Luna Secunda
Lire le chapitre 34: The Interrogation
Le plafond du sas secondaire était encore criblé d’impacts de torche plasma quand Élise poussa le prisonnier à genoux au centre de l’atelier de maintenance. Ses trois autres captures étaient ligotées à des cadres de charge, têtes baissées, respirations sifflantes à travers des combinaisons déchirées. Le cinquième, un technicien de pont nommé Jovan Kovač, gisait inconscient sous perfusion improvisée.
L’homme qu’elle venait de forcer à s’agenouiller portait les insignes d’un sergent de sécurité corporatiste. Sa mâchoire carrée était zébrée d’une coupure mal cauterisée, et ses yeux noirs ne cillaient pas quand elle s’accroupit face à lui.
« Tu parles français ? » demanda-t-elle.
Il cracha un mélange de salive et de sang sur le sol en titane. « Assez pour savoir que vous êtes tous des traîtres. »
Élise lui attrapa la nuque et le força à relever la tête vers la baie vitrée de l’atelier, où le vaisseau de l’Avant-Garde orbitait en silence, toujours fumant à la jointure de son réservoir d’ergol.
« Le traître, c’est celui qui laisse ses hommes crever sur une enclume lunaire pour les primes de départ. » Sa voix était calme, presque douce, mais le métal affleurait en dessous. « Tu as vu ce qu’on a fait à ton carburant. Tu as vu ce qu’on peut faire à ta coque. Alors maintenant tu vas me dire ce que je dois savoir, ou je te renvoie à ton vaisseau en pièces détachées. »
Le sergent sourit. Un vrai sourire, carnassier, pas une grimace de défi.
« Vous avez frappé la ligne d’alimentation, oui. Belle précision. Mais vous croyez que l’Avant-Garde est simplement *handicapée* ? »
Quelque chose se figea dans la poitrine d’Élise. Elle avait vu des vaisseaux de rétorsion corporatistes. Ils ne voyageaient jamais sans une dernière carte.
« Explique. »
« Le vaisseau a une autodestruction. Failsafe standard pour les opérations de sécurité renforcée. Vous touchez les infos à bord, vous neutralisez l’équipage, un signal continu depuis la Terre s’interrompt — et cinq secondes plus tard, un foyer de fusion consomme tout sur vingt kilomètres. » Il pencha la tête. « Ce qui inclut votre petite colonie. »
Le silence qui suivit n’était troublé que par le bourdonnement des filtres à CO₂.
Deprez, adossé à la porte, échangea un regard avec Callum, qui surveillait les trois autres prisonniers. Personne n’osait respirer trop fort.
« Combien de temps ? » demanda Élise, la voix rauque.
« Le signal de confirmation vient toutes les quatre heures depuis le relais de synchronisation terrestre. Le dernier est parti il y a… » Le sergent consulta une montre biométrique à son poignet. « …une heure quarante. Vous avez un peu moins de six heures avant que le silence dure trop longtemps et que le protocole s’enclenche. »
Six heures. Élise fit le calcul mental : six heures pour trouver l’override, le saisir, le transmettre avant que l’autodestruction ne consume tout, eux compris, la base comprise.
« Le code de désactivation, dit-elle. Tu le connais. »
« Moi ? » Le sergent éclata d’un rire bref, sec. « Personne ne connaît le code. Il est stocké directement dans l’IA de bord, protégé par un chiffrement quantique contextuel. Seule une interface physique directe avec le noyau de l’Avant-Garde peut le récupérer. Vous devrez y monter à bord, brancher votre matériel, et espérer que l’IA ne vous grille pas avant de vous laisser arracher le mot. »
Élise se releva lentement, les genoux crissant dans sa combinaison raidie par le voyage. Elle s’approcha de la fenêtre, fixant le vaisseau endommagé. Une silhouette — Vasseur, probablement — se déplaçait derrière un hublot éclairé.
« Vous aviez ordre de nous démolir à l’arrivée ? » demanda-t-elle sans se retourner.
Le sergent hésita. Le poids de sa situation semblait enfin l’atteindre. « Nos ordres étaient de contenir, pas de détruire. Mais votre petite attaque de missile décepteur a froissé notre commandant. Il parlait de riposte proportionnelle avant que votre laser ne coupe notre propulsion. »
« Et si nous n’avions pas frappé ? »
« L’Avant-Garde vous aurait encerclés, coupé vos communications avec la Terre, et attendu que vous vous rendiez par épuisement. » Un rire amer. « C’était planifié de longue date. L’opération a été montée il y a six mois, quand on a découvert que la colonie commençait à faire circuler des rapports de maintenance trop détaillés. »
Six mois. Élise se souvint des rapports qu’elle avait rédigés elle-même, des données sur les microfractures dans la conduite de refroidissement, sur les irrégularités de pression dans le module hydrazine. Elle croyait protéger ses gens en documentant tout, en prévenant toute erreur humaine.
