Maison Lumière
Lire le chapitre 9: The Artisan's Revolt
La lumière du matin filtrait à travers les hautes fenêtres de l'atelier, révélant des rangées de tables de coupe où régnait d'habitude une activité feutrée. Aujourd'hui, les tabourets étaient vides, les ciseaux suspendus à leurs crochets comme des oiseaux morts. Debout devant la porte close, Meiling entendait les voix qui montaient — d'abord un murmure, puis une clameur.
— Ils sont dans la salle de coupe depuis six heures, murmura une assistante en se précipitant dans le couloir. Ils ont envahi le premier étage.
Meiling poussa la porte. Une trentaine d'ouvrières et d'ouvriers se tenaient en cercle autour de Lucienne Girard, la première d'atelier, une femme de soixante ans aux mains couturées de cicatrices fines comme des fils d'argent. Elle tenait à la main une liasse de documents froissés.
— Vingt ans ! criait Lucienne. Vingt ans qu'on nous ment ! Pendant que vos caracos étaient cousus à Como, nous, on s'échinait à sortir les collections pour vous faire croire que tout était fait ici !
Un tonnerre d'approbations secoua les murs. Meiling s'avança, mais Lucienne la vit et brandit les papiers.
— Vous ! La Chinoise qui vient avec ses idées d'influenceurs ! Vous saviez, vous aussi ?
Meiling sentit le regard de toutes les femmes peser sur elle. Elle choisit la vérité.
— Je l'ai appris hier, en même temps que tout Paris.
— Et vous trouvez ça acceptable, vous qui parlez de sauver la maison ? lança une jeune brodeuse aux yeux rouges. Nos mains ont construit les collections, et on apprend par la presse qu'on n'est que des déguisées ?
— Je ne trouve pas ça acceptable, répondit Meiling. Et c'est précisément pour ça que je suis ici.
La porte s'ouvrit brusquement. Antoine parut, veste froissée, cravate desserrée. Il avait l'air d'avoir passé la nuit debout. Son regard balaya la salle et s'arrêta sur Meiling.
— Qu'est-ce qui se passe ici ?
— Une réunion, dit Lucienne d'une voix glaciale. Une assemblée générale du personnel qualifié. Et toi, Antoine Lumière, tu n'y es pas convié.
— Lucienne, je peux vous expliquer...
— Expliquer ? Ta mère a dirigé la maison pendant dix ans sans nous dire que nos robes partaient en Italie ? Vous nous avez gardés comme des marionnettes dans une vitrine, à faire semblant de transpirer pour le public ?
Un murmure approbateur parcourut le groupe. Meiling comprit alors la gravité de la situation : ces femmes et ces hommes — brodeurs, tailleurs, plumassiers, modistes — n'étaient pas de simples employés. Ils étaient l'âme de la maison, la mémoire vivante de savoir-faire transmis depuis quatre générations. Si on les perdait, même la moindre collection serait impossible à sortir.
Antoine ouvrit la bouche, mais Meiling n'attendit pas les mots qu'il allait prononcer.
— Lucienne, dit-elle en élevant la voix. Et vous toutes. Je vous demande une journée. Pas pour vous convaincre que ce qui s'est passé est juste — parce que ça ne l'est pas. Mais pour vous dire ce que personne ne vous a jamais dit depuis vingt ans.
Le silence se fit, incertain.
— La dette de cinq millions d'euros qui pèse sur la maison, reprit Meiling. Le fonds suisse Devereux. Les archives maquillées. Votre directrice artistique qui se faisait passer pour une maisonnée de luxe alors qu'elle sous-traitait en silence. Je suis ici pour nettoyer tout ça. Et je ne peux pas le faire sans vous.
— Qu'est-ce que vous proposez, concrètement ? demanda une voix au fond de la salle.
Meiling prit une inspiration. C'était le moment de tout risquer.
