Luna Secunda
Lire le chapitre 22: Aftermath: The Uninvited Guests
L’annonce avait d’abord provoqué un silence stupéfait, puis quelques applaudissements timides dans la salle commune. Élise les laissa faire. Trois minutes de répit, pas plus. Elle vit les épaules se décontracter, des sourires éclore sur des visages creusés par trois semaines de tension. Gaspard le soudeur leva son gobelet comme pour trinquer à un fantôme. Personne ne trinqua avec lui.
Elle monta sur une caisse de rationnement et coupa les applaudissements d’un geste sec.
« Écoutez-moi. Tous. »
Les visages se tournèrent vers elle, encore auréolés d’un espoir fragile.
« Soixante-douze heures, peut-être moins. Une réponse automatique sur un protocole privé non enregistré. Hélène vous le confirmera : nous ne savons pas qui vient. Ce pourrait être une équipe de secours Lumen-Corp. Ce pourrait être autre chose. »
Un murmure parcourut la salle. Amir, adossé au mur près de la porte, la regardait sans ciller.
« Alors voilà ce que nous allons faire. Nous ne serons pas pris au dépourvu. »
Elle descendit de la caisse et se dirigea vers le panneau mural où elle avait punaisé le plan du base la veille. Elle y planta l’index.
« Secteur A, les sas de dock. Si le vaisseau est hostile, c’est par là qu’ils entreront. Je veux que chaque sas soit verrouillable depuis la salle de contrôle uniquement. Pas de déverrouillage local. »
Elle se tourna vers Diarra, qui se tenait en retrait, bras croisés.
« Diarra. Avec Kessler. Vous prenez l’audit des systèmes défensifs. Je veux un état complet d’ici six heures : tourelles de dégagement de glace, canons à plasma de maintenance, lasers de balisage. Tout ce qui peut servir à autre chose que percer de la roche. »
Diarra ne bougea pas, mais ses yeux se plissèrent.
« Et si la militarisation n’est pas nécessaire ? demanda-t-elle d’une voix calme. Si c’est vraiment un secours ?
— Alors on aura perdu six heures à vérifier ce qui est déjà installé. Mais si ce n’est pas un secours, on aura gagné la seule chose qui compte : le temps de réagir. »
Diarra la regarda encore un moment, puis hocha lentement la tête.
« Je commence maintenant. »
Elle sortit, Kessler sur ses talons. Élise nota le soulagement presque imperceptible de quelques techniciens — avoir une mission claire valait mieux que de cogiter dans un couloir.
« Hélène. Tu me fais un état des réserves médicales et des capacités d’accueil du vaisseau si nous devons embarquer.
— Déjà en cours, Élise. J’ai commencé l’inventaire phytosanitaire et pharmaceutique il y a une heure. »
Élise hocha la tête. Puis elle balaya la salle du regard.
« Le reste d’entre vous : rations. Nous passons en mode contrôle immédiatement. Un repas chaud par jour, distribués à heures fixes. Eau à rationnement intégral, deux litres par personne et par jour. Amelia, tu prends la gestion des stocks. Je veux un comptage précis de ce que nous avons, et de ce que nous aurons dans soixante-douze heures. »
Le visage d’Amelia s’allongea.
« On a encore de quoi tenir trois semaines sans rationner, Élise. Pourquoi maintenant ?
— Parce que si le vaisseau qui arrive n’est pas là pour nous sauver, nous devrons peut-être tenir plus longtemps. Et si c’est un vaisseau hostile, il faudra fermer les volets, couper les émissions thermiques. Vivre en économie stricte. Avoir une marge de trois semaines quand il t’en faut quatre, c’est la mort. Avoir une marge de deux mois, c’est une chance. »
Amelia pinça les lèvres, mais acquiesça.
Les techniciens commencèrent à se disperser vers leurs postes. Élise les laissa partir, puis resta seule dans la salle commune un long moment. Elle s’approcha du hublot principal, orienté vers le nord, vers la plaine de Mare Imbrium. Sous le ciel noir, la poussière grise s’étendait à l’infini, vierge et indifférente. Quelque part là-haut, dans l’obscurité entre les étoiles, un vaisseau accélérait vers eux. Ou peut-être trois. Peut-être aucun.
Elle sortit son communicateur et ouvrit la ligne privée avec la salle de contrôle.
« Allô, Deprez ? »
La voix grésilla.
« Oui.
— Je veux que tu vérifies les systèmes de visée des tourelles de dégagement de glace. Calibre-les sur l’axe d’approche principal du dock.
— Élise. Ces tourelles sont conçues pour vaporiser de la glace à trente mètres. Sur une coque navale, à cinq cents mètres… »
Elle coupa.
« On vise large, Deprez. Et si quelqu’un veut notre mort, on lui montrera ce que ça coûte. »
Un silence. Puis Deprez :
« Ils ont déjà essayé de nous tuer une fois avec ces réserves cachées. Une deuxième tentative ne m’étonnerait pas.
