Luna Secunda
Lire le chapitre 4: The Beacon That Cannot Speak
L'antenne s'était tordue comme un bras cassé, son mât d'aluminium plié à quarante degrés par la secousse sismique. Élise Marchand la contemplait par la vitre du sas extérieur, les doigts encore engourdis par le froid du vide qui suintait à travers ses gants.
— On aurait dû la remplacer il y a trois ans, grommela-t-elle pour elle-même.
La voix de Sébastien crépita dans son casque.
— Tu parles à qui ?
— À personne. Parle à ta sœur.
— Elle cherche. Les archives papier de la base sont un bordel sans nom. Mais elle a trouvé quelque chose d'intéressant.
Élise engagea le sas de maintenance, vérifia deux fois les verrous avant de laisser la pression s'égaliser.
— Quoi ?
— La liste de rotation originale n'existe pas. Le document papier n'a jamais été imprimé.
Élise marqua une pause, la main à mi-chemin du casque.
— Comment ça, jamais imprimé ?
— Ma sœur dit que tout ce qui touche aux assignations d'équipage passe par un circuit physique. C'est une règle de sécurité depuis l'accident de la station Gagarin. Chaque liste est archivée en double, papier et numérique.
— Et la mienne ?
— Numérique seulement. Créée il y a huit jours, signée de ton code d'équipe, mais sans trace d'impression. C'est comme si elle était née directement dans le système.
Élise sentit un frisson qui n'avait rien à voir avec la température du sas.
— Merci, Sébastien. Dis à ta sœur que...
— Que tu lui dois un repas. Je sais. Fais attention à toi, Élise.
La liaison coupa. Elle resta un instant immobile, les yeux fixés sur le mât tordu, la colère montant par vagues lentes.
Quelqu'un avait fabriqué une liste de rotation entièrement virtuelle, signée sous son identité, pour écarter trois mineurs — dont le frère de Sébastien — d'une mission vers le puits est. Quelqu'un qui savait que les procédures papier étaient le maillon faible de la sécurité, et qui les avait contournées.
Elle engagea le processus de remplacement de l'antenne, ses gestes machinaux tandis que son esprit tournait. Le système de grue externe émit un gémissement métallique, soulevant le mât endommagé. Elle le guida vers la zone de stockage, puis revint avec le nouveau.
C'est en vérifiant les connexions de base qu'elle remarqua quelque chose d'anormal.
Le boîtier de la balise de détresse — cette petite sphère de titane qui aurait dû émettre un signal de localisation continu en cas de catastrophe — présentait une légère décoloration autour de son joint d'étanchéité. Comme si quelqu'un l'avait ouvert récemment.
Élise s'immobilisa, son outil à la main.
Les balises de détresse étaient inviolables. C'était un axiome de la sécurité lunaire, aussi fondamental que la gravité elle-même. Chaque base en possédait quatre, placées à des points stratégiques, chacune conçue pour transmettre indépendamment un signal de détresse vers la Terre, sans nécessiter d'alimentation ni de contact humain.
Elle fit glisser ses doigts le long du joint.
— Sébastien, tu m'écoutes ?
— Je t'écoute.
— Je veux que tu vérifies les autres balises. Toutes. Dis-moi si tu vois la même chose que moi.
— La même chose ?
— Une trace d'ouverture récente. Comme si quelqu'un avait tripoté le boîtier.
Un silence.
— Élise, si les balises sont compromises...
— Vérifie. Je te rappelle.
Elle coupa la liaison et dévissa le couvercle de la balise devant elle. Ses mains tremblaient légèrement, mais sa respiration restait régulière — quinze ans de carrière lui avaient appris que la panique était une ennemie plus dangereuse que le vide.
L'intérieur de la balise révéla un circuit d'émission parfaitement intact. Les batteries étaient chargées, les connexions soudées, le transpondeur en état de fonctionnement.
Mais le câble coaxial qui devait relier le transpondeur à l'antenne d'émission avait été sectionné net. Pas arraché, pas usé — coupé. Avec un outil précis, probablement une pince de maintenance standard.
Le signal ne sortirait jamais de cette balise.