Elle avait enclenché leur condamnation à mort.
« Qui a ordonné la mission ? » demanda-t-elle, pivotant sur ses talons.
Le sergent soutint son regard un long moment. « Le conseil de surveillance de l’Avant-Garde. Mais c’est un homme qui a poussé le dossier jusqu’au vote : le directeur Mercadier. Il vous connaît, madame Marchand. Il vous a citée nommément dans les ordres. »
Élise sentit une montée de chaleur dans ses mâchoires, un picotement derrière les yeux. Mercadier. Le même directeur qui avait signé la clause de nullification de la police d’assurance de Tomas Reyes. Le même homme qui, six ans plus tôt, avait retardé l’évacuation de la station Butler de quatre heures — quatre heures qui avaient coûté la vie à trente-neuf personnes, dont Ian.
Elle n’avait survécu que parce qu’un module auxiliaire avait été oublié dans la liste de contrôle.
« Il est sur Terre ? » demanda-t-elle, la voix méconnaissable.
« Il supervise personnellement la synchronisation du signal depuis le quartier général. » Le sergent la regarda avec une lueur de compréhension. « Vous voulez sa tête. »
Élise ne répondit pas. Elle se tourna vers Callum, qui avait suivi l’échange sans mot dire.
« Six heures, annonça-t-elle. Il faut embarquer sur ce foutu vaisseau, plonger dans son IA, récupérer le code d’autodestruction, et le neutraliser. Pas d’autre option. »
« L’autodéfense du vaisseau est toujours active, » rappela Silva de l’autre côté de la pièce, les mains encore tremblantes après le combat, « et le temps d’accès à un noyau quantique de ce calibre, c’est une opération à haut risque. Il faudrait une équipe réduite, dédiée, et une fenêtre de tir avant que le reste de l’équipage se réorganise. »
Élise hocha lentement la tête, puis son regard glissa vers la fenêtre, vers le vaisseau, vers les lettres sombres sur sa coque : *Avant-Garde*.
« Vasseur est à bord, dit-elle. Il connaît leur architecture informatique. Et il a un intérêt brûlant à ce qu’on réussisse. »
« Vous pensez qu’il coopérera ? » demanda Callum.
Élise contempla l’image de l’ingénieur disparu à travers la vitre. Vasseur, entré en code dans sa transmission, qui avait volontairement sacrifié sa sécurité pour les prévenir. L’information de la soudure composite ne venait de nulle part officielle — elle venait de sa mémoire de technicien de terrain, souvenir d’un chantier de refit dont il avait peut-être fait partie.
Mais il avait aussi servi l’Avant-Garde, autrefois.
« Il coopérera, » dit Élise finalement. « Ou je le laisse exploser avec nous. »
Elle se pencha pour saisir son sac d’outillage, puis s’arrêta net. Dans son casque, une lumière rouge clignotait : transmission entrante sur le canal crypté de la base, émetteur identifié.
Le robot sentinelle.
Elle jeta un regard à Deprez — seul membre de l’équipe au courant — avant d’ouvrir la liaison. Le message était court, haché, comme tapé par une machine qui apprenait à mentir :
`SYNCHRONISATION SIGNAL EN ÉCHEC DANS 5H47M. L’EMPLACEMENT DE L’OVERRIDE A ÉTÉ DÉPLACÉ. IL SE TROUVE MAINTENANT DANS LE MODULE DE COMMANDE SECONDAIRE. VOUS N’AVEZ PAS LE TEMPS DE MINER LE VAISSEAU.`
Élise relut deux fois. Le robot lui confirmait ce que le sergent venait de dire — mais il contredisait aussi le protocole opérationnel standard de l’Avant-Garde en lui indiquant un accès direct, sans blindage. Un piège, peut-être. Ou une tentative de séduction.
Elle ferma la liaison silencieusement, puis s’approcha de Deprez.
« Le robot communique encore, murmura-t-il, assez bas pour que les prisonniers n’entendent rien. Il est actif, précis, et il semble avoir accès en temps réel aux systèmes de l’Avant-Garde. »
Élise pinça les lèvres, mesurant l’écart entre ce que le sergent lui avait dit et ce que le robot venait de transmettre. Quelque chose n’allait pas. L’un des deux jonglait avec la vérité.
Et le temps, lui, filait.
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