Luna Secunda
Lire le chapitre 19: The First Defeat
Le sas du hangar B s’ouvrit avec un gémissement hydraulique qui sembla porter l’écho de la fatigue générale. Élise attendait au fond du couloir, brassard rouge de commandement remonté sur le coude, les yeux rivés sur le groupe qui rentrait. Ils étaient quatre, casques sous le bras, combinaisons maculées d’une poussière grise qui collait à la transpiration. Au centre, Decker portait contre sa poitrine un boîtier métallique de la taille d’un torse humain, les attaches cassées, des fils qui pendaient comme des intestins arrachés.
Le silence parla avant Decker.
« L’unité de communication est morte, chef. On a passé trois heures à essayer de la réanimer. Les circuits sont fondus. Quelque chose a pris une décharge massive, probablement une surtension lors de l’impact initial. On dirait qu’ils ont fait sauter la baie principale exprès avant de se replier vers la Terre. »
Élise ne broncha pas. Elle regarda le boîtier, puis Decker, puis le hangar. Trois heures pour ce diagnostic. Elle avait envoyé six personnes, la moitié de ses meilleurs éléments, pour récupérer le seul système de navigation capable de calculer une fenêtre de rendez-vous avec le vaisseau de sauvetage. Sans lui, le second transporteur n’était qu’une boîte de tôle propulsée dans le vide.
« On peut le remplacer ? » demanda-t-elle.
Decker échangea un regard avec la femme à sa droite, une jeune mécanicienne nommée Reyes. Reyes secoua la tête.
« Pas avec ce qu’on a dans nos ateliers. L’unité était blindée, qualifiée pour vol spatial. On n’a rien de similaire dans l’inventaire de maintenance. On pourrait bricoler un truc avec les vieux transpondeurs des chariots miniers, mais la précision de navigation qu’il nous faut, aucun de nos équipements ne peut la fournir. C’est une question d’abordage orbital. On entre dans la mauvaise trajectoire, on rate le vaisseau, et on continue dans le vide jusqu’à ce que l’oxygène nous lâche. »
La nouvelle circula plus vite que les mots. Dans les couloirs adjacents, des visages apparurent aux portes, tendus, sales, marqués par la révolte et ses conséquences. Le moral avait tenu jusqu’ici parce que le plan d’évasion était concret, mesurable, numéroté. Chaque heure de travail rapprochait quinze personnes de la Terre. Mais cette nouvelle les frappait avec la force d’une décompression soudaine.
Élise inspira lentement. Elle sentait les regards se poser sur elle, sur sa stature moyenne, ses mains crevassées, sa voix que quinze ans de stations lointaines avaient rendue neutre et posée. Elle ne pouvait pas montrer ce que cette information venait de lui faire à l’intérieur : une heure de plus avant que le doute ne devienne une chanson, une heure de moins avant que Kessler ne commence à murmurer que le retour vers la Terre était une chimère.
« On ne remplace pas, on récupère », dit-elle finalement. Sa voix porta dans le hangar, résonna contre les parois métalliques. « Le matériel de navigation n’est pas qu’au centre de contrôle. Il est partout dans cette base. Les quartiers des cadres sont les derniers qu’on a fouillés. Je veux qu’on les vide. Chaque ordinateur, chaque terminal, chaque appareil de communication, même les réveils connectés, tout ce qui contient un capteur ou un processeur. On les amène à l’atelier et on fabrique notre propre unité de navigation. »
Un murmure parcourut l’assemblée. Pas de l’enthousiasme, mais une sorte de soupir collectif : au moins, il y avait un ordre. S’occuper les mains, s’occuper l’esprit. Élise vit Reyes hocher lentement la tête, et Decker déposer le boîtier mort sur un chariot en le couvrant d’un plastique sale.
« Diarra, tu diriges la brocante », ordonna Élise, apercevant la silhouette sombre de sa seconde qui émergeait de l’ombre, les bras croisés. « Prends deux équipes. Une par couloir. Je veux que les quartiers des cadres soient nus d’ici deux heures. Salle à manger, bureau de direction, chambres. Tout. Si ça bogue, ça se démonte. Si ça se démonte, ça s’assemble différemment. »
Diarra opina sans un mot, mais son regard resta sur Élise une seconde de trop. La colère qu’elle avait montrée lors de l’incident avec Amir n’était pas retombée ; elle s’était muée en une dureté qui faisait presque surface dans la façon dont elle tenait ses épaules. Mais elle tourna les talons et rassembla les volontaires.
