Monaco Zone Rouge
Lire le chapitre 15: The Whiskey
La fumée collait aux lampes orange comme une brume sale. Le bar s'appelait Le Whisky, sans e, et il sentait le produit de rinçage bon marché et la sueur refroidie. Jack poussa la porte en verre dépoli et s'immobilisa une seconde, le temps que ses yeux s'ajustent.
Une femme seule au fond, près de la machine à sous éteinte. Elle avait un verre d'eau presque vide et un paquet de cigarettes qu'elle n'allumait pas. La quarantaine, les cheveux tirés en arrière, un tailleur gris qui avait connu des jours meilleurs — elle ressemblait à une fonctionnaire qui avait glissé un cran trop bas dans la hiérarchie pour qu'on la remarque.
Claire Dubois.
Jack traversa la salle, commanda un café au passage qu'il n'avait aucune intention de boire, et prit place en face d'elle. Il posa ses mains à plat sur la table, paumes ouvertes, comme pour montrer qu'il ne portait rien.
— Vous êtes Jack Turner, dit-elle sans le regarder.
— Et vous êtes la femme qui connaît la vérité sur les virements d'Aethel.
Elle releva les yeux. Ils étaient gris, fatigués, et ne cillaient pas.
— Je suis la femme qui va finir dans un canal si quelqu'un comprend que je vous ai parlé. Alors on va faire court.
Elle glissa un objet sous la table. Jack sentit le contact du métal froid contre ses doigts, une clé USB standard, sans marquage.
— Trois années de relevés. Les miroirs, les filiales offshore, les passages par des sociétés écrans domiciliées aux îles Caïmans et au Panama. Tout est là. Mais le plus intéressant, c'est ce que les flux tracent en bout de course.
— Et où est-ce qu'ils tracent ?
Elle prut une gorgée d'eau. Ses doigts tremblaient légèrement autour du verre.
— Vers une société de composants de suspension. Elle s'appelle Trebia Dynamics. Petite boîte, quinze employés, un seul client : Scuderia Fenice.
Jack serra la clé dans sa paume.
— Et qu'est-ce que Trebia fabrique exactement ?
— Des tirants de suspension. Des biellettes de direction. Des pièces qui encaissent cinq tonnes d'appui à 300 km/h. Des pièces qui, si elles sont limées avec précision chirurgicale à l'intérieur, peuvent se briser exactement quand on le décide.
Il sentit son pouls s'accélérer. Luca. Le virage de Sainte-Dévote. La roue qui s'était détachée.
— Vous avez des preuves que la pièce de Luca venait de là ?
— J'ai des preuves pires que ça. J'ai un email. De Philippe Arnaud lui-même, depuis une boîte privée qu'il croit invisible, adressé à l'acheteur de Trebia. Trois mots seulement en objet.
Elle marqua une pause. Son regard croisa celui de Jack, et il y lut quelque chose qu'il n'avait pas vu depuis longtemps chez un adulte : une peur authentique, raisonnée.
— « Luca a été traité. »
Le silence tomba entre eux, plus lourd que la fumée. La machine à sous clignota dans un vide dérisoire.
— C'est suffisant, dit-il enfin.
— C'est plus que suffisant. C'est une condamnation à mort pour qui le détient. Vous comprenez ?
— Je comprends. C'est pour ça que je vous laisse en dehors de tout ça. Si on me prend, je dirai que j'ai volé ça, que je ne savais pas d'où ça venait.
Elle esquissa un sourire triste.
— Vous êtes un gentleman. C'est rare, dans le milieu de la course. Ou dans n'importe quel milieu, d'ailleurs.
Il glissa la clé dans la poche intérieure de sa veste. Elle était légère, minuscule, et elle pesait pourtant le poids d'un meurtre.
— Comment vous sortez d'ici ? demanda-t-il.
— Par la porte de derrière. J'ai un taxi qui m'attend dans la rue parallèle.
— Je peux vous accompagner jusque—
— Non. Plus on se voit, plus on est en danger l'un pour l'autre. Vous avez votre course à préparer. J'ai ma vie à continuer à vivre. C'est mieux comme ça.
Elle se leva. Une seconde, elle resta immobile devant lui, et Jack eut l'impression qu'elle hésitait à dire quelque chose de plus.
— Bonne chance, monsieur Turner. Pour dimanche. Et pour après.
Elle tourna les talons et disparut par une porte marquée « Personnel », laissant la porte battante se refermer lentement derrière elle.
