. » Élise se tourna vers Jakob et Reyes. « Retirez-lui les menottes. Je le prends sous ma garde personnelle. Il travaillera près de moi, il dormira dans l'atelier, il ne sera jamais seul. S'il bouge, s'il parle à qui que ce soit sans moi, j'en réponds. »
Jakob hésita. Reyes aussi. Diarra les dépassa, s'approcha d'Élise, baissa la voix : « Tu es en train de créer un précédent. Tu leur montres qu'on peut trahir et s'en sortir. Le vote a été serré, 37 contre 11. Les neuf de Kessler, ils t'attendent au tournant. Si tu pardonnes, ils vont vouloir plus. »
« S'ils veulent plus, ils l'auront. » Élise ne cilla pas. « Mais on ne bâtit pas un équipage sur la peur des exécutions. On le bâtit sur la certitude qu'on a tous le même chemin de retour. »
Le silence retomba. Puis, lentement, Jakob décrocha les menottes. Amir frotta ses poignets, incrédule. Il regarda Élise, la bouche entrouverte.
« Pourquoi... pourquoi tu fais ça ? »
Élise se pencha vers lui. Sa voix était basse, presque tendre — mais elle portait une fatigue de quinze ans de lunes et d'abandons. « Parce que j'ai déjà tué par obéissance aux ordres. Pas deux fois. »
Amir déglutit. Il ne dit rien.
C'est Diarra qui brisa le moment, sa radio grésillant. Elle la porta à son oreille, écouta, puis, le visage fermé, se tourna vers Élise.
« Le docteur Hélène vient de terminer l'analyse du message chiffré de l'informateur. » Elle marqua une pause. « Il a été envoyé depuis un terminal du module F. Celui de l'infirmerie. »
Élise sentit un nœud se former dans son ventre. L'infirmerie. Leurs seuls blessés. Le quartier général médical du docteur Hélène. L'informateur n'était pas Amir, n'était pas Kessler, n'était pas dans la salle des machines. Il était dans leur dernière ligne de sécurité — celle à laquelle personne n'avait pensé à regarder.
Elle regarda le transpondeur dans la main de Reyes, puis Amir, puis l'écran du boîtier arraché, où une petite diode orange clignotait encore. Amir avait peut-être échoué à envoyer son signal.
Mais quelqu'un d'autre, quarante minutes plus tôt, avait déjà réussi.
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