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Maison Lumière

Lire le chapitre 10: A Taste of Peace

La salle du conseil s’était vidée. Meiling classait ses notes d’une main nerveuse quand Antoine apparut dans l’embrasure de la porte, en manches de chemise, la cravate desserrée. Il avait l’air épuisé, mais ses yeux portaient une détermination calme.

« Vous travaillez encore ? »

« Quelqu’un doit garder cette maison debout », répondit-elle sans lever les yeux.

Il hésita, puis s’appuya contre le chambranle. « Je fais livrer des choses du marché. Je ne sais pas cuisiner, mais je sais reconnaître un bon produit quand je le vois. »

Elle releva enfin la tête. « Vous m’invitez à dîner ? »

« Je vous invite à un cessez-le-feu. » Un sourire mince, presque imperceptible, ourla ses lèvres. « Mon appartement est à dix minutes. Si vous acceptez de ne rien signer avant demain matin, je vous promets de ne mentionner ni vos influenceurs ni vos indicateurs de performance. »

Elle aurait dû refuser. Son rapport à Shanghai attendait. Le scandale bouillonnait dans les journaux. Et pourtant, entre l’enveloppe scellée dans sa poche et les deux contrats Devereux froissés dans sa sacoche, elle sentait que cet homme détenait une partie du puzzle qu’elle ne pourrait pas reconstituer seule.

« J’accepte », dit-elle.

L’appartement d’Antoine surprit Meiling. Ce n’était pas le loft design qu’elle imaginait pour un héritier de la haute couture parisienne. C’était un appartement haussmannien traversé de lumière jaune, habité de livres, de tissus échantillons, de croquis épinglés aux murs. Des photos en noir et blanc encadrées s’alignaient le long du couloir.

Il la fit entrer dans la cuisine, où un homme en tablier disposait des assiettes sur une table de marbre.

« Je vous avais dit que je faisais livrer », précisa Antoine en ouvrant une bouteille de vin.

Elle regarda une photo sur le mur de la cuisine : une femme âgée, droite comme un fuseau, tenant une paire de ciseaux d’or dans ses mains ridées.

« Votre grand-mère ? »

La main d’Antoine se figea un instant, puis il servit deux verres. « Gabrielle Lumière. Oui. »

Le dîner commença dans une méfiance polie. Puis, au deuxième verre, il lâcha quelque chose d’inattendu.

« Elle ne voulait surtout pas que je devienne président », murmura-t-il. « Elle disait que j’avais la main trop lourde pour le drap. Elle me faisait coudre, enfant, après l’école. Des ourlets. Des centaines d’ourlets. Je détestais ça. »

Il passa un doigt sur le bord de son verre. « Elle disait : “Le point invisible, c’est le secret de la maison. Il ne faut jamais voir la couture. Mais elle doit tenir, même quand tout le reste cède.” »

Meiling posa ses couverts. Elle revit Gabrielle dans les archives, le nom de Joséphine Deverolles dans l’enveloppe. Deux femmes. Deux époques. Une maison entière bâtie sur des secrets.

« Vous croyez que c’est elle, Joséphine Deverolles ? » demanda-t-elle doucement. « Le J.D. du foulard ? »

Il ne répondit pas tout de suite. La lumière tombait sur ses mains — des mains fines, déformées par des années passées à tenir des aiguilles malgré sa réticence affichée.

« Vous voulez savoir ce que je pense vraiment ? » dit-il enfin. « Ma grand-mère ne m’a jamais rien dit de Joséphine. Et si mon grand-père ne m’a rien dit non plus, c’est qu’il était trop occupé à brûler toutes les preuves. »

La serveur leur apporta un plat de veau sauce aux morilles. Le temps semblait suspendu dans cette cuisine chaude, loin des enchevêtrements du comité, loin des caméras qui attendaient dehors sous une pluie fine.

« Mon père », reprit Antoine en coupant sa viande, « il avait un tic quand on parlait des années 1920. Il changeait de sujet. Toujours. Brusquement. » Il leva les yeux vers elle. « Un homme qui évite une époque n’évite pas une personne. Il évite une histoire. »

Meiling sentit le poids de l’enveloppe dans sa poche intérieure. Elle aurait dû l’ouvrir plus tôt. Mais avait-elle le droit de le faire devant lui, lui qui lui avait remis sans l’ouvrir le cachet de cette vérité ?

