Luna Secunda
Lire le chapitre 5: The Debt of Silence
La vitre du sas n°4 avait cette buée grasse qu’on ne voyait plus après quinze ans de lune, mais ce soir, Élise la remarqua. Elle posa son casque sur le banc, défit la fermeture de sa combinaison, et resta là, les mains sur le métal froid de l’armoire, à écouter la ventilation siffler son air recyclé.
Le code de la puce tournait encore dans sa tête. Quatre séquences. Quatre blocs. Rien de familier.
« Tu vas rester plantée là toute la nuit ? »
Sébastien était appuyé contre le chambranle, une tasse de café synthétique à la main. Il ne l’avait pas appelée, il était juste apparu. Il faisait ça parfois, quand il savait qu’elle n’allait pas bien.
« Je réfléchissais. »
« Tu réfléchis trop. Ça te donne des rides. » Il lui tendit la tasse. Elle la prit, but une gorgée. Le café avait le goût de métal bouilli. Normal.
« T’as trouvé quelque chose ? » demanda-t-il.
Élise hésita. Elle sortit le lecteur de poche de sa ceinture, afficha la séquence brute de la puce. Sébastien se pencha, plissa les yeux.
« Ça ressemble à un chemin de fichiers. Ou un horodatage, en base altérée. »
« Merci, Sherlock. »
« Je dis pas ça pour déconner. » Il pointa le troisième bloc. « La structure, ici : deux segments longs, deux courts, répétés. C’est pas du code aléatoire, c’est une grille. Comme les anciens fichiers de rotation de site. Tu sais, quand on indexait les positions par secteur et par quart ? »
Élise sentit un courant froid dans sa nuque. Les rotations. Paul Aubert effacé des listes. « LH-11 ». Est-ce que la puce codait les coordonnées d’une zone ?
« Sébastien, ton contact aux archives physiques… »
« Ma sœur, oui. J’ai envoyé la demande ce matin, en autoroute verte. Elle devait vérifier le registre papier de la rotation. » Il but une gorgée de son propre café, grimace. « Mais elle a renvoyé un message bizarre. »
« Bizarre comment ? »
« Elle dit que le registre papier de ce trimestre n’existe pas. Qu’il n’a jamais été archivé. Que le numéro de série du classeur correspond à un volume vide. »
Élise posa la tasse. Le taux d’oxygène dans la pièce semblait avoir baissé. « Tu lui as demandé de fouiller la salle d’à côté ? »
« Elle a dit qu’elle essaierait demain, à son quart. Les archives sont fermées la nuit. »
Une porte fermée. Un volume vide. Une signature forgée. Trois hommes rayés d’une mission vers un site nommé LH-11. Et quatre émetteurs de détresse coupés au scalpel.
« Écoute, Sébastien. Il faut que je te dise quelque chose. Quelque chose que j’aurais dû te dire il y a douze ans. »
Il la regarda, une lueur de prudence dans les yeux. Douze ans. C’était l’année de l’accident de la station Tycho-Sud. L’année où elle avait perdu son équipe.
« Pas ici, dit-il doucement. Viens. »
Ils marchèrent jusqu’au mess, désert à cette heure. Élise ouvrit un sachet de biscuits sans goût, les posa entre eux sans en prendre un. Sébastien attendit, patiemment, comme il savait le faire, lui qui n’avait jamais demandé de détails sur cette période noire.
« Tu connais Marc Delatour ? » finit-elle par demander.
« Le mécanicien de la douze ? Mort dans l’effondrement de Tycho-Sud. Oui. Je connais l’histoire. Tout le monde là-bas connaît l’histoire. »
« Pas toute l’histoire. » Elle passa une main sur ses yeux. Le souvenir remontait avec une netteté douloureuse, comme une radiographie mal développée.
Elle revoyait exactement l’ordre de mission, taché d’huile, signé par la main de Marc la veille. Il avait vérifié son propre joint de sas, contre la procédure, parce que le chef d’équipe était tombé malade et qu’il ne faisait pas confiance au remplaçant. Lui faisait confiance, à moi. Il m’a demandé de vérifier son joint avant le départ. Je lui ai dit que j’avais une autre mission prioritaire. Que ça attendrait la rotation suivante.
Le sas n°4 avait cédé à douze mètres sous la surface lors de la secousse principale. Marc avait été soufflé contre le rocher. Il était mort sur le coup, selon le rapport. Selon les capteurs, il avait vécu encore onze minutes dans une atmosphère réduite, le temps que l’alarme se déclenche.
