Luna Secunda
Lire le chapitre 25: The Report Malfunction
Le rapport était sur l’écran latéral du poste de soudure, ouvert à la page qu’elle cherchait depuis des heures. Élise Marchand passa un gant sur son front, y laissant une trace de graisse sombre. Le document portait le tampon officiel de l’audit structurel de Lumen-Corp, daté de dix-huit mois avant l’arrivée de l’équipage. Un rapport de sécurité de routine, signé par trois ingénieurs qui n’avaient jamais mis le pied sur la Lune.
Sauf que ce rapport était faux.
Elle l’avait compris dès le chapitre 7, quand le module d’habitat nord avait montré des microfissures que l’audit prétendait avoir inspectées et déclarées saines. Un mensonge classique de la corporation : certifier une structure sans la vérifier, pour tenir les délais de production. Elle avait alors pris des mesures correctives, colmaté les fissures elle-même, consigné l’écart dans son journal.
Mais elle n’avait jamais eu le temps de relire le document intégralement. Pas avant ce soir.
Le fichier contenait un long appendice technique, des pages de données de contrainte et de fatigue des métaux. Des colonnes de chiffres qui semblaient aléatoires jusqu’à ce qu’elle les lise en diagonale, cherchant une anomalie de calcul. Il y avait bien une anomalie, mais elle n’était pas dans les valeurs. Elle était dans la structure même du document.
Les en-têtes de section ne suivaient pas le plan de l’audit standard. Au lieu des sept chapitres obligatoires — intégrité, pressurisation, électricité, distribution d’eau, ventilation, communications, sécurité incendie — le rapport en comportait neuf, et les deux sections supplémentaires étaient intitulées avec des codes de projet internes qu’elle ne connaissait pas.
Élise zooma sur le texte brut, ignorant la mise en page polie qui masquait le vrai contenu. Les caractères, une fois débarrassés du formatage, formaient une grille de coordonnées. Des points géodésiques lunaires.
Elle ne reconnaissait pas ces coordonnées. Elles ne correspondaient à rien dans le plan officiel du périmètre de la base.
— Hélène, appela-t-elle dans le micro de son casque. J’ai besoin de toi dans l’atelier.
La médecin arriva cinq minutes plus tard, encore en tenue de quart, les yeux rouges de fatigue. Depuis l’activation de la balise, personne ne dormait plus de quatre heures par nuit.
— Qu’est-ce que tu as trouvé ?
Élise fit pivoter l’écran pour qu’Hélène puisse voir.
— Le rapport d’audit structurel. Celui qui a servi à justifier la réduction du budget de maintenance l’année dernière. Je l’avais classé comme un simple mensonge de bureau. Mais il y a une couche de données cachée sous le texte visible.
Hélène s’approcha, plissant les yeux.
— Des coordonnées ?
— Multiples. Une dizaine de points, tous situés hors du périmètre de la base enregistré auprès de l’autorité lunaire internationale.
— Un cadastre secret ? Pourquoi une corporation cartographierait-elle des terrains qu’elle n’a pas déclarés ?
Élise secoua la tête.
— Ce ne sont pas des claims miniers. Regarde la précision des relevés. Ils sont espacés de manière régulière, en quadrilatère. C’est géométrique.
Hélène traça le quadrilatère du doigt sur l’écran.
— Une structure.
— Oui. Et ce n’est pas tout.
Élise pressa une combinaison de touches, révélant le contenu annoté d’un sous-paragraphe que même le formatage brut ne montrait pas. Il fallait le décoder avec la clé de cryptage de l’ancien protocole de maintenance de la base, un système qu’elle connaissait depuis ses premières années de contrat, avant que Lumen-Corp ne migre vers son réseau centralisé.
Le sous-paragraphe décrivait un module de secours autonome, positionné à trois kilomètres au nord-est de la base principale. Non déclaré, non cartographié, non entretenu par l’équipage officiel. Une capsule d’évacuation privée, installée par la direction pour ses propres besoins d’urgence, invisible pour les travailleurs qu’elle était censée servir.
Élise sentit une colère sourde monter dans sa poitrine.
— Ils avaient prévu leur propre fuite. Sans nous.
Hélène ne répondit rien. Elle contemplait les coordonnées, son visage pâle aux lumières froides de l’atelier.
— Tu dis que ce module n’est pas entretenu ?
— Non. Il est probablement en sommeil depuis l’installation. Peut-être dix ans. Il n’apparaît dans aucun registre visible, aucune inspection, aucun appel de maintenance. Mais la structure existe.
