Luna Secunda
Lire le chapitre 27: Aftermath: The Siege Mindset
L’air de la salle commune était devenu rare. Pas celui qu’on respire, mais celui qu’on ose prendre. Élise se tenait debout devant la table centrale, les deux mains posées à plat sur la surface griffée d’usure, et elle laissa le silence s’épaissir encore une seconde avant de parler. Deprez était adossé au mur derrière elle, bras croisés, visage fermé. Callum se tenait à sa droite, un data-slate serré entre les doigts comme un bouclier. Duval et ses deux ingénieurs occupaient l’autre extrémité de la salle, groupés, méfiants.
Élise ne leur laissa pas le temps de poser la première question.
« Vous avez tous entendu la transmission. Douze heures, c’est court. Je ne vais pas vous mentir : si on les laisse entrer, si on les laisse poser le pied dans ce sas, on est morts. Pas prisonniers. Morts. »
Un murmure parcourut l’assemblée. Duval ouvrit la bouche, mais Élise leva la main.
« Je n’ai pas fini. »
Elle activa l’écran mural. Le plan schématique de la base s’afficha, avec en rouge les zones sensibles, en bleu les itinéraires de repli, et en jaune clignotant le sas principal.
« Voilà ce que je propose. Deux actions en parallèle. »
Elle toucha l’écran. Une ligne rouge partit du tube lance-torpilles de prospection, dissimulé sous le plancher du hangar C, et remonta jusqu’à la surface, là où le sas de maintenance donnait sur le régolithe lunaire.
« Le projectile que Deprez a caché sous nos pieds n’est pas conçu pour percer une coque militaire. Mais il n’en a pas besoin. Ce vaisseau d’intervention, il a une ligne de carburant externe. Exposée. Longue de quatre mètres, sur le flanc bâbord, près des propulseurs de manœuvre. »
Elle marqua une pause. Dans la salle, l’attention était totale. Même Duval avait cessé de croiser les bras.
« Un impact à cet endroit, et leur capacité de poursuite tombe à zéro. Ils auront assez de jus pour manœuvrer, peut-être, mais pas pour nous verrouiller ni pour nous bombarder depuis l’orbite basse. Ils devront soit se poser, soit rester à distance en attendant des renforts. Dans les deux cas, on gagne du temps. »
« Et s’ils se posent ? » demanda Duval, la voix tendue.
« S’ils se posent, ils débarquent à pied. Et à pied, sur la surface, à trois cents mètres de notre sas, ils sont vulnérables. On a l’avantage du terrain. »
Elle fit glisser son doigt sur l’écran. Un second point s’alluma, à trois kilomètres au nord-est, hors de la ligne de vue directe du sas principal.
« Le deuxième élément du plan, c’est la capsule de secours. Les coordonnées que j’ai trouvées dans le rapport falsifié, je les ai vérifiées. Hélène a travaillé toute la nuit sur les données sismiques. La capsule existe. Elle est endommagée, mais sa coque est intacte. »
Callum s’agita à côté d’elle.
« On n’a pas le temps de la réparer pour l’utiliser comme moyen de fuite, Élise. Tu le sais. »
« Je ne veux pas l’utiliser pour fuir. Je veux l’utiliser comme leurre. »
La salle entière se figea. Élise laissa le concept s’installer.
« Je vais y envoyer un signal de détresse codé sur les fréquences Lumen-Corp. Une signature de fuite. Un équipage qui se disperse. Ils vont devoir choisir : soit ils nous prennent en chasse sur cette capsule, soit ils viennent nous chercher ici. »
« Et s’ils choisissent le mauvais pour nous ? » demanda un des ingénieurs de Duval.
« Alors on aura une capsule endommagée qui s’éloigne à faible poussée, et un vaisseau de sécurité qui la poursuit en brûlant le reste de son carburant. Dans les deux cas, ils se retrouvent avec moins de ressources, et nous avec plus de temps. »
Silence. Puis Duval parla, et sa voix avait perdu une partie de son agressivité.