Élise les laissa partir. Puis elle se dirigea vers l’infirmerie, où Amir était assigné à des tâches de recensement sous la supervision directe du docteur Hélène. La jeune homme leva les yeux de son tableau quand elle entra, et son regard contint un mélange de culpabilité et de reconnaissance qui la serra plus qu’elle n’aurait voulu l’admettre.
« La nouvelle du matériel ? » demanda Hélène, sans lever les yeux d’un écran médical.
« Tu es bien informée », dit Élise.
« Les gens parlent. Ils viennent se faire recoudre, ou simuler des blessures pour échapper à l’atelier. » Elle désigna une chaise d’un geste vague. « Assieds-toi, tu as l’air d’avoir besoin de repos. »
« Je n’ai pas le temps. »
« C’est justement ce que je veux dire. » Hélène se tourna vers elle, son visage fatigué éclairé par la lumière blanche de l’écran. « Les gens voient que tu cours. Quand un chef court, ils pensent qu’il fuit. Prends une minute. »
Élise s’assit. Elle n’en avait pas l’intention, mais ses jambes cédèrent presque d’elles-mêmes. Elle jeta un regard à Amir, dont les doigts volaient sur un clavier, puis revint aux yeux d’Hélène.
« Qu’est-ce que tu sais d’autre ? »
Hélène haussa un sourcil. Dans sa bouche, la question résonnait différemment. Entre elles, le message intercepté pesait encore, le signal parti de l’infirmerie, le doute sur qui — ou quoi — avait trahi la révolte avant même sa victoire.
« Je sais que le kit satellite caché dans la réserve est toujours intact. Je sais que la transmission durait quatorze secondes de plus que nécessaire. Je sais que quelqu’un a très probablement donné notre position, notre effectif, et notre plan de fuite avant même que le premier verrou ne soit forcé. » Elle s’arrêta, laissa le silence prendre place, puis ajouta : « Et je sais que ce n’était pas moi. »
Amir s’interrompit, ses doigts suspendus au-dessus du clavier, les yeux fixés sur la conversation.
Élise regarda Hélène. Puis elle regarda Amir. Puis elle regarda l’écran de l’infirmerie, sur lequel le logiciel de suivi du personnel tournait encore, indiquant les heures de sommeil, les constantes, les approvisionnements médicaux. Un terminal central, soit-disant neutre, accessible depuis n’importe quel poste de l’infirmerie et peut-être au-delà.
« Qui d’autre a accès à ce terminal ? » demanda-t-elle doucement.
Hélène soupira, un son qui contenait des années de frustrations professionnelles. « Tous les médecins, bien sûr. Mais aussi les techniciens de maintenance en cas de diagnostic à distance. Et le personnel de direction, jusqu’à ce que tu les enfermes dans les quartiers sud. » Elle marqua une pause. « Nous tous. Chaque compte de la base avait des droits biométriques sur ce système, en cas d’urgence médicale. C’est une architecture d’entreprise, pas une mesure de sécurité. »
Élise se leva. Une heure de plus, et le doute se transformerait en division. Une heure de plus, et le corps à corps commencerait. Elle ignorait encore qui était l’informateur, mais une chose devenait limpide, terrible et précise : ce n’était peut-être pas une personne.
C’était peut-être le système lui-même.
« On vide aussi les serveurs de l’infirmerie », dit-elle. « Tout ce qui contient un signal, on le coupe ou on le blinde. À partir de maintenant, toute communication passe par un relais manuel que je garde sur moi. Et toi, Hélène, tu m’accompagnes quand on ira démonter les quartiers des cadres. JE veux que tu vérifies chaque composant récupéré avant qu’il n’entre dans notre nouvelle unité. Si cette base nous espionne encore, je veux le savoir avant qu’elle ne nous tue. »
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