— Elle est réparable ?
Élise laissa la question flotter. Elle avait déjà passé en revue mentalement les composants nécessaires : les cellules d’air, le système de propulsion, le blindage thermique. Une capsule de secours standard pouvait accueillir quatre à six passagers, avec une autonomie orbitale limitée. Si elle était endommagée par les micrométéorites ou la dilatation thermique au fil des cycles lunaires, le travail de remise en état pourrait prendre des jours. Peut-être plus.
Peut-être exactement le temps qu’ils n’avaient pas.
— Je peux la réparer si j’ai les pièces, dit-elle finalement. Mais le vrai problème n’est pas mécanique. Il est politique.
Hélène comprit immédiatement.
— Tu ne veux pas que Duval soit au courant.
— Duval veut accueillir le vaisseau les bras ouverts. S’il apprend qu’il existe une capsule de fuite indépendante, il le prendra comme une confirmation de mes suppositions. Il pourrait la saboter pour empêcher la division du vote.
— Et Deprez ?
Élise souffla. Deprez était coincé entre les deux camps, avec ses armes cachées et sa connaissance suspecte des systèmes de la corporation. Leurs intérêts s’alignaient sur la défense, mais pas forcément sur la fuite.
— Je vais devoir lui dire. Je ne peux pas armer la capsule sans son expertise en propulsion. Il connaît les systèmes de lancement mieux que quiconque ici.
— Tu lui fais confiance ?
— Non. Mais je n’ai pas le luxe de ne travailler qu’avec des gens de confiance.
Elle sauvegarda les coordonnées dans son carnet personnel, hors du réseau de la base, puis effaça toute trace du décodage de l’écran.
— Hélène, j’ai besoin que tu vérifies une chose pour moi. Les registres de la base ne mentionnent aucune structure au nord-est. Vérifie les données sismiques des trois dernières années. Une capsule enterrée ou en surface génère des signatures thermiques différentes du régolite naturel. Si quelque chose là-bas a des fuites d’énergie, les capteurs l’auront enregistré.
— Tu veux confirmer que la capsule existe vraiment avant de te déplacer ?
— J’ai perdu assez de temps à chasser des fantômes dans les systèmes de Lumen-Corp. Cette fois, je veux des preuves avant d’engager des ressources.
Hélène acquiesça, puis hésita sur le seuil.
— Et ce que tu as promis au vote ? Si le vaisseau arrive dans moins de quarante-huit heures, l’équipage entier va devoir trancher. Avec ou sans la capsule en option.
Élise croisa les bras. Sous la graisse et la sueur de la journée, son visage portait la fatigue de dix-neuf années de stations éloignées.
— Le vote aura lieu. Je n’y reviendrai pas. Mais si le vote échoue, si Duval obtient sa majorité et ouvre les sas à ces gens, je veux qu’une porte de sortie existe pour ceux qui refuseront de se rendre. Cette capsule est cette porte.
— Tu prévois une scission même après le vote ?
— Je prévois la survie. Le reste est secondaire.
Hélène sortit sans un mot de plus. Élise resta seule face à l’écran éteint, les coordonnées gravées dans sa mémoire.
Le problème, se dit-elle, c’est que si la capsule existe, elle est synchronisée avec le système de secours de la corporation. Le même système qui a activé la balise de détresse. Si la capsule a un émetteur intégré, tout départ sera signalé aux mêmes canaux privés que le vaisseau qui approchait.
Elle n’avait pas quitté une zone de guerre pour mourir dans une trahison administrative. Mais la corporation ne lui laissait guère le choix.
Elle ouvrit le canal de communication direct vers le poste de surveillance où Deprez montait ses tours de garde.
— Deprez. J’ai un travail pour toi. Pas une calibration. Un projet parallèle. Réponse dans l’heure.
Puis elle passa au canal vocal local, pour Callum :
— Callum. Viens à l’atelier. J’ai besoin de deux mains supplémentaires et d’un silence complet sur ce que tu verras ici.
Les dés étaient jetés. La capsule de secours n’était peut-être qu’une coque rouillée et muette au milieu du régolite. Mais c’était la seule option dont ils disposaient sans se livrer pieds et poings liés à un vaisseau dont ils ne connaissaient ni l’équipage ni les intentions.
Elle alluma le chalumeau de découpe, la flamme bleue éclairant la pièce exiguë. Le travail commençait maintenant.
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