Luna Secunda
Lire le chapitre 33: Aftermath: The Boarding
Les trente secondes de silence après la frappe furent les plus longues qu’Élise eût jamais vécues. Le faisceau du laser modifié avait percé la coque du vaisseau d’intervention comme une aiguille dans une boîte de conserve, et maintenant elle flottait dans le vide, accrochée à sa plateforme de maintenance, à regarder la zone de l’impact fumer dans le noir étoilé.
« Marchand, ici Deprez. Le vaisseau confirme une perte de propulsion principale. Ils dérivent. Mais les systèmes défensifs sont toujours opérationnels. Je lis des signatures de pointage sur les tourelles latérales. »
Élise jeta un coup d’œil à son tableau de bord. Elle avait trois autres personnes sur les scooters de maintenance, à cinquante mètres derrière elle, en tenue de sortie, les fusils à plasma prêts. Le sang battait dans ses tempes. Elle avait passé quinze ans à réparer des machines dans des endroits où personne ne voulait vivre, et voilà qu’elle menait une opération de guerre.
« Ils ne peuvent plus manœuvrer, dit-elle. Mais ils peuvent toujours tirer. On passe par le sas secondaire, celui qui donne sur la proue. Ils ne devraient pas nous attendre là. »
Le sas secondaire du vaisseau d’intervention – un modèle de classe Verdun, elle le savait par cœur, elle avait passé des mois à étudier les plans pendant son temps libre, obsession de technicienne – était situé à la jonction entre le module de commandement et le segment technique. Un point faible structurel, conçu pour l’entretien, jamais pour la défense. Les concepteurs avaient prévu une attaque frontale, pas une infiltration latérale.
Elle appuya sur le propulseur de son scooter et s’élança. Derrière elle, les trois autres – Nguyen, Silva et le jeune Prévost, qui n’avait encore jamais tiré sur un humain – la suivirent en formation. Le vide les avalait sans un bruit, les seuls sons ceux de leur respiration dans les casques et les crachotements des canaux de communication.
Le sas secondaire était exactement où elle l’avait prévu : une petite excroissance de métal, à moitié enfouie sous des panneaux de protection thermique, qui ne payait pas de mine. Elle était déjà en train de sortir son chalumeau plasma quand Nguyen la rejoignit.
« On va devoir forcer l’ouverture, dit Nguyen. Il n’y a pas de commande extérieure.
— Je sais. » Élise alluma le chalumeau. Une flamme de plasma, précise et propre, se dessina dans le vide. Elle l’appliqua à la jointure du sas, commençant à découper le métal le long de la charnière intérieure.
Les secondes passèrent. Les minutes. Le chalumeau brillait dans le noir, faisant fondre l’acier composite, section par section. De l’autre côté de la coque, quelqu’un finirait par remarquer la chaleur. Mais elle avait calculé son temps. Les tourelles défensives étaient orientées vers l’extérieur, calibrées pour les menaces orbitales, pas pour un découpage chirurgical depuis le flanc.
« Trente secondes de plus, dit-elle, la voix tendue.
— Je capte des mouvements de leur côté, dit Silva. Des pas. Ils savent peut-être.
— On continue. »
Les six découpes furent faites en sept minutes, avec une précision qui l’aurait rendue fière à vingt ans. Elle poussa sur la porte découpée, qui bascula vers l’intérieur avec un gémissement de métal contraint. Un sas technique, étroit, éclairé par une lampe de secours qui clignotait – les dommages sur la propulsion avaient sans doute affecté l’alimentation secondaire.
Elle s’engagea la première, le pistolet à plasma au poing.
Le sas donnait sur un couloir étroit, encombré de câbles qui pendaient de faux plafonds défaits. L’air sentait le brûlé et le plastique surchauffé. Une silhouette apparut au bout du couloir – un membre d’équipage, probablement un jeune officier, le visage crispé sous le casque. Il tenait une arme d’épaule, mais il la visait mal, avec l’hésitation de quelqu’un qui n’avait jamais combattu.
« Baissez votre arme », dit Élise, calme, en français.
L’homme hésita. Il regarda les trois autres qui émergeaient derrière elle, Nguyen au fusil prêt, Silva qui couvrait le dos, Prévost qui tremblait un peu sous sa combinaison.
Il baissa l’arme.
