Luna Secunda
Lire le chapitre 21: The Price of Time
Il y avait encore quarante-sept heures avant l’expiration du code. Élise n’avait pas dormi depuis deux jours, et le temps lui filait entre les doigts comme du régolithe. Elle se tenait dans le réduit exigu du module de communications, devant l’antenne satellite dérobée que le garde lui avait donnée.
« Tu es sûre de ça ? » demanda Amir, posté à la porte, les yeux fixés sur le petit écran qui affichait le compte à rebours. Sa voix tremblait à peine.
« Non. Mais on a fait l’inventaire, Amir. Le moteur du deuxième vaisseau va nous prendre une semaine à assembler. La navigation de remplacement tient avec du ruban adhésif et de la prière. On n’a pas le luxe de la certitude. »
Elle glissa la puce décodée dans le logement prévu à cet effet. La lumière passa de rouge à ambre.
« Lumen-Corp sait déjà que nous existons, » murmura Élise, plus pour elle-même que pour le jeune mineur. « Il y a un informateur parmi nous. Ils ont reçu un message le jour du vote. Ils connaissent la mutinerie. La seule chose qu’ils ne savent pas encore, c'est où nous sommes en ce moment précis, et dans quel état nous nous trouvons. »
Amir hocha lentement la tête. « Et si la balise est truquée ? Si elle envoie un signal qui les aide à nous localiser pour... les soldats ? »
Le mot resta suspendu entre eux, lourd comme un manteau de plomb.
Élise appuya sur la commande d'activation.
« Alors on saura exactement ce qu'on attend, et on pourra leur donner un accueil digne de ce nom. »
Pendant une seconde, rien ne se produisit. Le silence du module n'était interrompu que par le bourdonnement ténu des filtres à air. Puis l'écran s'illumina.
Balise LTX-77 : signal envoyé. Adapter pour réponse...
Élise bloqua sa respiration. L’écran afficha une série de chiffres qui défilèrent trop vite pour être lus, puis une voix synthétique, enregistrée, se fit entendre à travers le petit haut-parleur :
« Balise reconnue. Code de priorité validé. Un vaisseau de sauvetage de la flotte Lumen-Corp arrivera dans soixante-douze heures. Veuillez maintenir les opérations de routine jusqu'à l'arrivée. Fin du message. »
Le silence retomba.
Amir laissa échapper un souffle, presque un rire incrédule. « Soixante-douze heures. Trois jours. C'est... c'est beaucoup moins que ce qu'il faut pour le moteur. On peut peut-être même finir le deuxième carrier à temps pour doubler le transfert. »
Élise ne répondit pas tout de suite. Elle relut l'écran trois fois. Le message était propre, net, protocolaire. Aucune mention de la mutinerie, aucune question sur l'état de la base, aucune demande de confirmation d'identité du commandant. Trois jours. Soixante-douze heures, c'était le temps qu'il fallait à un vaisseau pour faire le trajet depuis l'orbite de transfert vers la Terre. Ce qui signifiait qu'un bâtiment était déjà en route, ou en position.
Ou qu'ils avaient planifié d'en envoyer un de toute façon.
Elle se tourna vers Amir. Le jeune homme la regardait avec un mélange d'espoir et d'anxiété.
« Élise ? C'est une bonne nouvelle, non ? »
Élise coupa la transmission. La lumière rouge s'éteignit.
« Ça dépend, » dit-elle lentement. « Un vaisseau de sauvetage, ça peut être une équipe médicale. Ce peut aussi être une équipe de sécurité. La différence se voit à l'armement. Et Lumen-Corp n'est pas connu pour envoyer des fleurs. »
Elle sortit du module et traversa le couloir principal, Amir sur ses talons. Les lumières étaient tamisées — un nouveau protocole d'économie d'énergie qu'elle avait imposé ce matin. Dans le réfectoire central, une partie de l'équipe s'était rassemblée autour d'une table de fortune où Diarra étalait des cartes de la station.
« Il y a une nouvelle, » annonça Élise en entrant.
Toutes les têtes se tournèrent vers elle.
