Luna Secunda
Lire le chapitre 28: The Booby Trap
Le sourire d’Élise était celui d’une femme qui comptait les secondes avant l’orage. Elle tenait le détonateur comme un talisman, les doigts calés contre le boîtier orange, et regardait Deprez enrouler le fil de cuivre autour de la dernière charge.
« On a trois rangées de charges le long du corridor d’accès, dit-elle à voix basse, comme si les murs pouvaient l’entendre. La première à cinquante mètres de l’airlock principal, la deuxième à vingt-cinq, la troisième juste sous le sas lui-même. On ne touche pas à la structure porteuse. »
Deprez leva un sourcil, la lampe frontale révélant les rides profondes autour de ses yeux. « Tu es sûre que le régolithe va supporter la déflagration sans que tout nous tombe dessus ? »
« Les relevés géologiques datent de l’installation de la base. J’ai passé la moitié de ma carrière à faire sauter des tunnels sur des terrains instables. Ça tiendra. » Elle marqua une pause. « Enfin, ça tiendra si on ne déclenche pas tout en même temps. L’idée, c’est de faire une brèche sélective : chaque charge doit fermer un passage sans ouvrir un accès direct à l’intérieur. »
Callum arriva du fond du hangar, poussant une plateforme sur laquelle reposait le robot foreur E-7, son bras articulé pendant comme celui d’un oiseau mort. « J’ai réussi à démonter le capteur de proximité, dit-il en essuyant la graisse sur son pantalon. Il ne reconnaîtra plus les humains comme des obstacles. Par contre, il faudra lui donner une consigne d’identification claire, sinon il va canonner tout ce qui bouge, y compris nous. »
Élise contourna la machine, inspectant le châssis. « On lui programme trois codes d’ami : toi, moi, Deprez. Hélène pourra y ajouter le sien plus tard. Personne d’autre. » Elle tapota le carter du moteur. « Il a assez de puissance pour percer un blindage de dix centimètres. Contre une combinaison spatiale, il fera des merveilles. »
« Une sentinelle automatique, murmura Deprez. On dirait le scénario d’un film de série Z. »
« J’aimerais que ce soit de la fiction, répondit Callum. Mais on a douze heures avant que ce vaisseau ne se mette à l’échelle de tir. »
Il n’avait pas besoin de rappeler le compte à rebours. Élise le sentait battre sous son sternum depuis que la transmission hostile avait fini de résonner dans la salle de commande. Douze heures pour retourner une base conçue pour le forage industriel en fortin défensif. Douze heures pour faire mentir les manuels d’ingénierie.
Elle s’accroupit devant la dernière charge, vérifiant la connexion du détonateur à distance. « On fait le test de l’airlock ouest. Le sas de maintenance est resté ouvert trop longtemps et le joint est faussé. Si on arrive à le caler avec une petite charge, ça nous donnera une meilleure position pour couvrir l’approche principale. »
Deprez hocha la tête, déjà en mouvement vers le sas. « Je passe devant avec un détecteur de gaz. Je ne veux pas qu’une poche de méthane nous transforme en torche humaine. »
« Tu es un vrai romantique, dit Callum sèchement. »
« C’est pour ça que je suis encore en vie. »
Ils travaillèrent pendant une heure dans le silence de l’ouvrière. Élise fixait les charges avec des sangles magnétiques, réglait les charges proportionnelles, et s’assurait que chaque point de détonation était orienté de façon à projeter la force vers l’extérieur, pas vers le cœur du corridor. Deprez, de son côté, vérifiait les réseaux électriques secondaires pour s’assurer que la perte de puissance ne désactiverait pas les commandes internes du sas.
« La charge est calibrée pour trente millisecondes de déflagration », annonça Élise en reculant de quelques pas. « On doit pouvoir refermer la porte avant que le souffle ne remonte le tunnel. »
Callum s’arrêta, le visage écrit de doute. « Et si la porte est déjà endommagée par le souffle ? On va rester coincés sur le mauvais côté. »
« C’est le sas de maintenance, répliqua Élise. Il n’y a rien d’autre que des pièces de rechange et un vieux télémanipulateur. On ne perd rien d’essentiel. »
« Sauf nous-mêmes », murmura Deprez, mais il ne dit rien de plus.
