Luna Secunda
Lire le chapitre 3: Three Names on the Wall
L’alarme de sécurité n’avait pas encore fini de hurler sa première salve qu’Élise savait déjà que c’était un exercice. Les vraies alertes commençaient par le grondement sourd du régolithe contre les parois du dôme, comme un poing cogner contre un cercueil. Celle-ci était trop propre, trop calibrée, un jingle de bureau déguisé en catastrophe.
— Réunion d’urgence, zone B, toutes les équipes. Aujourd’hui, pas de simulation.
La voix de Fournier crachait dans les haut-parleurs, déformée par la compression radio. Élise jeta un coup d’œil à son interface de maintenance. Tout les systèmes en vert, à part le tapis roulant principal, qui clignotait toujours en rouge. Un exercice de plus, trois minutes de perdues.
Elle s’engagea dans le couloir principal du secteur habité. La gravité lunaire rendait chaque pas léger, presque glissant, et elle compensa avec une habitude de quinze ans. Autour d’elle, les techniciens convergeaient vers la salle de réunion, leurs combinaisons orange trop criardes pour un simple exercice. Quelque chose clochait dans les détails, et c’était souvent dans les détails que les catastrophes se cachaient.
La salle B était pleine quand elle arriva, une centaine de corps rangés en lignes désordonnées devant le grand écran mural. Fournier y apparaissait déjà en demi-teinte, le visage encadré par des bandes de données en défilement. À sa droite, Vélasquez, son bras droit, fixait l’assemblée avec un calme trop précis.
— Causes mécaniques avérées, disait Fournier sans préambule. Le rapport que vous avez tous reçu à l’instant confirme que l’incident du convoyeur est dû à une fatigue structurelle imprévue. La procédure de sécurité demande un test complet de blindage en condition d’alerte.
Un murmure parcourut la salle. Élise connaissait cette procédure. Elle avait été rédigée après un incendie de câble qui avait failli asphyxier toute une section, il y a vingt ans. On évacuait les salles les moins protégées, on exerçait le repli vers le cœur blindé du habitat, on attendait le signal de fin.
— C’est un mauvais timing, souffla une voix derrière elle.
Élise se retourna. Sébastien Aubert se tenait à l’entrée, encore en combinaison de travail, du régolithe gris sur les épaules. Il sourit, mais ses yeux ne suivaient pas le mouvement.
— Le convoyeur est toujours coupé. On perd de la production à chaque quart de sécurité.
— On perd plus si on meurt, répondit Élise, mais sans conviction.
L’exercice se déroula comme prévu. Les sections pressurisées se fermèrent une à une, les feuilles blanches se rangèrent en colonnes. Élise se retrouva dans le groupe des techniciens de maintenance, affectée à la passe finale : vérifier chaque aire d’attente, noter les manquements, signer les comptes-rendus. Elle s’exécuta avec une minutie devenue automatique.
À mi-parcours, elle passa devant la salle d’évacuation ouest. Une batterie d’écrans de télémesure y affichait les affectations des équipes, des lignes de texte blanc sur fond noir. Rien de plus qu’un tableau de rotation légèrement obsolète. La plupart des gens ne le regardaient jamais.
Élise le regarda, elle, parce que son œil s’était entraîné à chercher les anomalies. Et il y en avait une. Trois lignes barrées d’un trait rouge sec, comme un gribouillis de mauvaise humeur.
Elle s’approcha pour déchiffrer les noms à travers le verre. « MORIYAMA, K. » La main qui avait barré le nom avait appuyé fort, déformant les pixels. « CHEN, W. » Le trait était plus léger, presque hésitant. Et le troisième, en bas de la liste, là où l’on ajoutait les nouvelles recrues : « AUBERT, P. »
Le sang d’Élise se figea. Paul Aubert. Le frère cadet de Sébastien, arrivé trois semaines plus tôt, dernier membre d’une famille qui avait toujours travaillé sur la Lune. Elle avait partagé un repas avec lui la veille, discutant des couleurs du lever de terre par la baie vitrée du réfectoire.
Pourquoi serait-il rayé de la prochaine rotation ?
Elle jeta un regard autour d’elle. L’exercice continuait, les équipes défilaient dans les couloirs, les voix amplifiées par les interphones. Personne ne semblait remarquer le tableau. Personne, sauf une forme sombre au bout du couloir, appuyée contre un pilier.
Sam Okonkwo la regardait fixement. Notre ingénieur systèmes, celui qui avait noté le seuil critique impossible. Il marcha vers elle sans quitter le tableau du regard.
— Tu l’as vu aussi, dit-il doucement.
Élise haussa un sourcil. Sam se mit en parallèle avec elle, leurs épaules presque alignées, tous deux regardant la liste.