Jack finit son café par réflexe. Il n'avait pas touché à l'alcool depuis la soirée chez Arnaud, et il n'allait pas commencer ce soir. Il se leva, enfonça les mains dans ses poches, et se dirigea vers la sortie principale.
Il était à trois mètres de la porte quand il le vit.
Un homme. Debout près de la machine à sous, immobile, comme s'il avait toujours été là. Gilet de sécurité sombre, casquette baissée sur les yeux. Mais ce n'était pas sa posture qui alerta Jack — c'était son regard. Il ne regardait pas la machine. Il regardait la poche intérieure de la veste de Jack.
Jack fit un pas de plus vers la sortie. L'homme bougea.
En une fraction de seconde, tout s'accéléra : la main de l'homme qui s'ouvrait dans un mouvement trop rapide, le cliquetis métallique contre la ceinture, la table de bar qui se renversa quand Jack la percut délibérément pour créer un obstacle.
Le type était sur lui avant qu'il n'atteigne la porte. Une poigne de fer sur le col de sa veste, un genou qui montait vers son ventre. Jack bloqua du bras, encaissa une partie du coup, et répondit du gauche, un uppercut court qui percuta la mâchoire de l'attaquant avec un bruit mat.
L'homme chancela mais ne tomba pas. Il plongea sur Jack, les deux mains tendues vers la poche intérieure.
Jack s'accrocha à son poignet, le tordit en arrière, et envoya sa tête dans l'arête du nez du type. Le craquement du cartilage lui répondit — désagréable, mais efficace. L'homme lâcha prise, portant les mains à son visage.
Jack ne s'attarda pas pour vérifier son état. La porte, la rue, la circulation. Il fonça dans la nuit niçoise, la clé toujours contre son cœur, les semelles claquant sur le trottoir humide.
Il courut deux pâtés de maisons avant de s'arrêter, les mains sur les genoux, l'air brûlant dans ses poumons. Personne ne le suivait.
Il sortit son téléphone et composa le numéro sécurisé que Sophie lui avait donné. Elle décrocha à la deuxième sonnerie.
— Jack ? Tout va bien ?
— J'ai ce qu'elle avait. Je rentre.
— Tu blesses quelqu'un, s'il n'y a pas de problème ?
— Un type a essayé de me voler la clé. Il a perdu.
Il y eut un silence.
— Et Claire ? Elle est saine et sauve ?
Jack regarda par-dessus son épaule, la rue vide derrière lui.
— Elle est partie avant que ça arrive. Elle connaissait les risques.
— On les connaît tous, à ce point-là, murmura Sophie.
Il mit son casque, enfourcha la moto de location qu'il avait garée plus loin, et prit la route de Monaco sans attendre la réponse.
Ce n'est que le lendemain matin, en ouvrant son téléphone dans sa chambre d'hôtel au-dessus du port, qu'il vit la notification. Un fil d'actualité sportive, secondaire, en bas de page.
« Nice : une comptable retrouvée morte dans son appartement. La police évoque un suicide. Une lettre laissée derrière elle exprime des remords professionnels. »
Jack resta immobile, le téléphone dans la main, les volets tirés sur la lumière de Monaco.
Claire Dubois. Morte. Une lettre de remords.
Ils les tuaient, puis ils les faisaient parler depuis la tombe.
La clé USB pesait toujours dans sa poche intérieure. Maintenant, elle pesait le prix d'une vie de plus.
Il la sortit, la retourna entre ses doigts. Trois mots tournaient en boucle dans sa tête, comme un vrombissement de moteur à plein régime.
*Luca a été traité.*
Il ouvrit la fenêtre. Le soleil de Monaco frappait la Méditerranée en mille éclats aveuglants. Dans moins de vingt-quatre heures, il serait au volant de la voiture que Philippe Arnaud lui avait offerte.
Il referma le poing sur la clé. Ils avaient tué Claire parce qu'elle avait parlé. Bientôt, ils essaieraient de le tuer, lui aussi, parce qu'il savait.
Mais ils avaient commis une erreur. En le laissant en vie jusque-là, ils lui avaient donné la seule chose qui comptait vraiment : une chance.
Il ramassa son téléphone et composa un nouveau message pour Sophie.
*Elle est morte. Suicidée soi-disant. Personne ne pleure plus. On termine ça demain, sur le circuit.*
Il envoya le message, posa le téléphone sur le rebord de la fenêtre, et contempla le port en contrebas. Quelque part dans ce labyrinthe de béton et de lumière, Philippe Arnaud s'apprêtait à savourer une dernière victoire.
Jack n'avait pas d'autre choix que de la lui voler.
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