« On ne veut pas vous tuer, dit-il, la voix chevrotante. On n’était pas censés…
— C’est ça. » Élise avança, le pistolet toujours pointé. « Posez-la par terre, puis reculez contre le mur. Maintenant. »
L’homme obéit. Elle le rejoignit, attacha ses mains avec une sangle qu’elle avait emportée pour le cas d’un prisonnier, lui passa le casque et le laissa en position contre la paroi, immobile, réduit à un regard qui suivait chacun de leurs gestes.
« Il y a des autres ? demanda Nguyen.
— Je les entends. » Élise tendit l’oreille. Des bruits de pas, plus lourds, plus rapides, plusieurs personnes qui convergeaient vers leur position depuis le centre du vaisseau. « Deux, peut-être trois, venant de l’accès central. Silva, tu prends le croisement à gauche. Prévost, avec moi. Nguyen, tu restes ici pour garder notre retraite.
— Élise, dit Silva. Ils sont plus nombreux que nous.
— Je sais. Nous utilisons l’avantage de la surprise. »
Elle avançait le long du couloir, la main en l’air pour calmer Prévost derrière elle. Les bruits approchaient. Le métal des cloisons vibrait sous les semelles magnétiques. Elle s’arrêta au croisement, colla son dos à la paroi, écouta. Deux hommes, lourds de pas, l’un devant, l’autre juste derrière. Équipement lourd. Probablement la sécurité embarquée du Vasseur, pas des techniciens.
Elle fit signe à Prévost de rester en arrière, puis se projeta dans le croisement. Le premier homme était à deux mètres, fusil à la hanche, hésitant. Elle tira une salve de plasma qui l’atteignit à l’épaule droite, le faisant pivoter sur lui-même dans un hurlement étouffé par le casque. Le second, derrière lui, releva son arme trop lentement. Elle avait déjà fondu, s’appuyant sur l’élan des semelles magnétiques, et lui arracha son fusil des mains d’un mouvement de poignet que lui avait appris vingt ans de manipulations de machines lourdes.
« Par terre. Les deux. Maintenant. »
Le premier homme tenait son épaule, le tissu de la combinaison carbonisé, les dents serrées. Le second, désarmé, leva les mains. Prévost arriva derrière elle, le pistolet pointé, le souffle court.
« Vous êtes… vous êtes folle, dit le second homme. Vous avez tiré sur un vaisseau de la corporation. Vous savez ce que ça veut dire ?
— Je sais ce que ça veut dire. » Élise recula, maintenant les deux hommes à distance. « Nguyan, dis-moi. On les attache et on continue.
— Reçu. Il y en a un autre, plus loin, vers le module de commandement. Mais je capte aussi de la chaleur humaine, près du rez-de-culée technique. Quelqu’un est en train de se cacher là.
— Bien. » Une pensée fugace traversa l’esprit d’Élise. Vasseur. Elle avait besoin de le retrouver, de comprendre ce qu’il savait. « On prend le module technique d’abord. Il peut avoir des informations. »
Ils avancèrent à travers le vaisseau dans une progression tendue, chaque angle mort vérifié par deux personnes, chaque porte poussée lentement, le doigt sur la détente. Le vaisseau semblait à moitié vide – une petite force d’intervention, sans doute dix à douze personnes au total, et ils venaient d’en neutraliser trois. Les défenses extérieures étaient puissantes; l’infanterie intérieure était mince.
La porte du module technique était entrebâillée. De la lumière filtrait à travers la fente, tremblante. Élise poussa la porte du bout du canon de son pistolet.
Il était là.
Arnaud Vasseur était assis par terre, adossé à un rack de serveurs, une jambe tordue sous un angle anormal, son visage pâle et maculé de sang séché. Une fine estafilade sur son front. Sa combinaison, ouverte sur la poitrine, laissait voir un pansement de fortune sur son torse. Il avait les yeux ouverts, vagues, mais il la regarda sans ciller quand elle entra.
« Élise ? » Sa voix était rauque. « Ça fait longtemps, hein ? »
Elle s’accroupit devant lui, son arme baissée. « Tu as vraiment choisi le mauvais endroit pour prendre des vacances, Vasseur.
— Ha. » Il cherchait son souffle. « Ils sont venus me chercher à Orsay. Tu savais que la station avait des contacts avec l’orbite ? Moi non plus. Ils m’ont embarqué pour me faire parler, mais je n’ai rien dit de tout ce que je sais sur notre base. Rien. » Il toussa, une quinte sèche qui le plia en avant. « Mais moi aussi j’ai appris des choses. »
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