Luna Secunda
Lire le chapitre 31: The Engineer's Gambit
Il faut trois écoutes pour que le sens s’impose. La première, Élise l’entend comme tout le monde, figée autour de la radio dans le poste de commandement exigu. La voix de Vasseur, hachée, fatiguée, récite des coordonnées avec la précision d’un homme qui récite une leçon apprise. La seconde écoute, elle l’effectue seule, casque sur les oreilles, le doigt sur l’enregistrement, à la recherche d’un défaut, d’une hésitation. La troisième, elle superpose le fichier audio à la carte technique du cargo de secours — le modèle *Étoile Filante*, qu’elle connaît par cœur, quinze ans de carrière sur des plateformes où ce rafiot de luxe faisait la navette.
— Il ment.
Deprez lève les yeux de son terminal, les traits tirés par trente-six heures sans sommeil.
— Vasseur ? Tu es sûre ?
— Les coordonnées qu’il donne, c’est le point d’ancrage des réservoirs latéraux, dit-elle en tapotant l’écran. Sauf que sur ce modèle, les réservoirs sont intérieurs, blindés, intégrés à la coque. Le point faible, c’est la ligne d’alimentation, qui court à l’extérieur sur trois mètres, entre le réacteur auxiliaire et le module de propulsion. Elle longe le flanc bâbord, à hauteur du pont technique, recouverte par un panneau de maintenance.
Elle zoome sur la silhouette grise du vaisseau.
— Si on frappe là, on ne touche que le panneau et le conduit. Si on frappe là — elle pointe les coordonnées de Vasseur — on érafle le blindage. On annonce notre position. On meurt.
— Pourquoi il ferait ça ?
— Parce qu’on le force. Écoute le rythme.
Elle relance l’enregistrement. La voix de l’ingénieur s’élève dans le haut-parleur, nette, presque métallique dans le silence de la salle.
— … je répète : coordonnées d’impact optimales, secteur B-7, alignement 42, profondeur 3,2. Je vous le dis parce que je veux que vous compreniez. Ils sont sérieux. Ils ont des hommes. Ils ont des machines. Rendez-vous avant minuit, et ça s’arrête.
Élise coupe le son.
— Il marque une pause après chaque phrase. Pas une pause naturelle. Une respiration comptée. Trois temps. Puis deux. Puis trois.
— Un code morse inversé ?
— Non. Plus simple. Il compte en français. Un, deux, trois. Un, deux. Un, deux, trois.
Elle sort un carnet de sa poche, griffonne des chiffres.
— Première phrase : trois mots avant la pause. « je répète coordonnées ». Deuxième phrase : deux mots. « secteur B-7 ». Troisième : trois mots. « alignement 42 ». Quatrième : deux mots. « profondeur 3,2 ». Il nous donne une séquence avec les nombres qu’il peut glisser sans éveiller les soupçons de ses geôliers.
Elle trace un trait sous la suite : 3-2-3-2-3-2-3-2.
— Huit nombres. Alternance régulière. Mais il n’est pas allé au bout. La phrase finale — « Rendez-vous avant minuit, et ça s’arrête » — elle fait huit mots. Pas de pause. Il coupe la séquence net.
Deprez penche la tête.
— Trois deux trois deux trois deux trois deux… quatre fois trois, quatre fois deux. Quatre. Deux, trois. Onze ?
— Douze, dit Élise. Trois fois quatre font douze, deux fois quatre font huit, total vingt. Vingt. La distance, en années-lumière ? Non. En heures ?
Elle se lève, arpente les trois mètres de la pièce.
— Vingt heures. C’est le délai dont il dispose avant qu’ils ne le fassent taire. Ou vingt minutes. Le temps qu’il a mis à mémoriser les coordonnées exactes entre le moment où on les lui a dictées et celui où on l’a branché sur la fréquence.
— Tu supposes beaucoup.
— Je suppose que Vasseur est un ingénieur système qui a conçu la moitié des ponts de commandement de ce secteur, dit-elle. Il n’oublie pas la position exacte d’un point faible qu’on lui demande de transmettre. Il n’oublie pas non plus le secret qu’il veut nous passer. Le chiffre vingt, c’est le seul message dont il est sûr. On est à combien de l’arrivée ?
Deprez consulte son écran.
— Le vaisseau est en approche lente, il se positionne en orbite basse. On a six heures, dix minutes avant qu’il soit en fenêtre de tir direct.
— Vingt heures, dit Élise. Il a vingt heures devant lui. C’est la durée qu’il pense pouvoir tenir avant qu’ils décident qu’il ne sert plus à rien.
— Et nous ?
— Nous, on a six heures. Et on a les coordonnées corrigées.
Elle manipule le terminal, trace une ligne rouge sur la silhouette du cargo.
