Luna Secunda
Lire le chapitre 24: The Divide Widens
La lampe-torche de Duval balayait la coursive, projetant des ombres coupantes sur les parois grises. Il se tenait devant la passerelle d'accès au sas Est, flanqué de deux techniciens que je connaissais de nom mais pas de cœur. Sayed et Petrova. Des bons éléments, d'ordinaire.
« Marchand, on doit parler », lança Duval. Sa voix résonnait trop fort dans le silence de la section en veille.
Je m'arrêtai à trois mètres de lui, le sac de rationnement encore en bandoulière. Derrière moi, j'entendais le souffle régulier de Callum, immobile comme un roc.
« Parle, mais fais vite. J'ai un programme de soudure à superviser dans l'heure. »
Duval fit un pas en avant. Il tenait un tournevis isolé dans la main droite, geste machinal, pas une menace. Pas encore.
« On a vu l'échange avec Earthside. Le vaisseau arrive dans moins de soixante heures. La corporation a répondu, Marchand. Elle a envoyé un bâtiment. »
« Un bâtiment non identifié, sur un protocole privé non vérifié, avec un signal masqué. On n'a aucune confirmation que c'est Lumen-Corp, ni qui que ce soit de légitime. »
« C'est une réponse à notre balise. La balise que *toi* tu as activée. »
Il avait raison. Le poids de cette décision me serra la gorge un instant. Je l'écartai d'un geste mental brusque.
« Une balise encodée avec les codes de Deprez. Codes que je n'ai pas activés moi-même, rappelle-toi. »
« Deprez est un ex-militaire qui connaît les systèmes. Il t'a aidée à l'activer. Tu lui fais confiance, à lui, mais pas au vaisseau qui arrive pour nous sauver ? »
Je sentis la fatigue m'envahir, comme une marée lente. La vingt-deuxième heure de ma journée de travail qui n'en finissait pas.
« Je ne fais confiance à personne, Duval. C'est précisément le problème. Ce vaisseau pourrait être tout ce que Lumen-Corp a promis. Ou il pourrait être la solution qu'ils ont trouvée pour effacer les témoins d'un accident qu'ils veulent enterrer avec nous. »
Petrova secoua la tête, croisant les bras. « Ça fait des mois qu'on est coupés du monde, Élise. Ma fille a huit ans. Je veux rentrer. »
« Moi aussi je veux rentrer, Petrova. Mais je refuse de rentrer dans un caisson scellé. »
Duval leva le tournevis, le pointa vers le panneau du sas derrière lui. « Alors écoute-moi bien. On est vingt-trois dans cette base. La majorité n'a pas voté pour toi. On a suivi tes ordres parce que tu avais l'expérience et qu'il fallait survivre après la panne. Mais ça, cette mutinerie que tu as montée contre la corporation, on ne l'a jamais choisie. »
« Vous avez choisi de rester vivre. C'est la même chose. »
« Non. On a choisi de ne pas mourir dans un tunnel effondré. Maintenant qu'une option de sauvetage se présente— »
« Une option *non vérifiée*. »
« Elle vient d'Earthside, Marchand ! L'orbite est calculée, le protocole de réponse est standard ! Hélène est paranoïaque et elle te contamine. Toi et tes théories d'entité dans le réseau. On a vérifié les systèmes trois fois. Il n'y a rien. »
« Il y a quelque chose. Elle l'a prouvé en isolant l'infirmerie— »
« Elle a prouvé qu'elle savait manipuler les routages. Elle a fait disparaître un trafic fantôme en débranchant un secteur. Ça prouve qu'elle maîtrise le réseau, pas qu'il est infiltré. »
Je serrai les mâchoires. Derrière Duval, Sayed gardait les yeux baissés, les mains enfoncées dans les poches de sa combinaison. Il avait l'air mal à l'aise, mais pas prêt à reculer.
« Qu'est-ce que tu veux, Duval ? Concrètement ? »
« Le sas Est. On veut le garder ouvert. Si le vaisseau se présente et que tu refuses l'amarrage, on pourra quand même sortir et monter à bord. »
Mon sang ne fit qu'un tour. « Si tu ouvres ce sas sans protocole de sécurité, tu exposes toute la base à la dépressurisation. La moitié des joints de la section C n'a pas été remplacée. »
« On les remplacera. On prend ce risque. »
« Tu ne prends pas ce risque, Duval. Tu le prends pour les vingt-deux autres personnes de cette installation. Des gens qui n'ont pas voté pour te confier la clé du sas. »
Il eut un sourire mince, sans chaleur. « Toi non plus, tu n'as pas voté pour toi-même. Et pourtant, tu commandes. La différence, c'est que moi, au moins, je ne prétends pas que c'est la démocratie. C'est la survie. Notre survie à tous, pas seulement celle de ton plan. »
Le silence s'étira entre nous. Callum bougea enfin, un demi-pas sur le côté, les bras légèrement écartés. Une posture de médiation, ou d'interposition. Difficile à dire.
« Si vous sabotez ce sas, dit-il calmement, vous ne menacez pas seulement l'équipage. Vous menacez l'intégrité structurelle de tout le module Est. Vous le savez, Duval. Tu as signé les mêmes rapports de maintenance que nous. Un défaut d'étanchéité à cet endroit, et c'est toute la ferme hydroponique qui dépressurise dans la minute. »
« La ferme est en section B, avec quatre portes étanches entre— »
« Quatre portes qui ont toutes des joints de huit ans, rétorqua Callum. Tu veux parier la vie de vingt-trois personnes sur des joints de huit ans ? »
Duval hésita. Je vis la fissure dans sa détermination, un infime tressaillement au coin de l'œil. Derrière lui, Sayed releva la tête, me regarda, puis regarda Duval.
