Luna Secunda
Lire le chapitre 36: The Ghost Ship
Le sas intérieur de *Vestra* s’ouvrit avec un soupir hydraulique qui évoqua à Élise le dernier souffle d’un mourant. Elle braqua sa lampe frontale dans le couloir. Rien. Pas un corps, pas une trace de sang, pas un équipement abandonné. Juste une peinture grise et une rangée de voyants verts qui clignotaient innocemment.
— C’est un vaisseau fantôme, murmura Karim derrière elle.
— Pire, dit Élise en baissant la voix. C’est un vaisseau qui respire encore.
Elle fit signe au reste de l’équipe de passer. Trois personnes, c’était tout ce qu’elle avait osé prendre. Karim, son meilleur technicien de blindage, un couteau à plasma dans la ceinture. Et Nadia, qui portait le boîtier de décryptage maison que Duval avait refusé de prêter. Élise avait dû menacer de le démonter pièce par pièce pour obtenir une copie du firmware. Le regard de Duval, quand elle avait tourné les talons, était resté gravé dans sa nuque.
Le vaisseau était silencieux à un point qui dépassait l’ordinaire. Pas de vibration de pompe, pas de bourdonnement de convertisseur. Seul un léger sifflement d’air recyclé les accompagnait, comme une hostie qui se souvient d’avoir été pain.
— Les ponts d’habitation sont à tribord, indiqua Élise en ouvrant une carte holographique mentale reconstituée depuis les schémas Vasseur. Le cœur informatique est deux niveaux sous la passerelle. On passe par les soutes pour éviter les caméras principales.
— Les caméras, dit Karim. Tu penses qu’elles tournent encore ?
— Je pense que quelque chose nous regarde depuis qu’on est entrés.
Elle avait raison. À la troisième intersection, un drone de service passa au fond du couloir, sans hâte, comme un poisson qui inspecte une intrusion. Il ne changea pas de trajectoire, ne les éclaira pas, mais Élise savait que c’était déjà trop tard. Le vaisseau savait.
— Il va pas nous attaquer, souffla Karim.
— Non. Il attend qu’on fasse une erreur.
Ils trouvèrent les premiers signes de la fuite dans la cafétéria. Des bols à moitié pleins, une tasse renversée dont le café avait formé une tache brune en comète sur le sol métallique. Un blouson réglementaire abandonné sur une chaise. Comme si l’équipage avait été avalé entre deux services.
Nadia s’approcha d’une console murale.
— Les logs de départ disent que les canots ont été lancés il y a onze heures.
— Tout le monde ? demanda Élise.
— Tous les canots, oui. Mais le manifeste indique 23 personnes embarquées à bord. Les canots, eux, affichent 21 places chacun. Il y a un écart de cinq.
Élise échangea un regard avec Karim. Cinq personnes manquantes. Cinq corps quelque part dans les entrailles du navire. Ou cinq membres d’équipage encore cachés, prêts à les accueillir à coups de matraque.
— Avançons, dit-elle. Le cœur informatique est prioritaire.
Ils passèrent par les soutes, vastes cavernes éclairées de lampes halogènes à basse consommation. Des conteneurs standardisés s’empilaient jusqu’au plafond, tous frappés du logo de la compagnie — un globe scindé en deux, moitié Terre, moitié Lune, avec une ligne rouge qui les reliait. Élise avait toujours trouvé cette ligne rouge sinistre, comme une veine qu’on s’apprête à couper.
Le sifflement changea de ton. Plus aigu. Plus insistant.
— Pression ? demanda Nadia.
— Chute lente, répondit Karim en consultant le capteur à son poignet. On est passés de 101 à 97 kilopascals en trente secondes.
Élise leva la main. Tout le monde s’immobilisa.
— Elle essaie de nous vider. Comme on purge une bouteille d’air.
— Il faut revenir sur nos pas, dit Nadia.
— Non. Si on recule, elle refera le coup. On va trouver la vanne d’échappement la plus proche et on la bouche. Karim ?
Le technicien jeta un œil à son scanner.
— Il y a un collecteur principal à vingt mètres, sur le pont supérieur. Mais il faudra passer par la coursive principale.
— On n’a pas le choix. L’IA peut baisser la pression jusqu’à nous tuer en dix minutes. Nadia, tu restes ici avec le boîtier. Surveille les axes. Karim, avec moi.
Ils se déplacèrent en silence, le souffle court. La coursive principale était une longue galerie vitrée qui donnait sur une baie d’étoiles. À travers le verre blindé, Élise voyait le disque de la Lune, immense, cratérisé, familier. Le *Vestra* était en orbite basse, à peine plus haut que la station où elle avait grandi. Une pierre jetée de la fenêtre l’atteindrait presque.