— C’est la liste de rotation de l’équipe de creusement, précisa-t-il. Le départ est prévu dans douze jours. Le petit Aubert était censé y figurer.
— « Était » censé. Qu’est-ce qui a changé ?
Sam détourna le regard. Son visage, d’habitude ouvert, se ferma lentement.
— C’est toi qui aurais dû la signer. Cette liste, je veux dire. Ta signature valide la rotation, non ?
Élise sentit un froid dans son dos. Effectivement. La maintenance validait les affectations de l’équipe de creusement – c’était une vérification rituelle, un tampon de plus, mais son nom y était associé depuis toujours.
— Je n’ai rien vu passer, dit-elle lentement. Rien de nouveau depuis trois jours.
— Exactement. Et pourtant, quelqu’un a modifié cette liste à l’instant, probablement pendant l’exercice, quand la surveillance principale était occupée à vérifier la structure.
Il sortit son datapad et le plaqua contre le verre du tableau, l’utilisant comme un miroir pour mieux voir sans s’approcher. Les lignes traversées brillaient plus sombres, comme si elles avaient été ajoutées après coup.
— La signature de validation sur la liste provisoire est la tienne, Élise. Je l’ai vérifiée il y a dix minutes, par curiosité après ton passage pour les messages de Sol. La liste à laquelle tu aurais dû avoir accès a été modifiée. Une seule fois.
Élise se retourna brusquement vers Sébastien, qui venait d’entrer dans le couloir avec un groupe. Il plaisantait, mais son sourire s’effaça quand il croisa le regard d’Élise. Elle ne dit rien, mais elle pointa du doigt le tableau, vers la troisième ligne barrée.
Il s’approcha lentement, ses pas plus lourds que la gravité les aurait voulus. Quand ses yeux tombèrent sur le nom de son frère, son visage se vida, et il fixa Élise sans comprendre.
— Le départ de Paul ? Mais il a demandé une prolongation de contrat il y a deux semaines. Il était censé rester un cycle de plus, pour examiner le chantier est.
La voix de Sam se fit plus basse, un murmure à peine audible sous le plafond métallique.
— Le chantier est fait l’objet du code « LH-11 » dans les fichiers que j’ai pu consulter. C’est un code logistique, mais il correspond à des sections marquées pour « nettoyage », si vous comprenez le langage.
Élise fit le lien dans sa tête : le code du fichier caché, le code de la balise de sabotage, le même repère qui revenait partout comme un refrain triste. LH-11. Trois lettres, un chiffre. Et maintenant, le nom de Paul Aubert rayé d’une liste de rotation qui devait le maintenir sur le chantier.
— Le chantier est est une zone en développement, protesta Sébastien. Il n’y a presque rien là-bas, juste des galeries d’exploration et la vieille antenne de relais. Pourquoi est-ce que Paul serait affecté à…
Il se tut. Élise vit les pièces s’assembler dans sa tête, dans un ordre différent du sien.
— Il ne le sera pas, dit-elle. Il a été rayé. Quelqu’un ne veut pas qu’il parte pour le chantier est. Ou quelqu’un veut nous faire croire qu’il n’y est plus.
Sam hocha la tête et glissa son datapad dans sa combinaison.
— La liste modifiée porte une signature de validation qui n’a jamais été donnée. Et la version originale a disparu du serveur. Il n’y a plus de trace de la rotation initiale, sauf si quelqu’un l’avait imprimée ou archivée à l’avance.
Mon avis. Le nom d’Élise était utilisé, encore, pour couvrir une décision qu’elle n’avait pas prise. Et le frère de son meilleur ami était la nouvelle victime de ce jeu. Elle regarda le tableau, les trois noms barrés comme des exécutions muettes. Il y avait une régularité dans le trait, presque un rythme. Un, deux, trois. Une signature.
— Sébastien, dit-elle doucement, tu as un contact en régulation des effectifs, non ? Quelqu’un qui pourra vérifier la version papier de la liste ?
— Ma sœur travaille aux archives physiques, chuchota-t-il. Elle pourra regarder demain à la première heure.
— Non. Pas demain. Maintenant. Pendant que l’exercice occupe la surveillance.
Sam les regarda tous les deux, puis hocha la tête.
— Je vais voir ce que je peux faire pour les caméras du couloir central. Mais Élise, si le nom d’Aubert a été rayé par la même personne qui a coupé le convoyeur…
— Alors il faut découvrir pourquoi, coupa-t-elle. Avant qu’ils ne rayent d’autres noms.
La sirène annonçant la fin de l’exercice retentit à travers le dôme. Trois coups longs, puis le silence. Élise sentait le poids des trois traits rouges dans sa poitrine, et elle se demanda qui d’autre, dans les heures à venir, découvrirait qu’un nom avait disparu d’une liste sans qu’on lui demande jamais son avis.