Luna Secunda
Lire le chapitre 29: The Debt Paid
Le silence, après des heures de soudure et de tests de charges, était presque aussi oppressant que le vacarme. Élise avait les mains qui tremblaient encore, non de fatigue, mais de cette tension nerveuse accumulée depuis l'ultimatum. Elle avait besoin d'un moment seule, loin des regards de Duval, loin de l'énergie nerveuse de Callum. Elle s'était réfugiée dans l'atelier de stockage C, là où les effets personnels des mineurs défunts attendaient leur rapatriement hypothétique.
La lumière du plafonnier baignait les caisses scellées d'une lueur blafarde. Poussière lunaire incrustée dans les coins, étiquettes de fret aux bords effrangés. Elle reconnaissait les noms, la plupart. Des morts de l'accident, ou de ceux qui l'avaient précédé. Les vivants n'avaient souvent pas d'affaires ici, seulement leurs espaces de vie exigus et leurs souvenirs numériques.
Elle trouva la boîte de Tomas Reyes. L'étiquette était manuscrite, d'une écriture soignée, presque scolaire. Une note de son propriétaire, probablement. Élise s'accroupit et leva le couvercle. Une odeur de vieux cuir et de tabac froid s'en échappa, un fantôme de Terrienne dans l'air recyclé.
Un vieux lecteur de musique, à la batterie morte. Un bracelet en argent simple, sans inscription. Une photo plastifiée, abîmée aux coins : une femme souriante, tenant un petit garçon sur ses genoux. Et sous le lecteur, une pochette de documents en papier. Le papier était rare, presque précieux. Pourquoi Tomas avait-il gardé ça ici ?
Elle déplia la liasse. Une partie ronéotypée, un contrat d'assurance-vie. Les termes semblaient standard. Puis, agrafée à la dernière page, une lettre de la corporation, datée de trois mois avant l'accident. Le papier était plus fin, presque glacé. Élise le lut, les mots s'imprimant en elle comme des clous.
"…Votre demande de couverture pour opérations de forage à distance est refusée. En application de la clause 14-B, relative aux 'risques non conventionnels de terrassement compact', votre police est considérée comme rendue caduque pour toute activité hors du périmètre de maintenance standard. La société vous enjoint de limiter vos opérations au secteur certifié…"
Elle lut la clause plusieurs fois. Le jargon était précis, trop précis. C'était une échappatoire légale, une façon de ne pas payer si Tomas trouvait la mort dans un secteur non certifié. Et Tomas, fidèle à l'éthique de travail qu'on lui avait inculquée, avait dû aller là où la roche l'appelait, hors du périmètre, pour réparer cette pompe à liquide de refroidissement en panne qui gelait le module 4.
L'accident. La dépressurisation éclair. Tomas avait été le premier à être retrouvé, le casque encore vissé, mais la combinaison déchirée par l'angle d'un panneau de forage arraché.
Élise relut la dernière ligne de la lettre de refus : "…Cette décision est sans appel. En cas de décès, l'indemnité prévue au contrat de base s'élèvera à zéro (0) unités de crédit."
Zéro. Elle avait envoyé une demande d'indemnisation à la famille de Tomas, une lettre standard de la société, annonçant un versement imminent. Quelque chose dans sa poitrine se serra, un nœud de glace. La veuve de Tomas, avec son fils de huit ans, pensait que l'argent allait arriver. Le temps avait passé, et l'argent n'était jamais arrivé. Élise, prise par les crises, les réparations, les luttes, n'avait pas vérifié.
Elle laissa retomber la lettre dans la caisse et referma le couvercle avec un bruit sec. Le silence de l'atelier lui parut soudainement plus lourd. Le visage souriant de la femme sur la photo flottait encore dans sa mémoire.
Elle ne pouvait rien pour Tomas. Pas maintenant. Mais elle pouvait s'assurer que la dette fût payée. Pas avec des crédits holographiques d'une corporation en faillite, mais avec quelque chose de plus tangible.
Elle sortit son terminal personnel et ouvrit une interface cryptée. Le plan du torpilleur. La charge modifiée. La trajectoire d'approche du vaisseau de la société. Elle traça une ligne du point d'attache de la tuyauterie externe, la ligne de carburant qui alimentait le réacteur principal, jusqu'au réservoir de masse primaire. Un seul coup bien placé, très bien placé, ne ferait peut-être pas exploser le vaisseau. Mais ça le laisserait mort sur l'orbite. Sans propulsion, il serait à la dérive.
"Une dette se paie," murmura-t-elle dans le vide de l'atelier. "Et parfois, on la paie avec les intérêts."
Elle enregistra un fichier vocal, codé, à destination du terminal de sa liaison avec la Terre, un lien satellite qu'elle n'avait plus utilisé depuis des années. Le message était court. Un numéro de compte. Le nom de la veuve. Un mot de passe pour un héritage qu'elle allait créer de toutes pièces.
Elle ne savait pas comment s'y prendre, ni à quel prix, mais elle savait une chose : si elle ne ramenait pas ce vaisseau de la corporation en pièces détachées, elle détournerait ce qui restait de l'actif du bailleur de fonds pour couvrir la somme, même si c'était illégal. Même si c'était une goutte d'eau dans l'océan de pertes.
Un bruit derrière elle. Elle pivota, la main sur le pistolet thermique à sa ceinture. C'était Deprez, les yeux plissés sous son bandeau de maintenance.
"Chef. On a trouvé quelque chose dans la baie de données du robot sentinelle. L'automate, celui que vous avez repéré. Il ne communique pas sur la fréquence standard. Il m'envoie des paquets de données. Sur un canal mort. Mais crypté."
Élise se redressa, rangeant le terminal. La photo de la famille, le contrat vide, la promesse brisée - elle les laissa dans la caisse, mais la colère était en elle, chaude et précise.
"Qui a le décrypteur ?"
"Duval," dit Deprez. "Il l'a réquisitionné pour la surveillance de l'airlock principal."
"Allez le chercher," ordonna Élise. "Et dites-lui que c'est une priorité absolue. Avant le vaisseau. Avant tout."
Deprez hocha la tête. "Vous avez l'air différente, chef. Vous avez trouvé quelque chose ?"
"J'ai trouvé un contrat qui dit que la société ne doit rien à personne," répondit-elle, la voix plate. "Et je vais m'assurer qu'ils ont tort."
Elle sortit de l'atelier derrière lui, laissant la caisse aux effets de Tomas dans la pénombre. En haut du corridor, les lumières clignotaient, le réacteur ronronnait dans une harmonie tendue. Le compte à rebours des douze heures n'était pas affiché sur les murs, mais il était dans chaque battement de cœur, chaque regard entre les techniciens.
La dette de Tomas. Le mensonge légal de la société. L'automate qui parlait dans le noir.
Élise sentit pour la première fois que le combat contre la corporation n'était pas seulement pour survivre. C'était pour faire payer. Et quand la torpille percerait la ligne de carburant, elle penserait à la femme sur la photo et au petit garçon.
"Que ça saute," dit-elle à voix basse, en entrant dans la salle de contrôle où les écrans de surveillance clignotaient déjà, cherchant la signature thermique faible de la machine qui approchait.
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