Luna Secunda
Lire le chapitre 26: The Second Turn
Le silence du poste de surveillance était total lorsque l’alerte retentit. Pas la sirène grave des intrusions physiques, ni le carillon modulé des communications de routine — un signal strident, presque agressif, que Deprez lui-même n’avait jamais entendu en quinze ans de carrière.
« Merde », souffla-t-il.
Élise se pencha par-dessus son épaule, scrutant l’écran principal. La tache lumineuse du vaisseau — qu’ils avaient tous espéré être une navette de sauvetage conventionnelle — s’était subitement élargie, détaillée par le spectromètre optique en une silhouette anguleuse, compacte, bardée de protubérances qui n’avaient rien d’un équipement civil.
Callum entra en courant, le souffle court.
« Le canal d’urgence est ouvert. Ils transmettent sur toutes les fréquences, même celles que nous avons coupées. »
Élise ne détourna pas les yeux de l’image.
« Fais-les passer. »
La voix qui emplit le poste était plate, désincarnée, filtrée par un synthétiseur qui gommait toute émotion. Elle parlait un français impeccable, avec cet accent corporatiste qu’Élise connaissait trop bien — celui des manuels de procédure et des communiqués de licenciement.
« *Luna Secunda*, ici l’Unité d’Application Réglementaire Lumen-Corp, immatriculation UAR-7. Veuillez identifier votre commandant de station par nom et code d’accès. »
Il y eut un silence. Élise échangea un regard avec Deprez, puis avec Callum. Personne ne répondit.
La voix reprit, et cette fois, quelque chose dans sa tonalité s’était durci — un léger décalage dans la cadence, comme si l’opérateur, ou l’algorithme, ajustait son approche face à un interlocuteur récalcitrant.
« Nous avons été dépêchés en réponse à une anomalie opérationnelle sur votre site. Notre mandat est de procéder à une inspection complète, à l’arrestation de toute personne ayant participé à des actes de mutinerie, et à la neutralisation de toute infrastructure jugée hostile. Vous disposez de douze heures pour vous conformer. À défaut, l’UAR-7 est autorisé à engager un feu de neutralisation sur votre structure. »
Le message se termina aussi abruptement qu’il avait commencé. Le silence qui suivit fut plus lourd que le vide qui enveloppait la base.
« Ce n’est pas un vaisseau de sauvetage », dit Callum, d’une voix inutilement calme, comme s’il énonçait une évidence météorologique.
Deprez était déjà aux commandes du spectromètre. « Ils ont un canon à impulsion aligné sur notre dôme principal. Et je lis des signatures de propulsion multiples — probablement une dizaine de combattants embarqués. »
Élise inspira lentement. Sa poitrine semblait trop étroite pour l’air qu’elle tentait d’y faire entrer. Douze heures. L’ultimatum pendait au-dessus d’eux comme une guillotine numérique.
« Ils ne veulent pas nous détruire, dit-elle enfin. S’ils le voulaient, ils l’auraient déjà fait. C’est un moyen de pression. »
« Pour obtenir quoi ? » demanda Deprez.
« Notre reddition sans condition. Ils veulent des corps à ramener, pas des décombres. La corporation a besoin d’un exemple. »
Callum secoua la tête, les poings serrés contre la console. « Et si on ne se rend pas ? On n’a aucune chance contre un canon orbital. Duval et son groupe voudront ouvrir les portes, tu le sais. »
Élise comprit alors que les douze heures n’étaient pas seulement un délai militaire. C’était une bombe à retardement psychologique, conçue pour fracturer ce qui restait de cohésion dans leur micro-société. Dans moins d’une heure, la nouvelle se serait répandue par les couloirs. Dans trois heures, le groupe de Duval exigerait un vote. Dans huit, peut-être moins, les premières fissures apparaîtraient dans leur défense.
« Deprez », dit-elle, la voix ferme mais mesurée. « Combien de temps pour recalculer la trajectoire de ta torpille de prospection afin de l’utiliser comme arme de missile— à portée interorbitales ? »
Deprez pinça les lèvres. « Le lanceur est conçu pour creuser la roche, pas pour engager un vaisseau en manœuvre. Il faudrait un guidage de fortune, une charge modifiée, et un angle de tir impossible à leur vitesse actuelle. »
« Je ne te demande pas si c’est propre. Je te demande combien de temps. »
Il baissa les yeux, calculant. « Six heures. Peut-être sept. Avec des risques énormes d’échec ou de contre-détection. »
Élise se tourna vers l’écran, vers la silhouette métallique qui grossissait lentement dans leur champ de vision. L’UAR-7 ne bougeait pas, stationnaire, patiente. Une menace silencieuse suspendue à 40 kilomètres au-dessus de leur cratère.
« Et le pod secondaire ? » demanda-t-elle à voix basse, assez pour que Deprez seul l’entende.
« Toujours en réparation. Mais on pourrait accélérer les tests si on y met toute l’équipe dans le noir. »
« Non. On n’y touche pas encore. On garde cette option secrète. »
Callum s’approcha d’elle, la voix tendue. « Élise. Duval va exiger une assemblée. Tu ne peux pas leur cacher cette transmission. Si tu le fais, tu leur donnes raison de te traiter de tyran. »
Élise savait qu’il avait raison. Mais elle savait aussi que la vérité brute — que le vaisseau de sauvetage était en réalité un vaisseau de guerre, que Lumen-Corp avait dépêché des hommes armés pour les traîner en justice ou les abattre — était une vérité qui pourrait aussi bien les briser que les souder.
Les douze heures commencèrent à s’égrener sur l’horloge du poste, comme les grains d’un sablier qu’on ne peut pas retourner.
Elle se tourna vers Deprez, une question nouvelle se formant dans son esprit, une question qui la hantait depuis qu’elle avait entendu l’ultimatum.
« Ces codes d’installation dont tu m’as parlé. Ceux de Lumen-Corp. Est-ce qu’ils incluent une procédure pour *annoncer* une révolte avant qu’elle n’arrive ? Une manière de prévenir une force d’intervention, avec les coordonnées du site et un prétexte légitime ? »
Deprez ne répondit pas immédiatement. Son silence fut plus éloquent qu’une confession. Élise sentit le sol vaciller sous ses pieds, non pas à cause du régolithe instable, mais à cause d’une certitude qui s’enfonçait en elle comme un clou rouillé.
Le signal n’avait peut-être pas été envoyé depuis l’extérieur. Le vaisseau n’était peut-être pas venu en réponse à un appel de détresse authentique. Quelqu’un, à l’intérieur de la base, avait peut-être scellé leur destin bien avant qu’ils n’envisagent de se rebeller.
Les douze heures commençaient à présent, mais le compte à rebours qui la glaçait était d’une autre nature. C’était celui du traître dans leurs rangs.
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