« Tu nous demandes de voter pour un plan qui commence par un tir de missile caché et une manœuvre de diversion. Sans garantie que leur vaisseau soit vraiment neutralisé. Sans garantie que la capsule soit capable de s’arracher au sol. Tu nous demandes un saut de foi, Élise. »
« Non. Je vous demande un choix de dure réalité. » Élise planta ses doigts sur la table et se pencha en avant. « Vous avez entendu l’ultimatum. Rendez-vous ou destruction. Ce n’est pas une négociation, Duval. C’est un ordre d’exécution avec option de reddition. Eux, ils ne votent pas. Ils obéissent. Nous, on a encore ce luxe. » Elle se redressa et balaya la salle du regard. « Je vous propose la seule issue qui n’implique pas de les laisser entrer. »
Elle sortit un injecteur de vote de sa poche et le posa sur la table.
« Vote ouvert. Pour la défense active, ou pour la reddition. Chacun sa conscience. Dix minutes. »
Le silence retomba. Puis, un à un, les membres de l’équipage s’avancèrent et posèrent leur pouce sur le capteur. Les visages étaient tendus, fermés. Personne ne croisa le regard de son voisin.
Quand le dernier pouce eut scanné, Élise consulta le décompte.
« Quatorze pour la défense active. Deux pour la reddition. » Elle releva les yeux. « Les deux voix de la minorité seront entendues, mais la décision est prise. On se bat. »
Elle ne chercha pas à savoir qui avaient été les deux voix. Elle le saurait assez tôt. Pour l’instant, elle avait besoin de tout le monde.
« Callum, Deprez, Hélène : avec moi, cape C, on stabilise le lanceur et on fait un essai à blanc du système de visée. Duval, je te mets sur le renfort du corridor principal avec ton équipe. Le dernier segment avant le sas, je le veux en barricade mobile. Des plaques de blindage, des treuils, tout ce qu’on peut manœuvrer rapidement. S’ils percent le sas, je veux un goulot d’étranglement qu’ils ne puissent pas ouvrir sans se battre pour chaque mètre. »
Duval hésita une seconde, puis hocha la tête.
« On s’y met. »
L’assemblée se dispersa dans un froissement de combinaisons et un martèlement de bottes. Élise resta une seconde devant la table, seule, les mains encore posées sur la surface. Elle avait obtenu ce qu’elle voulait : un commandement clair, un vote derrière elle, un objectif commun.
Elle savait aussi que cela ne durerait pas.
—
Dans le corridor principal, trois heures plus tard, l’air était chargé de poussière métallique et du bruit strident des découpeuses plasma. Duval et ses deux ingénieurs avaient fait des merveilles : des plaques de blindage de deux mètres sur un, prélevées sur les cloisons internes des modules abandonnés, étaient boulonnées sur des glissières bricolées à partir de rails de chariot élévateur. Le résultat était un mur mobile, en trois segments, que deux personnes pouvaient déplacer en moins de quatre minutes. Élise vint l’inspecter, courbant l’échine sous un angle où le plafond devenait bas.
« C’est du beau boulot, Duval. »
« On ne pourra pas les arrêter avec ça. » Il ne cherchait pas à la ménager. « Si l’équipage de sécurité est équipé en armes lourdes, ils perceront ces plaques comme du papier. »
« Ils les perceront », confirma Élise. « Mais ça leur prendra du temps, et chaque trou qu’ils feront, ce sera une opportunité pour nous de répondre depuis les angles morts. » Elle tapa du plat de la main sur un des montants. « On ne leur demande pas de gagner la guerre. On leur demande de nous offrir des minutes. »
Duval la regarda longuement, puis détourna les yeux et retourna à son travail.