— On va frapper ici, au niveau du panneau de maintenance bâbord. La ligne d’alimentation passe derrière un carénage de quinze centimètres. Le torpilleur de Deprez perce le carénage, et la torpille, on la règle pour un délai de huit secondes, qu’elle traverse le vide avant d’exploser contre le conduit. Pas besoin d’être pile sur la couture. L’onde de choc fait le reste.
Elle se fige, main en l’air.
— Attends.
Elle rapproche son visage de l’écran.
— Cette carte, dit-elle. Elle vient d’où ? La base de données standard ?
— Oui. Révisée il y a trois ans.
— Regarde la couleur du panneau de maintenance. Sur les plans bleus d’origine, il est gris, alliage standard. Là, il est marqué d’une pastille orange.
Deprez plisse les yeux.
— Une pastille de modification ?
— La pastille orange, c’est le code des ajouts en service. Ce panneau a été remplacé après la mise en service du navire. Par une version allégée, en composite, pour réduire la masse. Quatre fois moins résistante.
— Qui a fait la modification ?
— La compagnie. Sur tous les cargos de cette classe, il y a une campagne de rénovation entamée il y a deux ans. Ils ont échangé les panneaux lourds contre des composites. Le conduit derrière est intact, toujours en métal, mais la barrière qui le protège est en papier mâché.
Elle recule, croise les bras.
— Vasseur savait. C’est pour ça qu’il ne pouvait pas donner les coordonnées exactes de la ligne — on l’aurait cru fou, ou on aurait compris qu’il coopérait trop bien. Mais il nous a donné un point faux, assez proche pour que le commandant du vaisseau le croie, assez loin pour que nous, en vérifiant, on tombe sur la pastille orange.
— Et s’il s’est trompé ? demande Deprez.
— S’il s’est trompé, on ne verra jamais la fin de cette nuit. Mais il ne s’est pas trompé. Il a fait ce qu’on fait tous ici depuis le début : transformer un mensonge en message.
Un silence s’installe, rompu par le bip du terminal de Deprez.
— Ça y est, dit-il. Le vaisseau vient d’allumer ses propulseurs de freinage. Il se place en orbite géostationnaire au-dessus de nous. Fenêtre de tir dans cinq heures cinquante.
Élise saute sur la console de communication.
— Duval. Duval, écoute-moi.
La voix de Duval grésille, fatiguée, méfiante.
— Quoi encore ?
— Les coordonnées de Vasseur sont fausses. C’est un piège. J’ai corrigé. On frappe la ligne d’alimentation, côté bâbord, au niveau du carénage composite. Dis à ton équipe de préparer la navette de secours, lancement dans trois heures.
— Trois heures ? On n’a pas fini les réparations du système d’amarrage.
— Tu n’auras pas à t’amarrer, dit-elle. Tu vas juste la lancer vers le vaisseau. Elle n’a pas besoin d’être opérationnelle pour servir de leurre. Il suffit qu’elle ait assez de jus pour tenir une trajectoire directe, et qu’elle porte un transpondeur actif.
Un long silence.
— Tu veux que je jette la seule navette capable de nous ramener sur Terre contre le vaisseau qui va nous tuer.
— Je veux que tu lances un appât qui nous fera gagner quatre secondes, dit Élise. Quatre secondes, c’est le temps dont Deprez a besoin pour tirer. Après, on réglera la question de la navette.
— Et si le tir échoue ?
— Alors on aura une navette de plus pour négocier, dans le sens où on n’en aura plus besoin.
Elle coupe la liaison avant que Duval ne puisse protester. Dans le silence, Deprez la regarde, voit les lignes de tension autour de ses yeux.
— Tu lui as caché le problème des robots, dit-il.
— Je lui cache ce qui le ferait s’opposer. Il croit que le plan se résume à un tir et à un leurre. Il n’a pas besoin de savoir que le vaisseau amène des unités automatisées qui n’ont pas besoin d’oxygène pour nous prendre.
Elle hésite, puis ajoute, à voix plus basse :
— Et il n’a pas besoin de savoir que la sentinelle a communiqué sur une fréquence interne de la base, pas du vaisseau. Le sabot est ici. Je veux le trouver avant de me battre contre qui que ce soit.
Le silence dure une seconde. Deprez hoche la tête, retourne à son terminal.
À l’écran, l’enregistrement de Vasseur tourne en boucle. Vingt heures. Elle regarde le chronomètre de la fenêtre de tir : 5:47:12. Dans moins de six heures, soit elle aura raison, soit elle aura condamné l’équipage entier sur un calcul de carénage composite et une pause de trois secondes dans une voix d’ingénieur fatigué.
Elle éteint l’écran. Elle a du travail.
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