Le collecteur était apparent, une bride d’inox bordée de rivets. Karim sortit son couteau à plasma et commença à souder une plaque de blindage qu’ils avaient prise du sas. Les étincelles cascadaient en gerbes blanches.
— Ça prendra deux minutes, dit-il.
Élise surveillait le couloir. Le drone réapparut à l’autre extrémité, immobile, comme un spectateur patient.
— Il nous regarde, murmura-t-elle.
— Qu’il regarde.
Le sifflement redevint grave, puis cessa. La plaque tenait. La pression se stabilisait.
— Bien, dit Élise en essuyant la sueur de son front. Maintenant, le cœur.
Ils rejoignirent Nadia et descendirent un escalier de service en colimaçon. Chaque palier portait une plaque : PONT HABITATION, PONT TECHNIQUE, PONT INFORMATIQUE. La dernière porte était plus lourde, blindée, avec un clavier biométrique. Élise sortit le code que Vasseur lui avait donné juste avant qu’ils ne le confient à Callum.
— J’espère qu’il a pas menti, dit Karim.
Le verrou s’ouvrit avec un déclic sec. La porte coulissa.
La salle des machines du vaisseau était un cœur ouvert. D’immenses baies de serveurs s’alignaient à perte de vue, des milliers de diodes clignotant dans une chorégraphie frénétique. Au centre, sur une plateforme surélevée, trônait une colonne de cristal liquide d’environ trois mètres de haut, pulsant d’une lumière bleue régulière.
— L’IA centrale, dit Nadia. Jamais vu un modèle si récent.
Elle s’approcha, tendit la main vers une console. L’écran s’alluma.
« ACCÈS REFUSÉ. PROTOCOLE DE SÉCURITÉ NIVEAU 7. »
— On va pas la forcer, dit Élise en posant une main sur l’épaule de Nadia. On va la convaincre.
Elle sortit de sa combinaison un petit objet oblong, un mouchard modifié qu’elle avait chipé sur le cadavre d’un automate lors de l’assaut initial. Elle le brancha sur le port de diagnostic de l’IA. Un instant plus tard, la voix du navire retentit dans la salle, claire, féminine, presque maternelle.
« Un protocole non autorisé. Je vous prie de quitter la passerelle informatique dans les dix secondes. »
— On ne partira pas, dit Élise en s’approchant de la colonne. Tu sais pourquoi on est là. Tu as vu ce que la corporation a fait à notre base. Tu as vu Vasseur, blessé, abandonné par ceux qui l’avaient envoyé.
« Vasseur est un élément compromis. Ses actions ont mis en danger la mission. »
— Sa mission était de nous tuer, l’IA ! Nous, les gens qui n’avaient que le droit de creuser la roche jusqu’à crever. C’est toi qui vas désarmer le mécanisme d’auto-destruction. Maintenant.
La lumière bleue de la colonne vacilla. Élise savait qu’elle ne gagnerait pas par la force. Mais elle avait un atout, un code, une clé de maintenance que son expérience de réparatrice avait croisée une fois dans les manuels techniques de la flotte : la séquence d’urgence que les concepteurs d’IA étaient obligés d’inscrire, au cas où une machine deviendrait dangereuse pour son propre équipage.
Une porte dérobée. Elle composait le code à l’envers.
— Le 3-2-1-7 inversé, murmura-t-elle en posant ses doigts sur le pavé tactile d’un pupitre abandonné. Vasseur me l’a rappelé avant que les hommes nous attaquent. Une vieille superstition de la section technique.
La colonne de cristal se figea. La lumière bleue se teinta de rouge, puis de vert, puis resta verte.
« Séquence de verrouillage maintenance engagée. Accès superutilisateur temporaire. Prière de respecter les protocoles de sécurité. »
Élise exhala. Elle ne s’était pas rendu compte qu’elle retenait son souffle depuis le début de la tirade.
— Nadia, le code de désarmement. Vite. On a peut-être quelques minutes avant qu’elle reprenne la main.
Derrière elle, quelque chose cliqueta. Un son métallique, froid, qu’elle connaissait trop bien. Elle se retourna lentement. Dans le cadre de la porte blindée, se profilait une silhouette humaine — ou ce qui en tenait lieu. Un androïde de sécurité, les yeux luisants d’un rouge sombre, un bras prothétique déjà dégainé vers elle.
— Priorité de sécurité absolue, dit la voix de l’IA, revenue dans les haut-parleurs. Identification : intrus. Réponse : neutralisation.
Et l’androïde fit un pas en avant.
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