Élise continua vers le cap C. Deprez et Callum étaient accroupis au-dessus du lanceur, démonté, ses entrailles métalliques révélées sur une bâche étalée au sol. Deprez pointait du doigt un circuit imprimé aux connexions oxydées.
« Le système de ciblage d’origine est solide, mais l’optique est bouchée par la poussière accumulée. On peut nettoyer, recalibrer, mais la précision restera approximative à cette distance. »
« Combien d’approximation ? » demanda Élise.
« À trois cents mètres, un écart de deux à trois mètres. »
« Le réservoir de carburant externe, il fait quelle taille ? »
Deprez consulta ses notes. « Environ un mètre sur deux, cinquante centimètres de profondeur. »
« Alors deux à trois mètres d’écart, c’est trop. » Élise s’accroupit à son tour. « On ne peut pas corriger la trajectoire en vol ? »
« Pas avec ce système, non. C’est un projectile balistique simple, sans tête chercheuse. »
Callum releva la visière de son casque de travail. « On peut abattre la distance. Si on déplace le lanceur vers le sas de maintenance de surface, là où la visée est directe, l’écart chute à moins d’un mètre. »
« Et on expose le lanceur à leur détection ? »
« Pas si on le fait juste avant le tir. Ils n’auront pas le temps de réagir. »
Élise réfléchit. Le plan devenait plus serré, plus risqué, plus dépendant de la synchronisation. Elle détestait ça. Mais elle détestait encore plus l’alternative.
« Va pour le déplacement. Deprez, tu plafonnes le rail de guidage au sol sous la bâche. On utilisera le treuil du hangar pour le tracter à travers le sas de maintenance. Callum, tu coordonnes avec Hélène pour l’envoi du signal sur la capsule. Je veux que ce leurre soit crédible : un départ progressif, des manœuvres d’évitement simulées, pas une simple balise qui s’allume. »
Deprez hocha la tête, les yeux déjà plongés dans son outillage. Callum rangea ses notes dans la poche de poitrine de sa combinaison.
« Tu veux que je lance la séquence de test de la capsule maintenant ? »
« Pas encore. » Élise se releva, les genoux et les poignets déjà douloureux après trois heures de travail sous tension. « D’abord, on termine le blindage. D’abord, on déplace le lanceur. D’abord, on s’assure qu’on peut frapper avant qu’ils ne frappent. Ensuite, on s’occupe de la fuite. »
Elle sortit du cap C et remonta le corridor vers son module. Le chantier autour d’elle n’était pas grandiose. C’était de la sueur, de la poussière, des boulons, des câbles traînants. Des hommes et des femmes fatigués qui déplaçaient du métal dans l’espoir de survivre à la prochaine aube.
Élise s’arrêta brièvement devant la vitre du poste de contrôle, où Hélène travaillait sur le réseau sismique, les sourcils froncés, les lèvres serrées en une fine ligne de concentration. Élise leva la main, mais ne frappa pas. Elle laissa Hélène à son travail.
Dans son module, elle décrocha le casque mural et le posa sur le siège, à côté d’elle. Elle ouvrit le canal interne, à voix basse.
« Deprez. Tu es toujours sur la question des codes d’installation ? »
Un silence. Puis la voix de Deprez, grésillante, prudente.
« Oui. »
« Et le signal de détresse codé ? Tu penses toujours qu’il aurait pu être déclenché par quelqu’un ici ? »
« Je pense qu’il aurait pu. Je n’ai pas encore trouvé de preuve que ce soit le cas. »
« Alors continue de chercher. Et ne le dis à personne. »
Elle coupa la communication. Puis elle resta assise, seule, dans le silence de son module, à écouter le souffle régulier de la ventilation et à penser à la seconde capsule, couchée à trois kilomètres sous le régolithe, attendant peut-être un équipage qui n’existerait jamais.
Le sas dehors grinça légèrement sous la pression lunaire. Élise ferma les yeux un instant. Douze heures, c’était court. Mais ce n’était pas encore fini.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.