Elle resta figée, le regard fixé sur la coupure. Cette balise était l'un des quatre points de survie de la base. En cas de défaillance catastrophique — rupture de la coque, perte d'oxygène, effondrement structurel — c'était ce signal qui alertait la Terre, qui déclenchait les opérations de sauvetage.
Sans lui, la base pouvait mourir en silence, et personne sur Terre ne le saurait avant qu'il ne soit trop tard.
C'était pire que du sabotage. C'était de l'asphyxie programmée.
Elle allait refermer le boîtier quand quelque chose cliqueta sous ses doigts. Un léger jeu dans le revêtement interne, à peine perceptible. Elle insinua la lame de son couteau multifonction dans l'interstice et fit levier.
Le revêtement se souleva, révélant une cavité qui n'aurait pas dû exister. À l'intérieur, une puce de données minuscule, pas plus grande qu'un ongle, enveloppée dans un film antistatique.
Elle la dégagea avec précaution, la fit glisser dans la poche scellée de sa combinaison. Elle vérifierait son contenu dans un environnement sécurisé, pas en pleine sortie EVA.
Une pensée la frappa : la balise qu'elle réparait n'était pas celle qu'elle avait reçu l'ordre de remplacer. L'ordre de maintenance qui lui était parvenu ce matin mentionnait un mât d'antenne de la section C, pour un problème de réception. Rien à voir avec une balise de détresse.
Mais elle avait trouvé le mât de l'antenne de la section C. Et c'était en le remplaçant qu'elle avait découvert la balise compromise.
Comme si quelqu'un avait voulu qu'elle la trouve.
Elle finit de refermer le boîtier, une colère froide remplaçant peu à peu la surprise. Quelqu'un préparait cette base pour un dénouement silencieux. Quelqu'un qui avait accès aux systèmes de sécurité, qui pouvait falsifier des signatures, qui pouvait croiser et décroiser des noms sur des listes de rotation.
Quelqu'un qui connaissait les balises de détresse.
— Sam, tu m'entends ?
La réponse d'Okonkwo mit quelques secondes à venir, teintée de parasites.
— Je t'entends, Élise. Mauvais timing — j'étais justement en train de bidouiller les caméras du corridor central. J'ai trouvé une fenêtre de deux minutes dans trois heures.
— On aura peut-être besoin de plus que deux minutes. Trouve quelque chose sur les balises de détresse. Historique de maintenance, tout ce que tu peux. Discrètement.
— Pourquoi les balises ? Elles sont...
— Vérifie juste.
Elle coupa la liaison avant qu'il ne pose d'autres questions. Sébastien revint quelques instants plus tard, la voix tendue.
— J'ai vérifié les trois autres balises de la base.
— Et ?
— Deux d'entre elles présentent des traces d'ouverture similaires. La troisième est intacte, mais elle fonctionne sur un circuit d'alimentation différent, relié au générateur principal.
— Celle qui ne fonctionne pas si le générateur tombe en panne.
— Exactement.
Élise ferma les yeux derrière sa visière. Une base isolée sur la Lune, ses canaux de communication vers la Terre méticuleusement neutralisés, un personnel soigneusement trié pour une mission dont personne ne parlait ouvertement.
— Écoute-moi, Sébastien. Je ne veux pas que tu en parles à qui que ce soit. Pas à ta sœur, pas à ton frère, pas aux autres équipiers.
— Élise, tu ne peux pas garder ça pour toi. Si les balises sont mortes, toute la base est en danger. Il faut prévenir Fournier, il faut...
— Fournier a ignoré les coupes nettes sur le convoyeur. Vélasquez a réinterprété les données de Sam pour les faire passer pour une usure normale. Quelqu'un utilise mon identité pour écarter des mineurs d'une mission. Et maintenant les balises sont neutralisées. Tu comprends ce que ça signifie ?
Un silence.
— Ça signifie qu'il ne faut pas prévenir Fournier.
— Ça signifie qu'on est seuls, Sébastien. Complètement seuls.
Elle toucha la puce dans sa poche, sentit sa présence rassurante contre sa cuisse. Une seule séquence de codes, inconnue, qui n'apparaîtrait sur aucun registre de la base.
Un message que personne n'était censé envoyer.
Et quelqu'un voulait qu'elle le trouve.