« J'ai activé la balise de secours. Lumen-Corp a confirmé l'envoi d'un vaisseau. Il sera là dans soixante-douze heures. »
L'explosion de réactions fut immédiate. Certains poussèrent des cris de joie — un mécanicien nommé Jonas frappa la table du plat de la paume, un sourire fendu sur le visage. D'autres échangèrent des regards sombres. Kessler, assis dans un coin avec trois de ses hommes, ne montra aucune émotion.
« Ça veut dire qu'on est sauvés, non ? » demanda une jeune technicienne nommée Rosa. « Ils vont nous ramener sur Terre ? »
Élise attendit que le bruit retombe.
« Ça veut dire qu'un vaisseau appartenant à la même corporation qui a tenté de nous laisser crever ici arrive dans trois jours. Ils savent qu'on s'est emparés de la base. Ils savent probablement qu'on a trouvé les réserves cachées. La question n'est pas de savoir s'ils viennent nous chercher. La question, c'est de savoir ce qu'ils nous apporteront. »
Le silence fut soudain et complet.
Diarra se leva lentement, les bras croisés. « Tu veux dire qu'on pourrait devoir nous battre ? »
C'était la première fois qu'elle parlait à Élise sans agressivité perceptible depuis leur confrontation dans le sas. Une trêve, peut-être. Ou juste la fatigue.
« Je veux dire qu'on doit se préparer à toutes les possibilités, » répondit Élise. « Diarra, tu connais le système de défense de la base — sas de confinement, verrouillages, suppression d'oxygène ciblée. Je veux que tu l'audites. Qu'ils soient fonctionnels dans six heures. »
Diarra hocha la tête, sans commentaire.
« Kessler. Tu veux tes hommes ? »
Kessler leva un sourcil. « Pour quoi faire ? »
« Pour poster des sentinelles. Si le vaisseau est hostile, ils ne nous préviendront pas. Je veux des yeux sur le ciel lunaire dans toutes les directions. Qu'on sache exactement quand ce bâtiment entre dans notre champ de vision. »
Kessler haussa une épaule. « Ça peut se faire. »
Élise se tourna vers Amir. « Toi, tu reviens avec moi au chantier. On a soixante-douze heures, et il nous reste quarante-trois heures de moteur à assembler. Si ce vaisseau nous offre une place pour quinze personnes, je veux avoir un plan B qui ne dépende pas de leur bonne volonté. »
Elle regarda l'assemblée une dernière fois.
« On a envoyé le signal. Maintenant on ne peut plus faire marche arrière. La question n'est plus de savoir si nous rentrons. La question, c'est de savoir comment, et combien d'entre nous. Alors on travaille. On prépare. Et on espère que ceux qui arrivent ont de bonnes intentions. »
Dans le silence qui suivit, une seule voix s'éleva. C'était la docteure Hélène, à l'autre bout du réfectoire, qui tenait une tablette à la main.
« Élise. Le message automatique... tu as vérifié la signature du certificat de transmission ? »
Élise sentit un frisson glacé passer le long de sa nuque. « Non. Pourquoi ? »
Hélène leva la tablette, l'écran tourné vers elle. « Parce que je viens de vérifier les journaux système. Le message n'est pas venu de la flotte Lumen-Corp. Il est venu d'un émetteur terrestre privé, chiffré avec un protocole qui date de l'administration précédente. »
Le réfectoire entier retint son souffle.
« Qui, » demanda Élise d'une voix parfaitement calme, « d'après les protocoles, est autorisé à utiliser ce type de code ? »
Hélène baissa la tablette. Ses yeux croisèrent ceux d'Élise.
« Personne que je connais. Le protocole est marqué comme actif mais sans détenteur attitré. C'est un spectre. »
Le mot tomba dans le silence, et Élise sentit le sol se dérober sous ses pieds. Soixante-douze heures. Un vaisseau invisible venait vers eux, et la seule chose qu'ils savaient, c'était que leur salut n'était pas celui auquel ils s'attendaient.
Elle se tourna vers Amir.
« On a soixante-douze heures. On n'a plus rien d'autre. »
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