Ils installèrent la charge, puis s’éloignèrent jusqu’au premier angle de blindage, où Élise avait installé un poste de contrôle portable. Elle enfonça la clé dans le boîtier, tourna le cadran sur la séquence test, et appuya sur le bouton.
La déflagration arriva comme un coup de poing étouffé, un bruit sourd suivi d’un souffle de poussière qui remonta le corridor et les enveloppa d’une fine couche de sable lunaire projetée contre les parois. Puis le silence. Le nouveau silence qui suit un éboulement contrôlé.
« Ça a tenu », dit Deprez, la voix déformée par le filtre de son masque.
« Pas si vite. Je vérifie l’état du sas. » Élise consulta l’écran de son console portable, scrutant les capteurs de pression et les sondes thermiques à l’intérieur du tunnel. Les valeurs étaient dans les normes. Aucune déchirure de membrane, aucun affaissement structurel.
« Je vais aller voir de plus près, déclara-t-elle en se relevant. Il faut que je confirme que le joint est bien calé avant de passer à l’étape suivante. »
« Je viens avec toi, dit Callum. »
« Non. Tu restes ici avec Deprez. Si ça se referme, vous serez les seuls à savoir où j’étais. »
Il ouvrit la bouche pour protester, mais Deprez posa une main sur son épaule. « Elle a raison. On ne sacrifie pas deux personnes pour une vérification de routine. »
Élise enfila son casque, vérifia le joint de son col, et s’engagea dans le corridor dans le faisceau de sa lampe frontale. La poussière flottait encore dans l’air, suspendue dans la faible gravité, comme de la neige dorée dans une tempête au ralenti. Elle avançait avec la prudence du démineur, chaque pas étant une question posée au sol.
Le sas était à quinze mètres. Le panneau extérieur était resté ouvert, mais le panneau intérieur s’était refermé, bloqué à quatre centimètres de son point de contact. Une fissure traversait le profil de l’embrasure, mais la structure semblait intacte.
Elle s’agenouilla, glissa une main gantée dans l’interstice pour sentir la température de l’acier. Froid. Stable. Pas de vibration parasite. Elle allait se relever quand elle perçut un mouvement dans la poussière, une ondulation qui n’était pas due à son propre déplacement.
Elle tendit l’oreille.
Un grattement. Métallique. Derrière le sas.
Elle laissa sa main retomber sur la crosse du pistolet-outil fixé à sa ceinture, puis marqua un temps avant d’activer son micro interne. « Deprez. Tu m’entends ? »
« Fort et clair. »
« Est-ce qu’il y a une autre sortie vers le sas de maintenance depuis l’extérieur ? Un raccord de service ou un tunnel de câbles ? »
Silence. Puis Deprez, la voix plus basse que d’habitude : « Je ne vois rien sur les plans. Pourquoi ? »
Élise ne répondit pas tout de suite. Elle restait là, les yeux fixés sur la fissure, quand un nouveau son monta du métal. Un son qui n’était ni la vapeur d’un système de refroidissement ni le gémissement d’une poutre fatiguée.
Un son qui ressemblait à une machine qui attendait.
« Je viens de me rendre compte d’un truc, dit-elle lentement. Les charges qu’on a posées sur l’approche principale — je les ai calibrées pour une masse standard en combinaison spatiale. Mais si le vaisseau envoie des robots avant les hommes, des unités à faible signature thermique, les détecteurs de mouvement vont rester muets. »
Elle se releva, la poussière se déposant sur ses épaules comme un linceul. « Il faut qu’on reprogramme la sentinelle autrement. Pas pour les humains. Pour les machines. »
Deprez grogna. « Tu viens de réaliser ça maintenant ? »
« Je viens de me souvenir que Lumen-Corp utilisait des unités de nettoyage autonomes sur les stations abandonnées. Des araignées de décontamination. Elles ont une signature thermique presque nulle. » Elle marqua une pause. « Et une capacité de découpage au laser. »
Un long silence s’installa, puis Callum, très calmement : « Élise. Dis-moi que tu blagues. »
« J’aimerais bien. »
Le grattement derrière le sas s’était tu. Mais quelque part dans la poussière du corridor, plus près qu’avant, une petite plaque de métal venait de bouger.
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