— Si vous m'aidez à gagner du temps — deux semaines, peut-être trois — je ramène la production à Paris. Les pièces Nouvelle Vague, celles de la prochaine collection, seront cousues ici, sous vos mains, par vos doigts. Pas à Como. Pas ailleurs.
— Comment vous comptez faire ? ricana Lucienne. On a vendu nos machines à coudre les plus anciennes pour payer les factures de l'atelier itinérant. Il ne reste que quatre postes de travail complets.
— Alors on en rachètera. Avec l'argent que nous n'aurons pas dépensé chez les fabricants italiens. Et avec une partie du chiffre d'affaires de la nouvelle campagne.
— Vous rêvez, petite. Vous croyez que le temps des révolutions est revenu ?
— Non, je crois que le temps des mensonges est fini. Regardez-moi dans les yeux, Lucienne. Je ne vous demande pas de me faire confiance. Je vous demande de me laisser prouver que je peux être digne de votre travail.
Une longue pause. Antoine fit un pas en avant, mais Lucienne leva la main pour le stopper sans même le regarder.
— Et lui ? Qu'est-ce qu'il dit, lui, le héritier qui laisse sa maison mourir pendant qu'il joue les conservateurs dans les réunions ?
Antoine pâlit mais soutint le regard de Lucienne.
— Lucienne, je vous dois... je vous dois un immense pardon. J'ai perpétué le mensonge de ma mère, par lâcheté. Je l'assume. Mais si quelqu'un peut sortir la maison de ce trou, c'est elle.
Il désigna Meiling. La surprise passa dans le groupe comme un frisson.
— Et toi, qu'est-ce que tu fais pour nous, pendant que la Chinoise promet la lune ? demanda Lucienne.
— Je signe. Ce que vous voulez. Un engagement écrit de rapatrier la production principale d'ici juin, ou je remets ma démission.
La phrase tomba dans le silence. Lucienne resta impassible deux secondes, puis un pli se forma au coin de ses lèvres.
— D'accord. Une journée. Mais demain matin à neuf heures, on se retrouve ici, et vous nous apportez l'engagement. Sinon...
Elle laissa la menace en suspens. Un à un, les ouvrières et les ouvriers quittèrent la pièce. Quand le dernier eut disparu, Antoine se tourna vers Meiling.
— Vous venez de m'entendre promettre l'impossible, dit-il d'une voix étranglée.
— Vous venez de me regarder promettre l'impossible aussi, répondit-elle. Mais au moins, on est deux à le faire.
Elle s'approcha de la fenêtre. En bas, dans la cour, des journalistes commençaient déjà à se masser derrière les grilles.
— Il va falloir que votre banquier suisse nous accorde un délai. Et que votre mère accepte de ne pas convoquer son conseil avant que j'aie pu rassembler les preuves dans ce coffre d'archives.
Antoine la rejoignit.
— Je peux gérer ma mère. Le fonds Devereux, c'est autre chose. Mon père a signé ce contrat il y a quarante ans. Marguerite l'a renouvelé — sans rien dire à personne — pour sauver la maison lors de la crise de 2008.
Meiling tourna la tête.
— Quarante ans ? Mais le contrat dont vous m'avez parlé date de 1920. Il y a deux registres différents.
Antoine se figea. Son visage se vida.
— Qu'est-ce que vous voulez dire ?
— Le prêt Devereux signé par Joséphine Deverolles est différent de celui que Marguerite a renouvelé. Votre mère a signé un deuxième contrat, avec la même famille suisse, mais sur des bases juridiques différentes.
Meiling sortit du morceau de papier le nom que Léa lui avait soufflé dans l'oreille la veille.
— Vous connaissez Isabella Devereux ?
— Non. Pourquoi ?
— Parce qu'elle est la directrice actuelle du fonds Devereux. Et qu'elle connaissait très bien votre grand-mère, Joséphine Lumière.
Antoine recula d'un pas. Dans la cour, un photographe venait de braquer son téléobjectif vers les fenêtres de l'atelier. Le soleil de mars glissa derrière les toits, et la pièce s'assombrit tout à coup.