Luna Secunda
Lire le chapitre 23: The Armorer's Secret
Le fracas métallique résonna dans le corridor C, suivi d'un juron étouffé. Élise s'immobilisa, la main levée pour stopper Derrick qui la suivait avec un chariot de composants électroniques récupérés dans les quartiers des cadres.
— Tu as entendu ça ?
Derrick haussa les épaules, son visage creusé par la fatigue des dix-huit dernières heures.
— Le vent. Les plaques de la structure qui jouent. Rien d'inhabituel.
— Non. C'était en dessous.
Élise s'engagea dans l'échelle d'accès menant au niveau inférieur, celui qu'on utilisait rarement depuis la catastrophe initiale. Les capteurs de présence s'activèrent à contrecœur, projetant une lumière jaunâtre qui semblait elle-même fatiguée. Elle atteignit la coursive de service, un boyau étroit encombré de câbles et de conduits de recyclage.
Une seconde salve de bruits métalliques. Plus distincte cette fois. Quelqu'un manipulait de l'équipement sans précautions.
Élise avança prudemment, le souffle court. La porte du module de stockage réservé aux pièces de rechange pour les foreuses était entrouverte. Une silhouette massive s'y découpait, penchée sur un conteneur.
— Deprez.
L'homme se redressa d'un mouvement souple, trop rapide pour sa carrure. Ses yeux mirent une seconde à s'acclimater à l'obscurité relative. Quand il reconnut Élise, son visage se détendit, mais ses mains restèrent ostensiblement appuyées sur le conteneur.
— Chef Marchand. Je ne vous attendais pas ici.
— Moi non plus, j'imagine. Qu'est-ce que vous faites ?
— L'inventaire que vous m'avez demandé. Les tourelles minières du niveau quatre.
Élise s'approcha, ses yeux suivant la ligne du conteneur. Il n'était pas marqué. Pas de code-barres Lumen-Corp, pas d'étiquette de maintenance.
— Les tourelles minières sont stockées au niveau trois. Pas ici. Et elles sont dans des caisses aux couleurs de la société.
Deprez hésita un bref instant.
— C'est une réserve personnelle.
Une réserve personnelle, dans un entrepôt non répertorié, au niveau le moins surveillé de la base. Élise fit un pas de plus, forçant Deprez à reculer légèrement. Elle souleva le couvercle du conteneur.
Durant dix secondes, elle ne dit rien. Les fusils étaient alignés avec un soin militaire, rangés dans des alvéoles de mousse. Six fusils anti-émeute à propulsion électromagnétique. Quatre pistolets à impulsion. Des cartouches de gaz incapacitant. Et, dans un compartiment séparé, trois chargeurs pleins de munitions à projectile massif.
Du matériel militaire. De la contrebande.
— D'où vient ça ?
Deprez croisa les bras.
— Je les ai apportés moi-même. Mon contrat stipulait un droit de possession d'armes personnelles pour les anciens militaires. J'ai déclaré les fusils réglementaires. Ceux-là, non.
— Vous saviez que c'était illégal.
— Je savais que c'était prudent. Quinze ans dans l'armée de terre, je sais comment les choses finissent en enclave isolée quand un employeur décide de couper les vivres. J'avais une liberté de mouvement limitée à mon arrivée. J'ai fait entrer ça par petits lots, avec les pièces de rechange.
Élise examina un fusil anti-émeute. La mécanique était propre, bien entretenue. Deprez entretenait son arsenal comme il entretenait les tourelles : avec une rigueur obsessionnelle digne d'un atelier de haute précision.
— Pourquoi ne m'en avez-vous pas parlé ?
— Vous avez une autorité de facto depuis le début, chef Marchand. Mais il y a encore des gens sur cette base qui pensent que vous dépassez votre rôle. Je ne savais pas si vous étiez fiable avec ce genre de... ressources.
Élise reposa le fusil avec soin.
— Et maintenant ?
Deprez souffla, un long soupir qui semblait peser toutes les alliances possibles et impossibles.
— Maintenant, un vaisseau inconnu arrive dans moins de soixante-dix heures. Si c'est Lumen-Corp, ils amènent probablement des gens armés pour réprimer ce qu'ils appelleront une mutinerie. Si c'est quelqu'un d'autre...
— Quelqu'un dutre.
— Quelqu'un d'autre. Dans les deux cas, des fusils anti-émeute bien calibrés peuvent faire la différence. Ou rendre les choses pires. Je ne sais pas encore.
Élise compta les chargeurs.
— Huit personnes ont été formées au combat dans l'effectif de départ. Il en reste six.
— Je sais.
— Vous en êtes le seul réellement opérationnel en situation de stress.
Deprez haussa un sourcil.
— Vous sous-estimez Kessler. Il a fait deux ans dans une milice corporatiste, avant que sa conscience ne finisse par le ronger. Et Diarra est capable — elle a pris un coup à l'épaule pendant le conflit dans sa région, mais sa visée est intacte.
— Diarra et Kessler sont occupés à auditer les défenses.
— C'est moi qui audite les tourelles. Eux, ils vérifient les caméras et les capteurs de mouvement externes.