« J’ai lu les registres d’atelier », dit-elle. « Les pages manquantes de 1920 ne sont pas les seules lacunes. Il y a aussi des blancs en 1925, 1927, 1929. » Elle marqua une pause. « Quelqu’un a effacé les traces de Joséphine de la vie de cette maison, mais l’empreinte physique reste partout. Dans les initiales brodées. Dans les points de couture. Dans les modèles qu’on attribue aujourd’hui aux directeurs artistiques de l’époque. »

Antoine cessa de mâcher. Ses yeux trouvèrent les siens et, pour la première fois, Meiling vit quelque chose d’autre dans son regard : une fêlure, peut-être. Une porte entrebâillée au fond d’un bâtiment qu’il avait verrouillé depuis des années.

« Vous savez ce que j’ai trouvé, moi, dans les papiers de ma mère ? » dit-il d’une voix rauque. « Une lettre de ma grand-mère à ma mère, datée du matin où mon grand-père est mort. Elle disait : “Il est parti avec son secret. Tant mieux. Certaines histoires doivent mourir avec leurs gardiens.” »

Meiling posa sa fourchette. « Sauf que les secrets ne meurent jamais vraiment, Antoine. Ils se transforment en dettes. Ils deviennent des contrats signés à la va-vite. Ils ressortent soixante-dix ans plus tard dans la voix d’une fonds d’investissement qui s’appelle Devereux. » Sa voix se fit soudain plus douce. « Vous et moi, on hérite toujours de ce qu’on n’a pas osé regarder en face. »

Il resta muet longtemps. La serveur débarrassa les assiettes. Elle apporta un plateau de fromages puis un dessert — un gâteau au chocolat simple, à peine doré, qui semblait sorti d’une autre époque.

« Elle aimait le gâteau au chocolat », murmura Antoine en pointant le dessert du menton. « Il n’y avait qu’elle pour le faire. Nous le dégustions dans son atelier, le soir, en cachette, parce que ma mère disait que ça salissait les doigts. » Il esquissa un sourire sans joie. « Elle me disait que les vrais luxes ne se montrent pas aux invités. Ils se vivent en silence. »

Meiling toucha la pâte délicate, la porta à ses lèvres. Le chocolat était sombre, amer, légèrement salé. Elle pensa aux archives, à Léa, au foulard bleu né d’une brodeuse disparue — et à cette femme qu’elle ne connaîtrait jamais, assise ici même il y a un siècle, créant de ses mains la réputation d’une maison qui l’avait effacée.

« Demain matin », dit-elle lentement, « votre mère convoque le conseil. Vous le savez. »

« Je sais. »

« Et vous n’avez pas l’intention de vous retirer. »

Antoine s’adossa à sa chaise. La lumière basse sculptait son visage de lignes nouvelles. « Ma grand-mère me disait aussi que parfois, tenir c’est plus important que gagner. » Il attrapa son verre. « Je tiendrai. »

Elle sortit l’enveloppe de sa poche. Elle était abîmée d’avoir été réouverte et repliée. Elle la posa sur la table entre eux.

« Qu’est-ce que vous savez exactement de Joséphine Deverolles ? »

Il suivit du regard le contour du papier, mais ne le prit pas. « Je sais qu’elle a disparu en 1929 sans laisser un seul vêtement à son nom. Je sais que mon grand-père a fait brûler son atelier trois semaines après sa disparition, officiellement pour une infestation de mites. Et je sais qu’elle n’est jamais revenue. »

Il releva les yeux. « Ce que j’ignore, c’est pourquoi la femme qui dirige aujourd’hui l’investissement Devereux porte exactement le même nom de famille. Et pourquoi elle s’intéresse à nous avec autant de précision. »

Meiling retourna l’enveloppe. Elle pouvait sentir la forme de la clé — une petite clé ancienne, en laiton patiné, qui ouvrait peut-être le seul coffre que ni Marguerite ni Devereux n’avaient pu briser.

« Demain », dit-elle en rangeant l’enveloppe, « je vous soutiendrai au conseil. À une condition. »

Sa mâchoire se contracta. « Laquelle ? »

« Vous m’aiderez à ouvrir ce coffre. Ce que nous trouverons dedans décidera de la suite — et peut-être de la survie de cette maison. »

Un long moment passa. Dehors, Paris s’habillait de nuit ; une pluie fine commençait à frapper les vitres anciennes. Antoine tendit la main par-dessus la table. Elle la prit. Leurs paumes étaient sèches et fermes, et pour la première fois depuis leur rencontre, elles n’étaient pas en train de s’affronter.

« Alors demain », dit-il simplement, « nous tenons ensemble. »