— C’est pour ça que l’on va être prêts. »
Elle coupa la communication et resta devant le hublot.
Hélène entra quelques minutes plus tard, un carnet souple à la main.
« Élise. J’ai terminé l’inventaire des réserves médicales. Nous avons douze kits de traumatologie complets, trois défibrillateurs mobiles, et assez de morphine pour… enfin. Assez.
— Et l’antidote pour les neurotoxines ?
— Les réserves standards. Huit doses de pralidoxime. Pas de gaz neurotoxique, si c’est ce que tu crains.
— Je crains tout, Hélène. C’est le métier.
La médecin sourit faiblement.
« Vrai. Mais il faut aussi que tu manges. Et que tu dormes.
— Je dormirai quand le vaisseau sera identifié.
— Alors tu dormiras dans deux jours, et tu seras inutile à ce moment-là. Élise. Nous avons besoin de toi lucide. Pas d’un fantôme qui s’ignore. »
Élise détacha son regard du hublot et regarda Hélène. Il y avait quelque chose dans la voix de la médecin — une inquiétude qui dépassait le simple constat de fatigue.
« Qu’y a-t-il ? »
Hélène hésita. Elle jeta un coup d’œil derrière elle — la pièce était vide désormais, mais elle baissa la voix.
« La transmission. J’ai essayé de tracer le protocole de réponse. Je n’ai pas réussi. Le signal est nettoyé.
— Nettoyé ? Comme le reste ?
— C’est pire. Il a été nettoyé par une entité qui connaît les systèmes de détection de la base. Si c’était simple, on pourrait identifier le chemin de routage. Mais c’est comme si le signal était né et mort à l’intérieur du réseau de la Lune sans jamais toucher la Terre.
— Une boucle ?
— Une boucle intelligente. Elle contourne les serveurs de relais, elle masque son origine, et je n’arrive pas à dire si elle vient de la Terre, d’orbite, ou du fond du cratère voisin. »
Élise se tut. L’espace d’un instant, tous les plans de défense qu’elle venait d’imaginer lui semblèrent dérisoires. On ne peut pas se préparer contre une menace qu’on ne sait pas localiser.
« L’informateur. Tu maintiens ta théorie ?
— Je ne maintiens pas une théorie, Élise. Je constate un fait : les communications passent par un système que je ne contrôle pas, à l’intérieur même de notre infrastructure. Et ce système est assez sophistiqué pour nous répondre en imitant un protocole de secours. Oui. Je crois que la base entière est sous écoute. Que la base est intégrée aux communications hostiles.
— Alors nous allons devoir l’isoler.
— C’est ce que j’ai fait pour ma partie. Le système de l’infirmerie est déconnecté du réseau général depuis deux heures. Je l’ai branché sur un générateur local.
— Et le reste ?
— Le reste de la base continue à utiliser les protocoles standards. Si quelqu’un veut nous espionner, il le peut. Encore maintenant. »
Élise ferma un instant les yeux. Elle sentit la pression contre ses tempes — une migraine sourde qui montait, comme chaque fois qu’un problème se dérobait à sa saisie.
« Nous n’avons pas le temps d’isoler toute la base. L’arrivée estimée est dans moins de trois jours. La navigation du Vaisseau-Mère est à reconstruire. La défense est à préparer. Et l’ennemi, s’il y en a un, est déjà à l’intérieur de nos murs.
— Alors à qui fais-tu confiance, Élise ?
— À personne. C’est pour ça qu’on survivra. »
Hélène la regarda, puis déposa le carnet sur la table voisine.
« Bien. Je vais répartir les antibiotiques et les antalgiques dans les coffres de survie répartis sur la base. Au cas où.
— Fais-le. Et ajoute les plaquettes de purification d’eau. Les modèles C2, ceux qui marchent sans électricité.
— Déjà prévu. »
La médecin sortit sans un mot de plus. Élise resta seule face au hublot.
Elle pensa à la réserve d’oxygène qu’elle avait ouverte. Aux armes qui devaient sûrement exister quelque part — le gardien de cargo bay B l’avait laissée passer, mais il y avait bien d’autres secrets dans cette base. À Deprez, l’ancien soldat dont personne ne parlait vraiment. À Diarra, qui la défiait du regard sans jamais croiser ses ordres. À Amir, jeune et terrorisé, qui avait voulu lancer un signal de détresse à la Terre sans savoir qu’il faisait le jeu de quelqu’un.
Elle resserra la sangle de sa combinaison, ajusta son casque, et sortit dans le couloir. Il y avait encore douze points de faiblesse à colmater. Elle commença par le premier.
La lumière du couloir était blanche, basse, constante. Derrière elle, la salle commune se vidait lentement de sa chaleur. Quelque part dans l’obscurité du réseau, une machine répondait à une autre machine. Et dans soixante-douze heures, quelque chose viendrait frapper à leur porte.
Élise marcha. Il restait beaucoup de travail.
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