Monaco Zone Rouge
Lire le chapitre 14: The Steward's Visit
Le steward André avait des mains de mécanicien, des doigts courts et calleux qui n'avaient jamais dû tenir un stylo plus de dix minutes d'affilée. Pourtant, il tournait le sien entre ses doigts comme un rosaire, assis en face de Jack dans la petite salle des réunions de la FIA, sous les tribunes du circuit.
— Luca était mon ami, dit-il sans préambule. Pas un collègue. Un ami.
Jack ne répondit pas. Il connaissait ce genre de discours, cette façon qu'ont les hommes de poser leurs morts sur la table avant de parler des vivants.
— Je l'ai vu grandir, continua André. Il venait me voir à Spa quand il était en Formule 3. Il me demandait des conseils sur les vibreurs, sur les réglages. Un gamin poli. Respectueux.
— Il était aussi rapide, dit Jack.
— Le plus rapide que j'aie vu depuis des années. Et ce n'est pas une flatterie, c'est une constatation technique.
André posa le stylo. Il leva les yeux vers Jack, et son regard avait cette densité particulière des hommes qui ont passé leur vie à observer sans jamais intervenir.
— Il n'y a pas eu d'enquête digne de ce nom. Un accident, c'est un accident. La FIA fait son rapport, la famille pleure, le cirque continue. Mais moi, j'ai vu la voiture avant qu'elle ne soit mise sous scellés.
Jack sentit ses épaules se tendre.
— Et alors ?
— Alors j'ai vu le maître-cylindre de frein. Quelqu'un avait pris soin d'y retirer le joint torique avec une précision chirurgicale. Il ne restait qu'une bavure métallique, presque invisible. Sur une voiture comme celle d'Aethel, ce niveau de malfaçon est impossible. Le contrôle qualité est trop strict.
— Vous avez signalé ça ?
André eut un petit rire amer.
— J'ai écrit un rapport de sept pages. Il a été classé sous quarante-huit heures. Le directeur de course m'a dit que je voyais des complots partout, que Luca avait peut-être fait une erreur de pilotage, que les freins avaient pu lâcher naturellement.
— Et vous n'y avez pas cru.
— J'ai passé trente ans dans ce sport, Turner. J'ai vu des centaines de crashs. Un frein qui lâche naturellement laisse des traces d'usure inégale, des micro-fissures, des signes de surchauffe. Pas une coupe nette au scalpel.
Jack se pencha en avant. Il baissa la voix, même si la pièce était fermée et qu'aucun micro visible ne trahissait leur conversation.
— Hier, sur ma voiture, j'ai trouvé un dispositif incendiaire dans le conduit de frein.
André ne cligna pas des yeux. Il hocha lentement la tête, comme si Jack venait de confirmer un diagnostic qu'il attendait depuis des mois.
— Le même schéma que Monza, dit-il. Luca était en tête, il allait gagner. Et il est mort. Vous arrivez, vous êtes rapide, vous êtes dangereux pour quelqu'un.
— Pour qui ?
— Vous le savez déjà, non ?
Jack ne répondit pas. Les noms tournaient dans sa tête : Aethel, Fenice, Marchand, Arnaud. Des pièces d'un puzzle dont il ne voyait pas encore l'image complète.
André sortit un téléphone de sa poche. Un vieux modèle à clapet, délibérément démodé. Il l'ouvrit, navigua dans un menu, puis tendit l'écran à Jack.
— Cette femme s'appelle Claire Dubois. Elle est contrôleuse de gestion chez Aethel depuis huit ans.
— Et alors ?
— Elle m'a contacté trois semaines avant la mort de Luca. Elle disait avoir trouvé des irrégularités dans les flux financiers liés aux paris. Des sommes énormes, qui transitaient par des comptes offshore avant d'être blanchies dans des filiales de l'écurie.
Jack parcourut la photo. Une femme d'une quarantaine d'années, cheveux gris coupés courts, lunettes fines. Le genre de visage effacé qui ne retient pas l'attention dans une pièce.
— Pourquoi elle vous a contacté, vous ?
— Parce que j'étais délégué des pilotes à l'époque. Elle pensait que je pourrais transmettre l'information discrètement. Mais elle a eu peur après la mort de Luca. Elle a tout effacé, changé de numéro.
— Et vous avez gardé le sien ?
André écrivit quelque chose au dos d'un vieux ticket de parking qu'il sortit de sa veste. Il le poussa vers Jack.
— Ce n'est plus son numéro. C'est l'adresse d'un bar, à Nice. Elle y va tous les jeudis soir. Elle prend un whiskey, elle lit un livre, elle repart à vingt-deux heures précises. Elle n'a parlé à plus personne depuis la mort de Luca.
Jack prit le ticket. Il ne le regarda pas, le glissa directement dans la poche intérieure de sa veste.
— Pourquoi vous me donnez ça maintenant ? Vous auriez pu le donner à la police, à la presse.
André se leva. Il était plus grand que Jack s'y attendait, une silhouette osseuse et noueuse sous sa chemise blanche réglementaire.
— Parce que vous êtes le premier à poser les bonnes questions. Et parce que vous avez survécu à hier. Ça veut dire que vous savez quelque chose, ou que quelqu'un pense que vous savez. Dans les deux cas, vous êtes utile.
Il se dirigea vers la porte, puis s'arrêta.
— Un dernier conseil. Si vous devez la rencontrer, ne dites pas à vos ingénieurs où vous allez. Ne dites à personne. La dernière fois que j'ai parlé de cette femme à un pilote, il est mort quatre jours plus tard à Monza.
— Vous n'avez jamais parlé de cette femme à un autre pilote, dit Jack. Vous venez de dire que vous n'aviez rien fait depuis la mort de Luca.
André sourit. Un sourire mince qui ne touchait pas ses yeux.
— Exact. Mais vous, vous le savez maintenant, c'est tout ce qui compte.
La porte se referma avec un claquement sourd.
Jack resta assis un long moment dans la pièce vide. Il regarda le plafond, les néons blancs qui bourdonnaient faiblement, les affiches des anciens vainqueurs de Monaco aux murs. Quatre jours, pensa-t-il. André avait dit quatre jours entre le moment où il avait parlé à ce pilote et sa mort à Monza. Jack avait vu les reportages, les analyses, les hommages. Luca Moreau, mort à l'entrée de la Rascasse.
Il sortit le ticket de sa poche. Une adresse à Nice, écrite d'une écriture fine et appliquée. Boulevard Carnot. C'était aujourd'hui jeudi.
Dehors, la rumeur du circuit montait dans l'air chaud de l'après-midi monégasque. Les moteurs vrombissaient au loin, les mécaniciens criaient, les commissaires agitaient leurs drapeaux. Dans quelques heures, la dernière séance d'essais libres commencerait. Et dimanche, il prendrait le départ d'une course que ses propres commanditaires voulaient peut-être voir s'arrêter au cinquante-quatrième tour.
Il envoya un message crypté à Sophie, un seul mot : « Demain. »
Puis il sortit dans la lumière, et la rumeur du circuit l'avala tout entier.
Il avait une course à piloter. Mais d'abord, il avait un whiskey à boire.
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