Les informations s'assemblaient dans la tête d'Élise, lentement mais sûrement. Deprez avait volontairement tenu peu de place dans le commandement jusqu'à présent, suffisamment pour ne pas être suspecté d'ambition personnelle, suffisamment pour garder ce secret.
Sauf qu'aucun secret ne tenait devant les 72 heures qui venaient.
— Voilà ce qu'on va faire, dit Élise. Vous gardez les fusils anti-émeute dans cette caisse, sous scellés codes à double authentification — le mien et le vôtre. Si l'équipage est menacé par une force hostile, je donne le mot et on arme tout le monde.
— Et les pistolets ?
— Vous distribuez un pistolet à impulsion aux chefs de section que nous jugeons dignes de confiance. Diarra, Kessler, Hélène, Callum, vous et moi.
Deprez acquiesça lentement.
— Et les munitions à projectile ?
Élise hésita. Son instinct de réparatrice lui disait que les munitions massives étaient une escalade inutile, un risque dans une enceinte pressurisée. Percer la coque avec une balle mal placée, c'était une condamnation dans un rayon de dix mètres.
Mais son instinct de survivante, elle qui avait vu une fois une navette se faire désintégrer par des pirates aux portes d'une station, lui disait autre chose.
— Vous les gardez. Sous ma clé. Et uniquement si nous sommes submergés.
— Compris.
Élise tendit la main. Deprez la saisit. La poignée de main fut brève, ferme, sans excès de langage.
— Deprez.
— Chef.
— Pourquoi vous m'avez pas dit ça plus tôt ? Pourquoi maintenant ?
L'ancien soldat regarda les armes avec une gravité soudaine.
— Parce qu'il y a une chose que je sais reconnaître, chef : quand un plan se construit. Votre plan, avec le deuxième porteur, avec le balisage des défenses, avec la répartition des tâches... c'est un bon plan. Mais ce que vous ne m'aviez pas dit jusqu'ici, c'est si vous seriez capable de le défendre quand quelqu'un essaiera de le briser.
Il secoua la tête.
— Ce vaisseau qui arrive... Si c'est une vraie équipe de secours, vous avez raison de nous faire préparer au pire. Si c'est autre chose, ces armes nous donnent une chance. Une chance et une seule.
Il fit glisser la caisse vers un renfoncement, la soulevant avec une facilité qui témoignait de muscles encore entraînés.
— Mais je vous préviens d'une chose, chef Marchand. Si ça tourne mal et que vous faiblissez au mauvais moment, je n'hésiterai pas à prendre le commandement. Pas par ambition. Par devoir.
Élise soutint son regard. Deprez ne cillait pas, mais elle y vit moins de défi que d'avertissement sincère. Un homme qui connaissait le poids de la responsabilité et qui, surtout, n'allait pas laisser l'équipage payer les erreurs d'un autre.
— Vous seriez le premier à me le dire en face, répondit-elle. C'est pour ça que je vous fais confiance pour ces armes.
Elle tourna les talons pour partir, puis s'arrêta.
— Encore une chose. Le conteneur n'était pas dans l'inventaire du module de stockage.
— Je sais. J'ai effacé les traces de son entrée à l'arrivée.
Élise plissa les yeux.
— Vous avez fait ça avec l'accès à l'interface ?
— J'ai fait ça avec les codes que j'ai gardés de l'installation initiale. Hier, Hélène a isolé l'infirmerie comme test. C'est un bon début, mais le reste du réseau est toujours compromis, et quelqu'un — ou quelque chose — observe tout ce qu'on fait. Vous vouliez isoler les communications sous votre contrôle personnel. Vous avez besoin de quelqu'un qui connaît les angles morts du système Lumen-Corp.
Il la regarda avec une intensité soudaine.
— Moi, je connais leurs systèmes depuis plus longtemps que quiconque ici. Et je sais exactement ce qu'ils cachent dans leurs sous-routines quand ils pensent que personne ne regarde.
Le poids de l'arme dans sa main était symbolique, mais Élise le sentait. Deprez venait de lui offrir deux des ressources les plus précieuses de la base : des armes pour se défendre, et une expertise pour reprendre le contrôle des communications.
Mais il avait aussi révélé une autre chose, troublante : sa familiarité avec les protocoles secrets de Lumen-Corp datant de l'origine. Cette familiarité venait-elle d'un ancien militaire ? Ou d'un ancien employé du département de sécurité — un de ceux qui pouvaient avoir activé un protocole de détresse sans propriétaire vivant ?
Elle remonterait cette piste plus tard. Pour l'instant, demeuraient les soixante-dix heures.
— Bien, dit-elle. Je vais examiner les angles morts dont vous parlez. En attendant, je veux que vous calibriez ces fusils et que vous teniez une surveillance permanente sur l'approche du vaisseau.
— Ça peut être fait.
Elle quitta le module en silence, les mots de Deprez tournant en boucle dans son esprit. Un plan se construit. Mais ce plan tenait-il encore debout si ceux qui le construisaient cachaient leurs propres secrets ?
Élise savait que sa propre réserve de mensonges n'était pas vide non plus. Et quand deux personnes se font confiance tout en protégeant chacun leur part d'ombre, la ligne entre alliance et trahison devient mince. Très mince.
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