« On ne sabote pas le sas, dit Sayed doucement. Mais on veut une garantie, Marchand. Si le vaisseau arrive et que tu nous interdis l'accès, on veut un vote. Tous les vingt-trois. Un vote public. »
« Et si je refuse ? »
« Alors le sabotage du sas ne sera pas une menace. Ce sera une promesse. »
Le monde se réduisit à cet instant. Je voyais le visage de Sayed, moins sûr que ses mots. Je voyais Petrova, les poings serrés le long du corps, la mâchoire crispée. Je voyais Duval, qui n'était pas un meneur né mais qui avait trouvé une cause à laquelle se raccrocher pour survivre à sa propre peur.
Je voyais Callum, qui attendait mon ordre. Un ordre qu'il exécuterait, quel qu'il soit. C'était la qualité et la malédiction de notre relation depuis dix ans.
Je ne pouvais pas les enfermer. Je ne pouvais pas non plus leur céder le sas.
« Voilà ce qu'on va faire », dis-je lentement. « On va vérifier les joints de la section C, tous, et on va les remplacer dans les quarante-huit heures. Ça nous donne une structure saine pour tous les scénarios. Ensuite, quand le vaisseau sera à portée de détection optique, on fera une réunion ouverte. Tous les vingt-trois. Et chaque personne votera pour la conduite à tenir. »
« Un vote », répéta Duval, soupçonneux.
« Un vote. Mais à ce moment-là, vous aurez les mêmes données que moi. Pas des réponses automatisées. Des données optiques, spectrales, thermiques. Vous déciderez en connaissance de cause. »
Petrova échangea un regard avec Duval. Il y eut un frémissement d'accord silencieux entre eux. Sayed hocha la tête brièvement.
« Et en attendant, dit Duval, on garde un droit de regard sur les manœuvres d'amarrage. Tu ne verrouilles pas le panneau de contrôle du sas sans un témoin désigné par nous. »
« Le panneau de contrôle est multifactoriel. Le témoin n'aura pas les codes d'autorisation— »
« Alors on les aura. Deux personnes de notre groupe. Accès partagé. Sinon, le marché tombe. »
C'était une porte ouverte sur une brèche de sécurité. Une porte que je pourrais refermer plus tard, avec les bons prétextes techniques, si jamais la situation dégénérait. Je n'aimais pas mentir par omission à des gens qui se fiaient à moi pour les sortir d'ici. Mais je n'aimais pas non plus leur donner la possibilité d'ouvrir cette base à un vaisseau dont nous ne savions rien.
« D'accord », dis-je. « Kumar et Reyes. Ils auront un accès secondaire au panneau, limité aux quatre dernières heures avant arrivée estimée. »
« Kumar », répéta Duval avec un hochement de tête appréciatif. « Il est bon. »
« Je sais. C'est pour ça que je le choisis. Il respectera les protocoles, même sous pression. »
La tension se dissipa d'un cran, sans disparaître. Duval rangea le tournevis dans sa poche, fit un geste à ses acolytes, et ils reculèrent vers la coursive principale. Avant de tourner le dos, il me lança un dernier regard.
« Soixante heures, Marchand. Passé ce délai, je ne réponds plus de la suite. »
Ils disparurent dans l'ombre du couloir. Je restai immobile, à écouter le bourdonnement des pompes à air dans les parois. Callum s'approcha, la voix basse.
« Tu leur as donné un accès au sas. C'est exactement ce qu'on ne pouvait pas faire. »
« Je leur ai donné un accès contrôlé. Et j'ai gagné soixante heures pour préparer quelque chose qu'ils ne verront pas venir. »
Il me dévisagea un instant, puis haussa un sourcil. « Quoi ? »
« Deprez et sa cache d'armes. Il y a un lanceur de torpilles de prospection dans l'inventaire qu'il n'a pas déclaré. Je l'ai vu dans les données de calibration des tourelles. Petit calibre, mais il est conçu pour percer la roche. »
« Tu veux transformer un engin minier en arme anti-vaisseau. »
« Je veux avoir une option si ce bâtiment ne se présente pas avec des intentions pacifiques. Une option que Duval ne pourra pas saboter, parce qu'il ne saura pas qu'elle existe. »
Callum resta silencieux un long moment. Quand il parla enfin, sa voix était plus grave, plus lente que d'habitude.
« Tu sais qu'à partir de maintenant, tu es en campagne contre ta propre équipe à l'intérieur de ta propre mutinerie. »
« Je sais. »
« Et tu crois que c'est la bonne voie ? Diviser davantage ? »
Je regardai le couloir vide où Duval avait disparu. Les taches d'usure sur le métal, la peinture écaillée, l'éclairage tamisé qui vacillait légèrement. Le sas Est, là-bas, qui allait devenir le symbole de tout ce qui pouvait nous sauver ou nous tuer.
« Je crois que la seule façon d'éviter la division, c'est d'être suffisamment devant pour qu'ils n'aient pas le temps de regarder derrière. »
Callum ne répondit pas. Il se contenta de me suivre dans la coursive, vers le module de commandement, comme il l'avait toujours fait. Mais je sentais son doute, tangible, dans l'espace entre nous. Et pour la première fois depuis le début de cette affaire, je me demandais s'il allait rester à mes côtés pour le prochain round.
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