« On a eu droit à l’enquête interne, dit Élise. Standard. Inconclusive. La compagnie a proposé une indemnisation accélérée pour la famille. Pas de procès, pas de publicité. »
« Et tu as signé. »
Elle hocha la tête. « J’ai signé une clause de confidentialité. En échange d’un versement majoré à sa femme et ses deux gamins. Pour qu’ils ne soient pas laissés à moitié ruinés en cas de procédure contre la compagnie. »
Sébastien resta silencieux un long moment. « Tu n’étais pas responsable de son joint. »
« Non. Bien sûr que non. » Sa voix était amère. « Mais si j’avais vérifié ce joint, je l’aurais vu. Le rapport d’expertise indépendante, la seule pièce que j’ai réussi à voir avant la confidentialité, disait que le joint était fissuré depuis des semaines. Un contrôle visuel l’aurait détecté. J’étais censée le faire. »
« Tu ne peux pas prouver que tu l’aurais remarqué. »
« Je peux le savoir, moi. » Elle le fixa. « Et c’est bien là le problème. »
La ventilation changea de note, une pulsation discrète qui indiquait le passage à la nuit lunaire longue. Élise regarda ses mains. Les mêmes qui avaient tenu un outil près du joint de Marc, douze ans plus tôt. Les mêmes qui avaient tracé les lignes de coupe sur le rapport d’expertise, avant de le ranger.
« J’ai une dette envers la famille Delatour, dit-elle. J’avais promis de rendre visite à la femme, à Marseille, après le rapatriement. Je ne l’ai jamais fait. Et chaque fois que je pense au sabotage ici, à la façon dont on fabrique des signatures et des ordres falsifiés, c’est ce souvenir qui revient. Le même mécanisme. La compagnie efface, elle compense, elle fait signer sous silence. »
Sébastien la regardait d’un air grave. « Tu penses que ce qui se passe ici est en lien avec ce qui s’est passé à Tycho-Sud ? »
« Je ne sais pas. Mais je sais que la structure est la même. Des ordres de rotation modifiés sans trace. Des visites techniques invisibles. Des émetteurs coupés proprement. Quelqu’un s’y connaît en silence. Quelqu’un qui connaît les procédures de compensation, qui sait comment faire disparaître un incident. » Elle leva les yeux vers lui. « Marc est mort parce que quelqu’un avait allongé l’échéancier de maintenance de son sas pour des raisons budgétaires. Le rapport d’audit l’a démontré. Mais la confidentialité m’a obligée à ne jamais le répéter. »
« Et tu l’as gardé pour toi, toutes ces années. »
« Je l’ai gardé pour que sa famille reçoive l’argent. » Elle marqua une pause. « Et parce que j’avais honte. Honte d’avoir signé. Honte de n’avoir rien dit. Honte de leur avoir volé la vérité contre un compte bancaire. »
Sébastien se pencha par-dessus la table. Sa voix était plus basse que d’habitude.
« Élise, tu as une chance, là. Une chance de refuser la signature. Cette rotation LH-11, les ordres falsifiés, les beacons coupés : c’est le même système. On te demande de fermer les yeux, de signer, de faire le mort. »
« Je le sais. »
« Alors arrête de te voiler la face. Tu n’es pas cette technicienne qui a signé la clause, il y a douze ans. » Il posa sa main sur la sienne. « Tu es celle qui va vérifier le joint, cette fois-ci. Même si c’est après coup. Même si c’est trop tard. Tu vas vérifier ce joint et tu ne le lâcheras pas. »
Sa main tremblait. Juste un peu. Il le vit, mais il ne dit rien.
« Il y a un autre problème, dit-elle. La promesse que j’ai faite. La visite à la famille. Si je désobéis à la directive maintenant, si la compagnie découvre que j’ai ouvert une enquête parallèle, elle peut geler le versement. La gamine a seize ans, maintenant. Elle compte dessus pour ses études. »
« Alors tu dois trouver un moyen de protéger les deux. »
Élise laissa échapper un rire sans joie. « Protéger les deux. C’est exactement ce que je sais faire : négocier entre des forces qui me dépassent et espérer que personne ne mourra dans l’intervalle. »
Elle se leva, ramassa le paquet de biscuits et le jeta dans le recyclage. Le geste était machinal. Sa tête tournait déjà autour d’un autre souvenir, plus récent. Le sas n°4, là-haut, sur le site de la rupture. Le sas qui avait tenu pour l’équipe d’intervention la nuit de la secousse. Le même numéro de sas que celui de Tycho-Sud. N°4. Le sas que Marc avait vérifié avant de mourir.
Ce n’était peut-être qu’une coïncidence. Mais Élise ne croyait plus aux coïncidences.
« Sébastien, dit-elle. L’énergie transmetteur que j’ai trouvée dans l’antenne… la puce. Est-ce que tu pourrais déchiffrer le troisième bloc avec ta grille de rotation ? Ce soir ? »
Il la regarda, jaugeant la fatigue dans ses yeux. « Ça va te prendre ta nuit de sommeil. »
« Je dormirai après. »
« Menteuse. » Il se leva, prit le lecteur de poche sa tasse à la main. « Allez, viens. Je t’ai déniché un coin à l’atelier électronique, près du filtre ECLSS. Tu pourras travailler sans passer sur les caméras du corridor principal. »
Il se dirigea vers la porte, puis s’arrêta, se retourna.
« Élise. La famille Delatour. Quand tout ça sera fini, on ira ensemble. Je t’accompagnerai. Même si c’est dans dix ans. Même si c’est la dernière chose qu’on fait avant de mourir. On ira. »
Elle ne répondit pas. Mais elle hocha la tête, et elle le suivit dans le couloir sombre de la base silencieuse.